Bureau de la directrice

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Fin de partie (solo)

Attention, certains passages de ce RPG peuvent être dérangeants.


     Les rayons de lune transperçaient les larmes de cristal qui pendaient du plafond de marbre noir. Dans l’une des plus hautes tours de Poudlard, on ne se sentait pas pour autant à l’abri. La vue de tout ce complexe donnait des vertiges de responsabilités. La directrice de cette école, Kristen Loewy, observait à travers la mince fenêtre aux allures de meurtrière ce qu’elle avait à sa charge, cette masse grouillante sous ces toits tuilés, cette fourmilière d’intentions diverses, de vies croisées.

     Sa main droite derrière son dos la lançait par à-coups violents, et chaque mouvement, même infime, semblait plus douloureux que le précédent. Elle sentait que le dénouement était proche. Ce à quoi elle avait pensé ces derniers mois allait s’accomplir. Il lui semblait que le temps s’écoulait difficilement, que chaque grain dans le sablier tombait avec un fracas monstrueux, rayant le verre sans le moindre scrupule, rappelant que l’échéance était proche, inévitable, et qu’après tout, elle n’avait pas fait tout cela pour rien.


~~~

     Au rythme des coups de vents, les jeux pour enfants tournaient, leur ferraille rouillée grinçant lentement. La nuit s’abattait sur ce parc de jeux sablonneux, les dernières familles rentraient chez elles, les enfants suppliaient les parents de rester encore un peu, un dernier tour, une derrière glissade sur le toboggan, et après c’est fini, promis. Il y avait là une balançoire excentrée, plus dans l’ombre que le reste, sous les arbres généreusement feuillus. Deux personnes se tenaient sur cette balançoire, de grandes silhouettes lugubres, qui se balançaient légèrement, leurs pieds touchant le sol. L’une d’elles avait les mains agrippées aux chaînes, l’autre fixait le sol avec un air désespéré, de la fumée s’échappant de sa bouche quelques secondes après qu’il portait quelque espèce de petit cylindre entre ses lèvres. On aurait dit de grands enfants, seuls et tristes, que le monde aurait abandonné là – les enfants non-désirés du monde ?

     La maman d’Ethel lui disait de se dépêcher, mais Ethel cherchait son doudou, et elle ne pouvait pas le laisser là. Elle était certaine de l’avoir posé quelque part, mais impossible de se souvenir où. Son doudou était une petite créature toute poilue, qu’on aurait su déterminer comme étant un ourson ou un lapin, c’est pourquoi elle lui avait donné le nom de Lapinours. La nuit tombant, les contrastes du paysage étaient difficiles à discerner, et les ombres se levant sur le parc de jeux semblaient plus menaçantes encore qu’en pleine nuit.


« Ethel, dépêche-toi ! »

     La petite fille se retourna et cria qu’elle arrivait, mais qu’il fallait vraiment qu’elle retrouve Lapinours. La maman disait que ce n’était pas grave, et finalement agacée par l’instance de sa fille, revint au beau milieu du parc et se mit à chercher aussi le doudou. Elle remarqua alors les deux silhouettes sur la balançoire, et s’approcha d’elles. Il y avait un homme et une femme, qui devaient avoir passé la trentaine de quelques petites années. Ils avaient tous deux les cheveux noirs et le regard sombre. La jeune maman avançait à petits pas, bougeant sa tête dans de gauche à droite au rythme de ses pas, avec l’air de quelqu’un qui ne veut pas déranger.

«  Bonsoir, oui, hum… Excusez-moi de vous déranger, vous n’auriez pas vu un petit doudou, qui ressemble un peu à un lapin ? C’est celui de ma fille, elle l’a perdu. »

     L’homme tourna la tête vers la jeune femme assise sur la balançoire d’à côté, dont le regard paraissait complètement vidé. La maman d’Ethel remarqua quelque chose de bizarre, de troublé dans son regard, et n’osa dès lors plus la regarder. Elle l’ignora simplement, concentrant son attention sur le jeune homme.

« Non. Cela ne me dit rien. »

     La maman d’Ethel remarqua un très léger accent dans sa façon de parler. Il ne devait pas être d’ici. Elle hocha la tête, le remerciant tout de même, et s’en retourna chercher le doudou. Ethel courut alors vers elle, l’air joyeux et secouant les bras en l’air. Au bout de l’un d’eux se tenait l’adoré Lapinours. Ethel remarqua que sa maman avait parlé avec les gens bizarres de la balançoire, et leur adressa un regard à moitié caché par le corps de sa mère. Rien que les regarder ne rassurait pas la petite fille. Il y avait comme une aura sombre qui émanait d’eux. Ethel attrapa le bout de la manche de sa mère et elles s’en allèrent.

     Bal ne disait rien. Cela ne devait faire que vingt minutes qu’il était là avec Kristen, vingt minutes qui lui avaient paru des heures, vingt minutes à ne faire presque que se taire. Dans cet endroit peuplé de moldus, il passait inaperçu, ayant comme très rarement un visage dénué de tout artifice. La situation le voulait. Une rage incommensurable montait en lui, et tout ce qu’il pouvait faire pour l’extérioriser était tirer beaucoup trop fort sur sa cigarette, ce qui provoquait des brûlures amères de fumée sur la paroi de son œsophage. Désormais débarrassé de toute présence moldue, il put terminer sa cigarette en bonne et due forme. Tenant le mégot entre son index et son pouce, il lui suffit d’un regard pour que le reste se désintègre, et qu’il ne reste plus une seule trace de sa troisième cigarette. Celle-ci ne rejoindrait pas les deux autres mégots abandonnés dans les égouts. Cela faisait cinq bonnes minutes que plus rien n’avait été dit, et il reprit ce qui ne pouvait être appelé une conversation :


« Et quand on est allés dans ce petit pub au bord de la Spree, de l’autre côté du quartier du mur ? Là où il y avait des bancs immenses, ils faisaient notre taille en hauteur. »

     Kristen serrait les chaînes de ses deux poings, et son visage marquait une expression de douleur. On aurait dit qu’elle luttait intérieurement entre deux parties de sa mémoire : celle qui prenait un plaisir exutoire à tout effacer, et l’autre qui avait ce désir de tout garder, même le pire.

« Je suis désolée. Je vous le répète, vous devez me confondre avec quelqu’un d’autre. Je ne vous avais jamais vu avant aujourd’hui. »

     Bal se leva brusquement, faisant presque trembler la balançoire. Ses joues lui semblaient brûlantes, une migraine naissait sur toute la surface de son front, et il empêchait ses yeux de se remplir de larmes de rage. Kristen le regarda avec un air navré et se leva à son tour. Elle n’avait rien de plus à ajouter. Cet homme qu’elle ne connaissait pas lui lança un regard plein de haine, mais cette haine ne semblait pas lui être directement adressée, et il s’éclipsa. Quelques secondes plus tard, on vit voler dans le ciel de Rye un aigle rouge.

« Si je voulais essayer de définir d'une manière quelconque l'expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d'yeux brillant plus énergiquement de l'horreur de l'ennui et du désir immortel de se sentir vivre. »

Fin de partie (solo)



     Cette petite mélodie défilait, note par note, couvrant un bruit de papier gratté. Le mécanisme bruyant de la boîte à musique imprégnait le tout de plus de mélancolie encore. « C’est un univers morne à l’horizon plombé », oui… Leurs vers préférés, les vers pour lesquels Kristen avait appris toute la langue française et ses subtilités, parlant parfois mieux que les français eux-mêmes, tout son apprentissage s’étant fondé sur la poésie. Ces vers de Baudelaire qui représentaient tout, peut-être les plus justes de toute la poésie que l’on n’ait jamais pu écrire. Avec ces vers, enfin, la boucle serait bouclée.

     Un courant d’air brusque s’infiltra dans son bureau, une forme volante apparut, et quelques secondes plus tard, alors que Kristen se retournait, se dressait au centre de la pièce Baldur Feuerbach. Invariablement vêtu de noir, son grand col remontant jusque sur son menton et son visage couvert par un masque et un grand tatouage magique, il en imposait naturellement. La directrice de Poudlard, elle, sentait une boule lui serrer la gorge et les battements de son cœur s’accélérer, son corps oscillant entre dégoût et remords. Ses doigts agrippèrent le rebord de son bureau et elle le griffa inconsciemment. Bal fronça les sourcils, percevant son anxiété, et ne sut que dire. L’ambiance était pesante.


