Bureau de la directrice

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De maître à élève

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SYBILLE LUNEAU

* *

Poudlard était si différent de Beauxbâtons. Où que ma curiosité me conduisait, mes yeux s’étonnaient de découvrir des endroits tous plus mystérieux les uns que les autres. Les vieilles pierres du château recelaient une magie que je n’avais fait qu’entrevoir l’an passé. Une magie antique, brute, et je n’aurais su la décrire par un autre mot, sournoise. Poudlard n’était pas un simple château. C’était une entité douée d’un certain niveau de conscience qu’il m’était impossible de percer à jour, même avec toute la bonne volonté du monde. Poudlard m’avait certes fait l’honneur de me considérer comme l’une de ses filles en m’envoyant à Poufsouffle, mais j’avais le sentiment qu’il ne se laisserait pas dupé par la couleur de ma propre magie. A ses yeux, je restais une enfant de Beauxbâtons, dotée d’un pouvoir que personne n’enseignait entre ses murs. Une étrangère dont il tolérait la présence, probablement parce que le professeur Loewy la lui avait imposée. A ce titre, le château me paressait sans doute plus somptueux qu’il ne l’était aux yeux d’aucun autre de ses pensionnaires habituels.

C’est animée par cet émerveillement que je marchais le long d’un couloir du cinquième étage, les doigts de ma main droite effleurant la pierre granuleuse des murs, mes livres de la matinée blottis sous mon bras gauche. L’air était plus froid ici qu’au premier étage. J’ajustais mon écharpe quadrillée de jaune et de noir et tournais à droite à la première intersection. Un autre mystère m’y attendait : une gargouille majestueuse.

Ce n’était certes pas la première fois que je croisais son chemin, mais sa vue me laissait toujours admirative. Aucun équivalent de cette création ne peuplait Beauxbâtons. La magie n’y était pas à ce point vivante et si elle l’était, c’était sous une forme bien moins intrigante. Je m’approchais d’elle et caressais l’une de ses ailes. Ses yeux de pierre me fixèrent sans que je parvienne à définir la nature de son regard. Mais je sentis — c’était ceci dit peut-être un tour de mon esprit — que sous la pulpe de mes doigts, la pierre, en quelque sorte, frissonnait. Je souriais et ne laissais pas le temps à la gargouille de me poser la question qu’elle posait, peut-être avec lassitude, à tous les visiteurs depuis une éternité.


« Adsum. »

Un enchantement d’une extrême puissance repoussa ma main, fit pivoter la gargouille, et ouvrit une brèche dans le mur, révélant l’entrée d’un escalier en colimaçon.

« Merci, dis-je avant de m’engager. »

L’escalier en colimaçon monta lentement vers le palier supérieur dès lors que mes pieds se posèrent sur la première marche. Immobile, ma main droite posée sur la rambarde en pierre, je me laissais guidée par la merveilleuse magie du château. Mes oreilles s’imprégnèrent d’abord des grondements de la pierre avant de se tendre pour essayer de saisir la voix du professeur Loewy, sans succès. Elle n’était de toute façon pas du genre à s’exprimer pour rien. Arrivée devant la porte polie en chêne qui marquait l’entrée du bureau de la directrice de Poudlard, je jetais un ultime coup d’oeil à ma toilette, lissais ma robe de sorcière noire, puis me décidais enfin à m’annoncer en faisant tinter le marteau d’airain en forme de griffon.

« Entrez. »

Pourquoi la voix du professeur Loewy me faisait cet effet vertigineux ? Je l’ignorais encore. A mon âge cela me semblait fort déraisonnable, mais pour une raison qui m’échappait encore, le professeur Loewy avait ce pouvoir captateur sur moi. Je supposais qu’elle l’avait sur tout le monde.


« Bonjour professeur, dis-je après avoir refermé la porte derrière moi et en essayant de ne pas me laisser tenter par les mille et uns détails de ce bureau mythique, conservant mon regard braqué sur l’immense personnalité qui m’avait généreusement accueilli pour l’année. Merci encore de me faire l’honneur de me recevoir. Je suis heureuse de vous revoir. »

De maître à élève

Sybille Luneau, la fille d’Aude, avait exprimé le souhait de rejoindre Poudlard pour sa dernière année d’études. Kristen, qui n’y voyait pas d’inconvénient, avait accepté cette demande. La jeune fille avait été répartie à Poufsouffle, car, comme tous les élèves de Poudlard, il fallait bien qu’elle soit répartie. La Maison d’Helga donnait à Sybille un air plus lumineux encore : elle semblait très fière de se trouver là. Kristen ne sortait pas beaucoup de son bureau, habituellement. Cependant, elle avait croisé plusieurs fois Sybille dans les couloirs ou dans la Grande Salle, et elle l’avait observée, espérant être suffisamment discrète – car Kristen ne voulait pas que l’on pense qu’elle puisse faire du favoritisme, en s’intéressant particulièrement à une élève, alors que ce n’était de toute façon pas le cas. Ce qui était étonnant, et que Kristen avait relevé, c’était que l’aura lumineuse que la directrice avait aimée chez Aude, se retrouvait naturellement chez sa fille. Plusieurs fois, donc, Kristen s’était demandé si Aude, à dix-sept ans, ressemblait à Sybille maintenant, et avait souri à cette idée. Auraient-elles été amies ?