~~~

     Baldur Feuerbach errait dans la nuit berlinoise. Les mains dans les poches, ses yeux pleins de haine plantés dans le sol comme des couteaux, la face cachée sous un masque noir, il errait sans but, empruntait les rues les plus sombres et les plus étroites, espérait se perdre, enfin.

« There was a boy… »


     Au-dessus de lui volait sa lune, sa nuit. Elle déployait ses ailes jaunies par le reflet des lampadaires sur ses blanches plumes, zigzagant au gré du vent de novembre. Une brise la fit subitement changer de direction et souleva la capuche de son maître, qui s’empressa de l’enfoncer à nouveau sur sa tête. Il ne voulait pas que l’on puisse voir son visage, et son masque, comme la nuit, ne lui suffisait pas. Seul.

     Il siffla un air particulier, composé de trois notes, et la chouette couleur neige, ailes écartées, descendit vers lui. Il avait levé le bras, et l’oiseau planta ses serres dans le tissu de son vêtement. Baldur releva les yeux, et croisa le regard de sa chouette. Elle avait des yeux rouges, comme imbibés de sang, qui contrastaient avec son plumage immaculé, blanc de pureté. Dans cette chouette, il lui semblait que se jouaient enfer et paradis, peur et bonheur, un carnage, enfin, et un espoir.

« Nyx. »

     Il y avait un sourire dans sa voix, une certaine complicité. De sa main libre, il caressa le front de l’oiseau. Balançant son bras vers le haut, il fit signe à la chouette de s’envoler, et celle-ci disparu dans le ciel de Berlin. Seul, oui. Pour de bon.

     Il observa ses mains, s’imaginait qu’elles étaient recouvertes de sang. « Ces mains ne seront-elles jamais propres ? … Il y a toujours là une odeur de sang. Tous les parfums de l’Arabie ne peuvent purifier cette petite main ! » Et il l’entendait crier, elle, encore. Elle hurlait, agonisante, elle criait toujours ; c'était comme un son désagréable qui envahit notre esprit sans qu'on ne puisse deviner exactement d'où il vient. Elle le suppliait de la laisser vivre, elle disait que ce n’était pas grave, qu’elle pardonnerait. Mais comment cela se pouvait-il ? Lui vivrait à jamais dans l’opprobre, damné et condamné, et son regard à elle le lui rappellerait toujours. Mais enfin. Comment résister à ces yeux ? Il voulait l’effacer, il voulait la tuer, et la violence l’appelait, comme le rapace qui s’élance vers sa victime. Il voulait frapper, détruire, annihiler chaque parcelle d’existence qui subsistait en elle, et il était fou de rage. Et pourtant, ses yeux suppliants, effrayés, finirent de le convaincre. Il la tua. Puis, il la fit revenir. N’était-ce pas le moyen pour que tout le monde y trouve son compte ?

« …A very strange enchanted boy… »


     L’orage menaçait. Les nuages épais grondaient comme grondait son cœur, serré dans sa poitrine. Il se mit une main sur le visage et serra sa mâchoire, tremblant. Sa vision se brouilla quand les larmes montèrent, et il finit par plier sous le poids de la culpabilité. Ses jambes ne purent le soutenir, et il tomba en avant, les genoux se cognant sur les pavés encore humides de la dernière pluie. Il amortit sa chute en s’accrocha à une poubelle, et celle-ci manqua de se faire emporter dans la chute du sorcier. Lamentable, il transplana.

     L’année qui suivit fut placée sous le signe de l’errance. Il se réfugia dans la forêt du Brandebourg, après avoir visité l’Albanie, la Turquie, l’Autriche, et la Pologne. Il ne fit aucune rencontre, évitant soigneusement la présence humaine. Il entretenait pourtant régulièrement quelque conversation avec lui-même, pour être sûr de ne jamais devenir plus fou qu’il ne l’était déjà.

« …They say he wandered very far, very far, over land and sea… »


     Ce retour en Allemagne fut le moyen pour lui d’assumer pleinement ses erreurs, et même de s’y enfoncer un peu plus. Il retourna voir la chose qu’il avait abandonnée. Ce monstre qu’il avait créé. Johanna.

     Bal se pencha pour se mettre à sa hauteur. Elle avança, son regard vidé le suppliant à nouveau, son bras rongé par la mort tendu vers lui. Il sourit et lui caressa le haut de son crâne, où seuls quelques cheveux tenaient encore miraculeusement sur sa peau pourrie.

« Tu es toujours la plus belle, Johanna. »

     Oui, il l’avait tuée. Mais elle n’était pas morte. Du moins, elle ne l’était plus tout à fait ; elle n’était pas morte comme vous, vous serez morts quand vous mourrez. Enfin, vous voyez ce que je veux dire. La magie que Bal maîtrisait permettait en effet ces petits tours de passe-passe, et Johanna pouvait bouger son petit corps frêle sans se préoccuper des soucis de la vie ou de l’esprit. Lorsqu’il se redressa, Johanna s’accrocha au bas de son pantalon. Si une force invisible avait pu placer des larmes dans ces yeux enfoncés dans leurs orbites, elle l’aurait fait, car Johanna avait toutes les raisons du monde de vouloir pleurer. Pourtant c’était un privilège accordé à ceux qui étaient pleinement vivants, et en vérité, la science nous apprendra qu’un corps mort, même s’il est animé par une puissance qui le dirige, ne peut guère produire de lui-même quelques substances, et ainsi, il ne peut pleurer. Bal lui sourit calmement et ordonna, implacable :

« Lâche-moi. »

     La chose – l’Inferius – s’écarta, comme si sa main avait été soudainement brûlée par le tissu du pantalon de celui qui lui avait permis d’encore bouger ses membres. Elle resta à une distance raisonnable et suivit le moindre de ses gestes. Bal se détourna et ne lui adressa dès lors plus un regard. Il préféra se perdre dans un caractère arrogant qui n’était pas le sien que d’éprouver cette dégoûtante culpabilité qui l’avait affaibli autrefois. Ses yeux pourtant, parlaient pour lui. Johanna était sa meilleure œuvre, mais aussi la pire.

« …A little shy, and sad of eye, but very wise was he… »

« Si je voulais essayer de définir d'une manière quelconque l'expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d'yeux brillant plus énergiquement de l'horreur de l'ennui et du désir immortel de se sentir vivre. »

Fin de partie (solo)



     Bal affichait un air inquiet. Il passa sa main sur son visage et ôta son masque. Derrière celui-ci se figurait encore une multitude de tatouages d’un motif similaire au masque qu’il portait alors : il n’y avait quasiment pas de différence entre l’avant et l’après. D’un geste, il sortit une boîte en fer et après l’avoir ouverte, en sortit une cigarette, qu’il porta à sa bouche. Il en pressa l’extrémité, et lorsqu’il retira sa main, la cigarette était allumée. Il observa Kristen et lui tendit la boîte en fer, de laquelle il avait fait dépasser une cigarette. Kristen hésita, et la prit finalement.

« Alors comme ça, tu fumes, dit-il avec un sourire en coin. »

     La directrice de Poudlard ne répondit rien, glissa la cigarette dans sa bouche et passa sa main devant le bout, ce qui eut pour effet de l’allumer. Ensuite, elle tira une bouffée et la cala entre l’index et le majeur de sa main droite. Le gant qu’elle portait alors sentirait bientôt une affreuse odeur de tabac froid. Tant pis. Elle sortit la cigarette de sa bouche, la fit tourner entre ses doigts et dit finalement, d’une voix étouffée par la fumée qu’elle recrachait alors :

« Ah, effectivement. Je n’avais pas remarqué. »

     Bal sourit, et ils se regardèrent en chien de faïence durant quelques secondes qui passèrent pour une éternité. Chacun semblait attendre que l’autre agisse, que le dénouement s’enclenche enfin. Mais ils ne disaient rien. Ce fut étonnamment Kristen qui brisa le silence :

« Je ne sais pas si je l’utiliserai vraiment.
- Quoi ?
- Tu sais quoi.
- Ah. Pourquoi ? »

     Kristen n’osa pas tout de suite répondre. Elle tira une nouvelle latte sur sa cigarette et sentit la fumée descendre au fond de sa gorge, rejoindre ses poumons, les gonfler, et après avoir pris tout ce qu’il y a avait de mauvais dans cette fumée, elle en recracha le reste d’un long souffle, qui s’apparentait à un soupir.

« Parce que je ne pense pas être comme ça. »

     Bal manqua de s’étouffer tant il fut étonné par cette simple réponse. Il porta sa cigarette à sa bouche et s’avança vers Kristen, lui adressant un petit regard plissé. Il écrasa la cigarette sur une petite coupelle posée sur le bureau, juste derrière Kristen ; coupelle qui, de toute évidence, n’était pas un cendrier. Ils n’étaient plus qu’à quelques centimètres l’un de l’autre. Bal, qui s’était penché en avant vers Kristen pour avoir pu atteindre le cendrier improvisé, avait attendu ce moment pour recracher sa fumée. Il dit dans le même temps :

« Ah oui ? C’est Nathan qui te l’a dit ? »

     Kristen serra si fort le filtre de la cigarette qu’elle tenait encore entre ses deux doigts que celui-ci se ramollit. Elle écrasa elle aussi sa cigarette pourtant à moitié entamée. Elle évitait soigneusement le regard de Bal, si bien que cela paraissait presque naturel. Comme deux aimants qui se repoussent, elle savait d’instinct où placer ses yeux pour qu’ils ne rencontrent pas ceux de l’Aigle rouge. Bal lui prit le bras et énonça d’une voix lente :

« C’est toi qui as voulu ça. Ce sort que tu as créé, il est le fruit de ta volonté, à toi, et à toi seule. Il est né de ta haine et de tes peurs. Il est à toi, et il fait partie de toi. »

     D’abord bouleversée par le contact plus que par les mots que Bal avait prononcés, Kristen resta bouche bée et les yeux grands ouverts. Finalement, elle dégagea son bras d’un coup sec et s’écarta de quelques pas. Bal ne bougeait pas, et il arborait un sourire amusé. Beaucoup moins inquiet qu’au moment d’arriver, visiblement. C’était une joute psychologique qui se jouait là. La question était de savoir quelle volonté écraserait l’autre.

« Je ne l’utiliserai qu’en cas d’extrême nécessité. Peut-être. »

     Bal tiqua. Il était à présent sincèrement exaspéré. À quel moment, se demanda-t-il, Kristen s’était mise à être aussi frileuse ? À quel moment avait-elle basculé à nouveau dans ce politiquement correct ? Elle avait passé un an à travailler sur la création de ce sort, tous les jours, et même de très nombreuses nuits, des nuits entières, elle avait sacrifié sa pauvre main, désormais devenue immondice probablement pour toujours, en dépit de toutes les potions du marché noir qu’elle avait pu appliquer sur ses blessures, et tout cela pour abandonner ? Pour ne pas oser ? À quoi cela pouvait-il bien rimer ?

« Est-il bien comme tu le souhaitais, au moins ? »

     Kristen baissa les yeux sur sa main droite relevée, masquée par son éternel gant court de cuir noir. Elle l’observa longuement, la tournant en tous sens, et afficha un petit sourire presque nostalgique.

« Oui, je pense. »

     Le sorcier fronça les sourcils. Alors ce sort était bien achevé, il correspondait à ses attentes, mais il y avait toujours cette barrière qu’il l’empêchait d’en être totalement satisfaite. Diable, alors c’était vraiment cela ? De la pudeur, de la bienséance ?

« C’est-à-dire ? »

     Kristen ferma le poing dans un grincement de cuir et rabaissa sa main. Elle ferma les yeux, soupira lentement, expirant presque un petit rire, et releva ses yeux d'un bleu profond vers Bal. Elle s’approcha de lui, à pas lents et avec la grâce d’un félin, et arrivée à son niveau, elle posa sa main sur sa joue. Il sentit le contact inhumain d’un cuir franchement glacial sur sa joue tatouée et sourit dans un frisson.

« Tu ne voudrais pas que je te montre. »

« Si je voulais essayer de définir d'une manière quelconque l'expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d'yeux brillant plus énergiquement de l'horreur de l'ennui et du désir immortel de se sentir vivre. »

Fin de partie (solo)



     Des bruits de pas pressés résonnèrent dans ce grand tunnel sombre. Johanna était maladroitement en alerte derrière un rocher, et faisait dépasser ses longs doigts osseux et son crâne dégarni de cette cachette. Elle tendait l’oreille et entendait les pas s’approcher inexorablement. Elle prit d’elle-même l’initiative de sortir et se jeta aux pieds de son maître, celui qui avait sur elle droit de vie et de mort… enfin, s’il était possible de parler de ce droit pour quelqu’un qui était déjà mort. Elle lui servit un regard suppliant, comme toujours, et il répondit par un regard condescendant, comme toujours. Johanna sentit la main vivante et chaude de cet homme se poser sur son petit crâne couvert de pourriture. Elle ne fit rien, car elle avait reçu l’ordre de ne rien faire.

« Ma Johanna. Je t’ai rapporté un petit cadeau. »

     Bal agita sous ses yeux un petit sac en plastique rose, sur lequel étaient imprimées de jolies arabesques dorées. Il s’assit en tailleur sur le sol glacé de ce tunnel où il faisait toujours nuit, et posa le sac entre ses jambes. Il avait l’air d’un enfant ravi de pouvoir s’amuser un peu. Johanna s’assit face à lui de la même manière et attendit la sentence. Lorsque Bal avait ce regard pétillant habituellement propre aux enfants, cela ne pouvait pas être bon signe.

     Il sortit du sac une grande boîte rectangulaire violette. Il l’ouvrit, et sortit quelques pinceaux de différentes tailles et des morceaux de coton ovales. Il y avait aussi un tube doré, deux autres cylindriques de couleur noire, une boîte ronde assez plate, et une autre carrée. Bal ouvrit chaque tube, chaque boîte une par une. Johanna le regarda faire tandis que son petit cœur de morte ne battait toujours pas. C’était du maquillage. Enfin, le sourire de ce sorcier s’élargit, et il sortit une autre boîte de son sac en plastique.

« Le meilleur pour la fin… »

     Il ouvrit la boîte et saisit son contenu des deux mains. Il porta l’objet haut, un sourire lumineux sur le visage et les yeux gorgés de démence. Une robe.

~~~

     Kristen souffla un rire légèrement narquois et retira sa main de la joue de Baldur. Elle s’avança vers le centre de son bureau et d’un geste éloquent, se retourna vers son interlocuteur. Elle lui transperça le regard de ses yeux bleus.

« Je n’ai pas beaucoup vu ton visage, Bal, depuis tout ce temps que nous nous connaissons. »

     L’interpellé plaça ses deux mains sur le bureau de Kristen et d’une poussée, s’y assit, ne prenant garde aux objets qui étaient posés dessus. Il cala son menton dans sa main et afficha une mine concentrée, qui décortiquait de haut en bas la physionomie de la directrice de Poudlard. Il fit alors apparaître un sourire éclatant.

« Oui, c’est vrai, j’en suis désolé. Mais bon, tu as un mini-moi à la maison. »

     Kristen, qui n’acceptait pas plus aujourd’hui qu’il y avait quelques mois les insinuations douteuses de Feuerbach, retint brièvement sa respiration, avant de soupirer un grand coup. Elle sortit sa baguette de sa poche d’une geste lent, qui laissa le temps à Baldur de percevoir ses attentions, mais le sorcier ne bougea pas. Kristen serrait les dents si fort que sa mâchoire devint en quelques secondes très douloureuse. Saviez-vous que votre mâchoire était si puissante qu’elle pouvait faire exploser vos dents, si vous y mettiez assez de pression ? Seulement, le cerveau, d’instinct, empêche ce phénomène de se produire. Bref, ce fut d’une voix déformée par la pression de sa mâchoire que Kristen répondit :

« Tu n’as aucune preuve de ce que tu avances. »

     Bal sourit et regarda ses mains d’un air coquet, tout en balançant ses jambes comme des ciseaux dans le vide sous ses pieds, faisant taper ceux-ci contre le bois du meuble : tap, tap, tap. Son sourire était toujours placardé sur son visage couvert de ces ignobles motifs squelettiques.

« Et toi, aucune preuve du contraire, n’est-ce pas ? Évidemment, cela aurait été bien plus pratique si tu t’étais contentée de ton rouquin dresseur de dragons, mais il semble que tu n’aies pu résister à mon charme ravageur. »

     Il accompagna ces derniers mots d’un sourire que l’on jugerait digne d’une publicité pour une marque de dentifrice de luxe, mais étrangement, ce sourire s’avéra plus répugnant qu’autre chose tant il contrastait avec les tatouages qui couvraient chaque centimètre de la peau de son visage. Kristen serra sa baguette d’une main tremblante. Elle essayait de se contenir, mais elle éprouvait un grand besoin de violence, de frapper fort dans les dents si blanches de Baldur Feuerbach, pour qu’elles volent comme de petites étoiles devant les murs noirs de ce grand bureau. Finalement, une vitrine explosa, et elle relâcha l’étreinte sur sa baguette, se passant une main dans ses cheveux et soupirant de soulagement. Bal, lui, haussa un sourcil en observant la vitre cassée.

« Tout ça pour dire, reprit Kristen d’un ton exaspéré, que j’aimerais voir ton visage, ce soir. »

     Bal fit battre ses pieds dans le vide plus rapidement, accélérant le rythme infernal du « tap, tap, tap » sur le bureau de la directrice. Son sourire s’agrandit et ses yeux se plissèrent dans une excitation enfantine.

« Pourquoi ? Tu veux le voir une dernière fois, avant de me tuer ? »

     La directrice fit tourner sa baguette dans sa main et releva vers Bal des yeux insolents. Elle affichait un sourire nerveux, mais plein d’une étrange détermination.

« J’ai toujours apprécié ta vivacité d’esprit. »

     Bal sauta du bureau et passa sa main devant son visage illuminé par un bonheur malsain.

« Si je voulais essayer de définir d'une manière quelconque l'expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d'yeux brillant plus énergiquement de l'horreur de l'ennui et du désir immortel de se sentir vivre. »

Fin de partie (solo)



     La petite chose morte rampa jusqu’à lui, poussée par la seule force de ses bras décharnés. Elle tendit ses doigts osseux vers son maître et à l’instant où elle parvenait enfin à atteindre sa jambe, sa tête, qui lui parut trop lourde, tomba sur la chaussure cirée de Baldur Feuerbach. Celui-ci écrasa sa cigarette à quelques centimètres de cette lourde tête brisée sur le sol et souffla les dernières fumées qu’il gardait dans ses poumons déjà noircis. Il se leva, faisant rouler la tête de Johanna sur le côté, et ne trouva rien de plus intéressant à faire pour occuper son temps que faire les cent pas dans cette humide caverne, où les talons de ses chaussures résonnaient sourdement entre deux échos de gouttes d’eau glacées s’éclatant sur le sol de pierre lisse de l’endroit.

     Il tournait en rond depuis plusieurs minutes, sans trouver le moyen d’éclairer son esprit embrumé, lorsqu’il entreprit d’allumer une nouvelle cigarette. Il la porta à sa bouche et poursuivit son expédition circulaire d’un pas rapide. Il murmurait quelques mots inintelligibles, fronçait les sourcils, donnait un coup de pied dans les pierres qui se trouvaient sur son passage, tirait un grand coup sur sa cigarette, et recommençait à marmonner. Soudain, il s’arrêta et porta son regard vers Johanna, qui l’observait sans esquisser le moindre mouvement depuis le début de son étrange entreprise.


« C’est ta faute ! Tu m’as trahie ; je t’aimais, et toi, tu m’as trahi. »

     Il dégaina sa baguette et la pointa sur son Inferius. Ses yeux semblèrent aussitôt se remplir de larmes. Il abaissa sa baguette et d’un même mouvement, se laissa tomber sur le sol. Il atterrit directement en tailleur et plongea son visage dans ses mains. Johanna se rapprocha de lui en ramenant tant bien que mal son petit corps efflanqué et se posta juste en face de lui. Elle posa sa main pourrie sur le genou de son maître, mais celui-ci se releva d’un bond en envoyant valser la pauvre chose. Sa baguette était à nouveau pointée vers le cadavre animé. Bal serra les dents et fit de grands gestes avec sa baguette, faisant exploser un bon nombre de rochers autour de lui. Le sol auparavant parfaitement lissé par l’érosion était à présent strié de profondes fissures, comme si un tremblement de terre avait ravagé la caverne.

     Johanna, en plus d’être un Inferius, donc une chose abominable par définition, ne servait absolument à rien de plus qu’être là. Elle n’avait pas de conscience propre et réagissait bêtement aux plus simples stimuli – vous savez, comme les grenouilles mortes qui bougent leurs pattes lorsqu’on les touche à certains endroits, quelque chose de purement nerveux. Ainsi donc, elle n’apportait aucune satisfaction à son créateur, et au contraire même, faisait naître en lui de plus en plus de dégoût. Il se sentait comme Victor Frankenstein, mais un Victor Frankenstein qui aurait complètement raté son expérience, car son monstre à lui au moins était capable de se plonger dans d’intenses réflexions philosophiques, extrêmement intéressantes, sur de grandes questions humaines telles que les définitions du bien et du mal, le remords, le sentiment de rejet… Mais non, Johanna était un cadavre sans cervelle à qui on n’avait même pas pris la peine de donner un objectif précis pour diriger ses actions.


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     Baldur Feuerbach était un enfant de sang-mêlé. Son père, Dietrich Feuerbach, était un sorcier pure souche, ce qui était pour lui une immense fierté : jamais une seule goutte de sang moldu n’avait corrompu la pureté de son sang. Dietrich était un homme extrêmement exigeant, froid, souvent cruel. Étonnamment, la mère de Baldur s’était tout de même trouvée être une moldue. Maja Hoffman était une jeune femme d’une rare beauté, d’une douceur inégalable et qui semblait porter dans son cœur tout l’amour du genre humain. L’union de Dietrich et Maja était donc un complet mystère, même si l’on soupçonna l’homme d’avoir besoin de la tendresse de Maja pour freiner ses pulsions violentes, et Maja, quant à elle, devait avoir pour seul défaut d’être attirée par ce qui constituait son contraire absolu – elle avait en fait la capacité de voir le meilleur dans chaque être humain, et surtout dans les pires enflures que ce monde avait vu naître.

     Maja et Dietrich eurent un fils, Baldur, et quelques mois plus tard, ils se séparèrent. Dietrich s’évapora, ne laissant comme trace de son passage dans cette famille que le nom qu’il avait transmis à son fils. Maja s’occupa donc de son fils comme elle en était capable, n’eut aucun mal à le couvrir de tout l’amour dont il avait besoin, mais fut incapable de lui offrir un environnement décent et trois repas par jour. Néanmoins, Baldur grandit bien. La plupart du temps, c’était un enfant calme – peut-être même trop, certains le jugeaient insensible – bien que parfois, sans crier gare, il piquait des crises de colère phénoménales, ce qui provoquait des explosions de magie parfois dangereuses. Un jour, il ébouillanta sa mère en lui renversant dessus l’eau qui était sur le feu. Il ne connaissait pas de juste milieu, ce qui était très déstabilisant pour sa mère, aussi bien que pour ses professeurs, mais il n’y avait pas eu d’accident tel qu’on se sentit obligé de s’inquiéter outre mesure. Lorsqu’il eut onze ans, Baldur fut envoyé dans une petite école de magie peu connue, à Göttingen, dans le Land de la Basse-Saxe. Il y avait là-bas beaucoup d’étudiants moldus, mais se glissaient parmi cette foule quelques sorciers en apprentissage.

     Bal suivit sa scolarité sans encombre. Au contraire, il était excellent élève, particulièrement en métamorphose. Il se rapprocha d’ailleurs de son professeur et obtint de lui des cours particuliers, sans lesquels il ne serait peut-être pas devenu le sorcier dangereux qu’il est aujourd’hui. Du côté familial, Bal ne chercha pas à savoir qui était son père, qu’il considéra d’office comme une ordure finie, qui ne méritait pas qu’on s’intéresse à lui. Il se douta qu’il était un sorcier, mais pensa qu’il devait être très médiocre, n’ayant entendu nulle part son nom. La vérité, c’est que Dietrich avait effectivement disparu de la surface de la planète quand Bal n’avait pas encore l’âge de s’y intéresser : il était mort d’une grippe, comme un moldu ordinaire aurait pu le faire, en jurant pourtant que ceux-ci étaient des sous-êtres infâmes et faibles.

     Bal devint un très beau jeune homme, ayant pris le meilleur chez ses deux parents. Il avait les yeux parfois tout à fait bleus, parfois vert d’eau de sa mère, et la chevelure d’ébène de son père. Conscient de ses capacités exceptionnelles en matière de métamorphose, il entreprit de travailler dur, car il était ambitieux et voulait devenir un sorcier puissant, capable de tout. Il devint animagus, un imposant aigle rouge, plutôt jeune. Il étudia tous les sortilèges qu’il était possible d’étudier, s’exerça à toutes sortes de métamorphoses, et prolongea ses recherches vers les recoins encore inexplorés de la magie. Et il devint, effectivement, un sorcier puissant.

     Un jour, Maja tomba malade, et alors que Bal avait quitté ce qu’on ne pourrait honnêtement appeler une maison depuis quelques années, il se réinstalla dans ce foyer et prit grand soin de sa mère. Il sembla être un fils exemplaire. Maja était apparemment atteinte d’une maladie infectieuse, qui s’était stabilisée, qui semblait guérir et qui au final, était repartie de plus belle au milieu du deuxième mois, engendrant une septicémie fulgurante. Maja était morte dans son pus et avait laissé derrière elle une odeur infecte et un fils instable.

     Bal vécut assez mal la perte de sa mère et il se réfugia dans un apprentissage plus approfondi de certaines formes peu recommandables de magie. Alors que cet apprentissage n’était encore que purement théorique, il rencontra Johanna.

« Si je voulais essayer de définir d'une manière quelconque l'expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d'yeux brillant plus énergiquement de l'horreur de l'ennui et du désir immortel de se sentir vivre. »

Fin de partie (solo)



     Une espèce de fumée noire et blanche s’échappa de son visage, comme absorbée par sa main, et Baldur se trouva bientôt le visage totalement découvert. Plus de tatouages, plus d’artifices, plus ce crâne de mort imprimé sur ses traits : il semblait alors bien moins impressionnant. Bal était à lui seul l’exemple parfait de la conception lévinassienne du visage : ce visage nu était l’expression de toute sa faiblesse, de toute son accessibilité. Kristen considéra ce visage quelques instants et remarqua à quel point il serait facile de le déformer : elle pourrait donner un coup dans un œil et celui-ci gonflerait, deviendrait noir ; donner un coup dans le nez et il serait tout cabossé, un coup dans la mâchoire et elle se décalerait sur le côté. Tout était clair à présent. Cela serait simple, évident, même.

« Qu’est-ce que tu attends ? Vas-y. Tue-moi, dit-il en écartant les bras de son corps, comme pour accentuer l’idée qu’il ne chercherait pas à se défendre. »

     Il y eut un moment de flottement, où aucun des deux ne bougea. Las, Bal sortit sa baguette de l'intérieur de sa veste et la leva vers Kristen. Celle-ci eut un mouvement surpris et s'apprêta à lever sa propre baguette, mais Bal lui lança la sienne. La directrice la saisit au vol en constatant le sourire amusé de Bal. Alors, elle s’approcha et leva la baguette de Bal droit vers ce visage découvert. Le bois n’était qu’à quelques centimètres de son nez, et Bal loucha avec un sourire. La directrice de Poudlard s’aperçut que même lorsqu’il grimaçait ainsi, Baldur avait un certain charme, et alors qu’elle pouvait enfin l’observer dans sa globalité après de longues années à faire face à un masque, elle se rappela qu’elle avait aimé cet homme, fut un temps. Son regard n’en était pas moins sévère, ses sourcils froncés et sa bouche pincée dans une expression de fermeté intense, qui contrastait avec l’air tout à fait détendu de Bal. Les yeux rieurs de celui-ci scintillaient dans un bleu-vert pétillant et semblaient envoyer directement dans le regard de Kristen des centaines de petits pics.

     Elle resta là, sans bouger, durant quelques secondes. C’est facile, alors fais-le. Il n’y a rien de plus facile que tuer quelqu’un lorsque l'on a sa baguette magique pointée dans sa direction. Il suffit de le dire, et il suffit de le penser. Quelques syllabes, hop, on se motive, on y pense fort et on fait en sorte que la magie se plie à notre volonté, et c’est tout bon. J’ai une question de la plus haute importance pour vous : pensez-vous qu’il soit plus facile de dire « Je t’aime » ou « Avada Kedavra » ? Puisque bien entendu, l’une ou l’autre de ces formules doivent s’accompagner d’un certain sentiment, sinon, il ne se passe rien… Si vous dites « Je t’aime » en pensant à une barquette de frites, le résultat risque d’être aussi désastreux que si vous aviez essayé de prononcer la formule du sortilège de la Mort en pensant à un bichon frisé.

« Allez, Kristen, on n’a pas toute la soirée. »

     Il saisit la main de Kristen qui tenait sa baguette et approcha un peu plus celle-ci de son visage. Un sourire fendit ses lèvres et ses yeux prirent une expression plus malicieuse encore. Il tenait fermement la baguette pour que la sorcière ne puisse pas la baisser. Ils restèrent ainsi durant quelques temps. Finalement, Bal lâcha la baguette et soupira longuement ; tandis que la directrice de Poudlard pouvait enfin baisser ce qui n’était, finalement, ni plus ni moins qu’une arme. Elle la rangea dans sa poche et posa sa main droite sur le bureau contre lequel Bal se retrouva vite adossé. Elle lui servit ce même sourire arrogant qu’il se plaisait à arborer et se pencha vers lui. Elle posa son autre main sur le bureau, si bien que Bal se retrouva coincé entre Kristen et le meuble contre lequel le bas de son dos s’appuyait inconfortablement. Sans que Bal ne s’en aperçoive, Kristen rapprocha dans le dos de celui-ci ses deux mains, et des doigts de sa main gauche, elle retira le gant de sa main droite, petit à petit, tandis qu’elle s’approchait de plus en plus du visage de celui qui avait été son amant. Alors que leurs lèvres n’étaient plus qu’à quelques centimètres, elle tourna la tête et murmura au creux de son oreille :

« Au final, tu as raison. Ce serait un cruel manque de reconnaissance de ne pas te montrer le fruit des leçons que tu as gracieusement accepté de me donner. »

     En s’écartant de lui, elle put finir de tirer sur son gant, et celui-ci laissa apparaître totalement sa main droite complètement boursouflée par les nombreuses cicatrices que le sort avait laissé, cicatrices pour certaines noircies, pour d’autres marron, et d’autres encore tirant vers le jaune. Alors, Bal sourit follement, ses yeux s’agrandirent et ses joues se teintèrent du rouge de l’excitation d’un enfant auquel on aurait promis une barbe à papa.

« Si je voulais essayer de définir d'une manière quelconque l'expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d'yeux brillant plus énergiquement de l'horreur de l'ennui et du désir immortel de se sentir vivre. »

Fin de partie (solo)



     Johanna avait les cheveux châtain clairs – ou blonds foncés, paraît-il que c’est un intéressant sujet de débats – et les yeux verts. Elle avait la peau blanche et lisse comme de la porcelaine et portait toujours de jolies robes très féminines et très colorées. Elle passait son temps à sourire et tout son être semblait plus lumineux que le soleil. Bal la rencontra par hasard à Potsdam, chef-lieu du Brandebourg, car Johanna y vendait des fleurs, et lui venait en acheter pour les déposer sur la tombe de sa mère. Elle devait être plus jeune que lui de quelques années dégageait une aura de pureté intense. Il avait suffit d’un regard pour que Baldur en tombe follement amoureux.

     Dès lors qu’il la rencontra, il acheta beaucoup plus de fleurs que nécessaire, ne pensait plus qu’à elle, il avait perdu l’appétit et était souvent frappé d’insomnies. Il se sentait porté à mille lieues des bassesses matérielles, si bien que son amour laissa derrière lui quelques kilos qu’il n’avait déjà pas en trop. Il devint très maigre et ne pensa plus à la magie durant quelques mois que pour s’inventer des sortilèges qui permettraient de créer les plus beaux bouquets qu’aucun fleuriste n’ait pu imaginer. Il venait voir Johanna tous les jours, n’achetait parfois qu’une rose pour faire bonne figure, et la déposait sur la tombe de sa mère, qui n’avait peut-être jamais été si aimée que maintenant qu’elle donnait à son fils une occasion de voir celle qu’il aimait.


     Sa vie sombra dans le désespoir le jour où, enfin, il fit preuve d’un peu de courage.

« Mademoiselle Johanna, je dois vous dire, depuis que nos regards se sont croisés, je ne pense plus qu’à vous. »

     Ses mots avaient été pleins de poésie et de romantisme, certes, mais ils avaient surtout été si bien prémâchés, mâchés et remâchés qu’ils n’eurent pour la belle Johanna pas plus d’odeur que le camélia. Néanmoins, elle lui répondit par un sourire et accepta le rendez-vous qu’il lui proposa par la suite.

Daydream
I dream of you amid the flowers
For a couple of hours
Such a beautiful day.


     Contre toute attente, ils passèrent ensemble de merveilleux moments. Il y avait une certaine alchimie entre eux, on aurait dit deux âmes qui s’étaient égarées et qui, un beau jour, avaient fini par se retrouver. Pourtant, le bonheur ne dure qu’un temps, et tout finit toujours par foutre le camp. Puisqu’il n’y a pas d’exception qui confirme la règle, l’idylle de Baldur Feuerbach et de la douce Johanna ne put durer plus longtemps, et « c’est pas si beau, l’amour. » Il y avait un petit détail, une brindille dans les rouages, qui avait tout détruit.

     C’était un hasard qui fait mal les choses. Bal et Johanna voulaient respecter la tradition, car ils pensaient que c’était plus romantique : ils décidèrent donc de se fiancer. Baldur se rendit chez Johanna afin d’annoncer à la famille de cette dernière la nouvelle de leur mariage prochain. Il était alors très soigné, ses cheveux parfaitement coiffés, un costume bien repassé, une cravate pourpre sur sa chemise noire, et le port extrêmement fier. La mère de Johanna l’accueillit très bien, ravie de voir sa fille se marier avec un beau jeune homme comme lui. Bal, qui mettait pour la première fois les pieds dans cette demeure, l’examina sous tous les angles. Après analyse, il conclut que la famille de Johanna devait être particulièrement aisée. Il y avait pourtant un détail qui attira son attention, au milieu de cet ordre parfait : un gros carton qui traînait derrière un meuble. Discrètement, Bal se pencha par-dessus, et alors ce qu’il vit l’étonna fortement : il y avait là toute une pile de cadres qui semblaient avoir été décrochés peu avant son arrivée, au vu de leur état encore impeccable. A l’intérieur, des photos s’animaient. Il se précipita vers Johanna : décidément, ce jour ne pouvait être plus beau.


« Johanna ! Tu es… tu… »

     Johanna le questionna du regard, et il pointa le doigt vers le carton qu’il venait de trouver. Alors, la jeune femme ouvrit de grands yeux et s’empressa de refermer le carton.

« Qu’est-ce que tu as vu ? demanda-t-elle d’un ton méfiant qui lui était inhabituel. »

     Bal rit doucement, prit les mains de sa fiancée et l’embrassa. Il s’exclama que « moi aussi ! » et alors, Johanna ne sut que dire. Le choc passé, ils sortirent le carton et prirent place sur le canapé, côte à côte. Quand on est en couple, c’est une activité agréable de regarder les vieilles photographies de l’autre, on a alors l’impression de rattraper son retard, en quelque sorte, d’en apprendre plus sur la personne que l’on aime, et on se dit « alors, au moment de cette photo, elle ne savait pas encore que son destin était que nous nous aimions. » Il n’y avait qu’une seule photo de la famille au complet : papa, maman, et bébé-Johanna. Johanna sourit tristement en caressant la vitre de la photographie animée.

« C’est mon père. Il est mort peu après ma naissance. Je ne me souviens même pas de lui. »

     Son fiancé baissa les yeux et murmura un petit « je suis désolé » timide. Il y eut un silence assez lourd, et Johanna reposa le cadre dans le carton. Elle posa ses mains sur ses genoux et releva la tête, adressant à Bal un sourire lumineux.

« Ce n’est pas grave. Disons que… je n’avais pas vraiment eu le temps de m’attacher. C’est pour ça que je ne t’en ai jamais parlé. Ce n’est pas très important pour moi, j’aurais simplement voulu le connaître plus, et autrement que d’après ce que ma mère m’en a dit. »

     Bal comprenait ce que Johanna voulait dire, dans une certaine mesure. Lui aussi, il avait perdu son père lorsqu’il était très jeune. Pourtant, il y avait une différence entre les deux amants : alors que Johanna avait voulu le connaître plus, Bal, lui, avait un sentiment de rejet à l’égard de son père, puisqu’il considérait que ce sentiment était de toute façon réciproque. Il soupira.

« Moi non plus, je n’ai pas vraiment connu mon père. Il est parti de la maison, il nous a abandonnés, ma mère et moi, alors que je n’étais qu’un bébé. Il l’a laissée s’occuper seule de moi. Je suis certain que ton père, au moins, était quelqu’un de bien. »

     Johanna hocha doucement la tête et sourit.

« C’est ce que pense ma mère, en tout cas. C’était un sorcier, lui aussi. Je crois qu’il a travaillé pour le Ministère. »

     Elle se leva, ouvrit un tiroir d’une grande commode et en sortit un article découpé dans un vieux journal. Elle pointa du doigt la photo animée de son père et souligna son nom.

« Tu vois, c’est lui. "Dietrich Rosenwald, décoré par le Ministre de la Magie pour récompenser les progrès qu’il a permis au sein du département de recherche sur les créatures hybrides…" »

     Baldur secoua la tête et fronça les sourcils.

« Mon père aussi s’appelait Dietrich. C’est peut-être un signe, dit-il. »

     Il pensait à un signe romantique idiot du genre : « mon père et le tien ont le même prénom, c’est sans doute que nous sommes faits l’un pour l’autre », et il embrassa sa fiancée, fier de sa remarque et de ce hasard décidément formidable ; mais Johanna le comprit autrement. Elle se redressa vivement et eut soudain l’air très enjoué.

« Mais oui ! Tu devrais essayer de retrouver ton père. Tu as la chance d’en avoir encore un…
- Non. Je n’ai pas de père, il nous a quittés.
- Et le mien est mort. Tu as un père, quelque part, et c’est tout ce qu’il te reste de ta famille. Essaie. Tu comprendras peut-être pourquoi il est parti. »

     Après cette conversation, Bal réfléchit longtemps, très longtemps. Johanna avait réussi à le rendre meilleur, et avait en partie effacé la rancœur qu’il éprouvait pour son père déserteur pour la remplacer par une certaine forme de curiosité. Il s’imagina alors que son père n’était peut-être pas si mauvais, peut-être était-ce un sorcier phénoménal, au final, qui était parti pour protéger sa famille. Il médita ainsi sur les fables les plus extravagantes, et prit sa décision : il retrouverait la trace de son père.

     Quelques mois plus tard, à force de recherches, de fouilles dans les affaires de sa mère, qui avait pris le soin de détruire la plupart des indices concernant cet homme, il retrouva quelques éléments intéressants sur son géniteur. Il ne sut pas réellement pourquoi il était parti, non ; mais il comprit au moins une chose. Les noms n'étaient qu'une suite de lettres, ils n'avaient pas de sens. Johanna était sa demi-sœur.

« Si je voulais essayer de définir d'une manière quelconque l'expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d'yeux brillant plus énergiquement de l'horreur de l'ennui et du désir immortel de se sentir vivre. »

Fin de partie (solo)



     La peau du dessus de la main de Kristen Loewy commença à s’arracher d’elle-même et à léviter. Ces bouts de peau formèrent de petites boules qui, progressivement, se noircirent, et lorsqu’il y en eut un nombre suffisant, elles semblèrent éclore toutes en même temps : des papillons noirs déployèrent leurs ailes et prirent de la hauteur. Bal regardait Kristen droit dans les yeux pendant que tout ceci était en marche dans son dos. Les papillons restèrent stables tandis que de la main droite de Kristen commençait à couler une certaine quantité de sang, qui s’infiltrait dans les nervures du bois sur lequel cette main contaminée était posée.

     La directrice murmura un ordre en latin : « Effacez. » Aussitôt, les papillons s’agitèrent et s’interposèrent entre le visage de Bal et celui de Kristen, qui s’écarta de lui, se redressant tout à fait. La tête de Baldur était recouverte d’une masse grouillante noire ; des centaines de papillons volaient rapidement autour de lui. Plus aucun centimètre de sa peau n’était visible derrière cet impressionnant nuage. Kristen sentait sa main la brûler violemment tandis que des gouttes de sang coulaient le long de ses doigts et s’étalaient désormais sur le sol. Le processus dut prendre une bonne minute, soixante secondes qui semblèrent interminables. Petit à petit, les papillons disparaissaient en s’écrasant sur Bal, et au final, il n’en resta pas un seul.

     Kristen ferma ses paupières et inspira un grand coup avant de voir le résultat. Lorsque ses yeux bleus s’ouvrirent sur la sombre pièce, elle ne vit que la silhouette de Baldur, qui cachait son visage de ses deux mains. Kristen déglutit, ferma les yeux à nouveau, et les rouvrit. Bal fit imperceptiblement bouger ses mains, qui semblaient tâter sa propre chair, puis, il découvrit ce qu’il ne restait pas de son visage. Effacé. Il n’y avait plus une seule trace de ses yeux ni de sa bouche, et son nez se résumait à une légère bosse au milieu de son visage et deux minuscules fentes qui lui permettaient toujours de respirer. Kristen se recula vivement et, choquée, porta sa main devant sa bouche pour se retenir de pousser un cri d’horreur. Sans s’en rendre compte, elle étalait le sang de sa main sur son visage.

     Bal voulut parler, mais il n’avait plus de bouche, alors ce ne fut qu’un grognement sourd qui émana de l’intérieur de son être. Il porta à nouveau ses mains sur son visage inexistant et le serra, commença à le griffer de toutes ses forces, pendant que Kristen observait avec de grands yeux ronds l’immonde spectacle dont elle était l’auteure. Elle réalisa alors ce qu’elle avait fait : jamais plus elle ne reverrait ce visage, jamais plus elle ne pourrait parler à cet homme, et très vite, Bal perdrait conscience de son identité : il deviendrait un être semblable au néant. Son nom serait Personne.

     Les grognements étaient plus forts, à présent, et Bal – ou ce qu’il restait de lui – enfonçait avec acharnement ses ongles dans la peau vierge de son visage, espérant peut-être dénicher derrière la couche de son épiderme ses yeux et le reste de son visage. Seulement, il ne parvenait qu’à s’ensanglanter, s’arrachant de nombreux lambeaux de peau. Kristen leva vers lui une baguette tremblante et fit jaillir de celle-ci un filet qui le ligota au sol, tandis qu’il se débattait dans ses grognements qui semblaient venir d’un autre monde. Kristen n’arrivait pas à comprendre ce sentiment qui lacérait son cœur, ce profond dégoût pour ce qu’elle venait de faire, ce regret instantané. Que signifiait-il ? Elle était pourtant persuadée qu’elle avait abandonné tout sentiment de ce genre, que de toute façon, Bal n’avait que ce qu’il méritait, que ce n’était que justice, et qu’il devait payer pour les nombreux crimes qu’il avait commis dans le passé. Alors pourquoi ?

     Elle se précipita vers son bureau, manqua de trébucher sur le corps de Baldur, gigotant dans ses cordes, l’enjamba finalement, et ouvrit précipitamment tous les tiroirs de son bureau, les referma, les ouvrit encore, fouilla dedans et laissa couler du sang de sa main dans chacun d’eux, avant de trouver ce qu’elle cherchait. Elle sortit d’une main tremblante un petit couteau au manche de bois noir, dont la lame d’argent brillait sous la lumière blanche des rayons de lune qui s’infiltraient dans la pièce, et elle se laissa tomber sur son siège. Elle posa sa main ensanglantée de côté sur son bureau et prit dans sa main gauche le petit couteau. Saviez-vous que si vous essayez de couper quelque chose avec la main que vous utilisez pour écrire, vous contrôlez mieux la découpe, et donc, vous pouvez plus aisément retenir votre coup ? En revanche, si vous utilisez l’autre main pour découper quelque chose, alors vous avez tout de suite moins de contrôle, et il vous sera donc bien plus difficile d’arrêter votre geste. Dans certains cas, nous pourrions parler d’une plus grande efficacité. La question ne se pose pas pour les personnes ambidextres, qui, par conséquent, réussissent généralement moins bien à faire aboutir leurs tentatives de suicide par ce moyen. Kristen, elle, était droitière.

     Elle posa le coupant de la lame sur son poignet. Elle tremblait beaucoup, tandis que les grognements de Bal semblaient s’éloigner de plus en plus, devenant presque un bourdonnement simplement dérangeant dans ses tympans. Elle appuya sur le couteau, appuya un peu plus, et du sang commença à perler sur le bord de la lame argentée. La coupure était tellement nette qu’elle ne la sentait pas encore. Était-ce difficile de se couper un os ? Ou bien était-ce comme pour le poulet : si on s’y prend bien, d’un geste assuré et avec une lame bien aiguisée, ce n’est pas si compliqué ? Finalement, elle leva le couteau, traça un geste rapide vers son poignet, mais par manque de maîtrise ou de volonté, elle ne parvint qu’à se le taillader et à son grand désarroi, sa main était toujours raccrochée à son bras. Peut-être aurait-elle dû utiliser la magie ? Elle maîtrisait particulièrement bien le sortilège Sectumsempra, à sa manière – elle avait appris à s’en servir comme une sorte d’épée à longue portée. Oui, cela aurait certainement fonctionné. La vérité, c’était qu’elle n’avait pas sincèrement voulu se séparer de sa main, parce qu’elle y tenait quand même un peu, vous voyez ? Cela faisait trente-huit ans qu’elle vivait avec, et elles s’entendaient bien toutes les deux.

     Kristen, donc, reposa le couteau sur le bureau, le positionna de façon à ce qu’il soit parallèle au bord de la table, et posa ses deux mains à plat sur le meuble. L’une était impeccable, tandis que l’autre dégoulinait de globules rouges, blancs, de plaquettes et de plasma. La douleur de la récente coupure ne se faisait toujours pas ressentir. Elle regarda ses deux mains l’une après l’autre, les compara, alors que son dos était droit, collé contre le dossier de son siège. Elle portait sur elle-même un regard rempli d’intransigeance. Après quelques minutes à entendre les grognements de Bal s’estomper, pendant qu’il tapait des pieds contre le sol, elle sortit à nouveau sa baguette et se créa un bandage magique, qui s’enroula autour de sa main ensanglantée et s’imbiba aussitôt du liquide rouge.

     Au bout d’une heure à rester ainsi immobile, le choc passa finalement. Elle se releva calmement, contourna son bureau et retrouva de l’autre côté le Bal-Sans-Visage qu’elle avait laissé là, lamentablement ligoté sur le sol. Elle s’accroupit à côté de lui et dit d’une voix lente et douce :


« Bal, tu m’entends ? »

     Lui qui était occupé à gigoter dans tous les sens comme un rôti ensorcelé stoppa tout mouvement. Il grogna et hocha vivement sa tête griffée, espérant peut-être que la douceur de cette voix signifiait qu'il allait être sauvé. Il n'en était rien.

« Bien. Je vais faire en sorte que l’on te retrouve, que l’on comprenne qui tu es, et que l’on t’emmène. Tu finiras à Nurmengard pour les crimes que tu as commis. »

     Bal n’esquissa pas le moindre geste.


« Si je voulais essayer de définir d'une manière quelconque l'expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d'yeux brillant plus énergiquement de l'horreur de l'ennui et du désir immortel de se sentir vivre. »