En tout cas, la nouvelle élève de Poufsouffle semblait très admirative de la directrice de Poudlard, ce que celle-ci ne saisissait pas vraiment. Kristen se douta que Constance avait dû informer Aude de ce qui s’était passé dans le dominion, et peut-être Aude en avait-elle parlé à sa fille. Ce qui faisait de Kristen certes la sauveuse d’Aude, mais aussi une meurtrière ayant utilisé la magie noire et la ruse pour tuer. Elle ne savait pas précisément qui était au courant de quoi, mais elle avait l’impression de devoir se sentir un peu mal à l’aise. Surtout confrontée à ces personnes si solaires qui portaient, pourtant, le nom de Luneau.

Kristen s’était parfois sentie comme un papillon de nuit qui voulait côtoyer la lumière.

Néanmoins, elle avait accepté de recevoir Sybille Luneau, qui semblait tout simplement ravie que Kristen lui fasse cet « honneur ». Lorsque Sybille entra, son écharpe noire et jaune entourée autour de son cou, Kristen lui adressa un petit sourire, se leva de son siège, rangea quelques dossiers qui étaient sur son bureau, et contourna celui-ci en laissant glisser sa main gantée sur le bois.


« Bonjour, Mademoiselle Luneau. C’est un plaisir également. J’espère que vous vous plaisez à Poudlard. »

Elle s’aperçut alors qu’elle avait naturellement parlé en langue française à son adresse, peut-être par habitude. Elle demanda alors :


« Préférez-vous que je m’adresse à vous en anglais, ou en français ? »

Sybille répondit qu’elle préférait l’anglais. Kristen sourit. Sybille était une élève de Poudlard, maintenant. Son intégration passait aussi par la langue, et elle semblait très désireuse d'être ici tout à fait une élève comme une autre. La directrice s’adossa à son bureau et croisa les bras après avoir fait signe à Sybille de s’avancer, un sourire amusé marquant son visage. Elle reprit donc, dans un très bel anglais, avec un accent qui paraissait presque venir du siècle de Shakespeare :


«  Mes excuses. Ainsi donc, vous souhaiteriez que je vous apprenne des choses nouvelles, que vous auriez bien du mal à apprendre sans aide. C’est bien cela ? »

Sybille répondit par un hochement de tête déterminé. Kristen haussa le menton et un sourcil, plissant les yeux et fixant ceux de la jeune fille.

« Bien. Puis-je vous demander de me montrer ce que vous savez faire ? Laissez libre cours à votre imagination ; j’aimerais simplement évaluer votre niveau. »

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

De maître à élève

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SYBILLE LUNEAU

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La proposition du professeur Loewy me laissait d’abord interdite ; puis très vite je réalisais que le cours avait vraisemblablement déjà commencé sous la forme d’un test. Ne souhaitant pas laissé une mauvaise impression de moi-même, je m’empressais de déposer mes livres sur un coin de table, abandonnais mon écharpe sur la chaise la plus proche, et sortais ma baguette magique de la poche intérieure de ma cape en revenant vers le centre de la pièce. Une sensation de vertige me gagna lorsque je me mis en quête d’un ou plusieurs sortilèges susceptibles de m’aider à répondre aux attentes du professeur Loewy ; car à travers eux je devais non seulement prouver ma valeur, mais aussi, je le croyais, devoir faire la démonstration de ce que Beauxbâtons faisait de plus extraordinaire. Cette conciliation me faisait tourner la tête, mais je gardais toute ma contenance pour ne pas alarmer le professeur Loewy ou lui laisser entendre ne serait-ce qu’un seul instant que je n’étais pas digne de ma mère.

Mes connaissances tournoyaient en boucle dans mon esprit. J’en captais une au hasard, en étudiais rapidement l’effet, et la balayais aussi sec pour en sélectionner une autre. Ma mémoire analytique m’aidant, je finissais par isoler quelques éléments prometteurs tandis que mes yeux fixaient le professeur Loewy, attentifs au moindre signe d’impatience qu’elle pourrait me montrer. Fort heureusement, je trouvais la clé de la réussite en raclant les fonds de tiroirs de mon intellect et ne laissais pas le temps au professeur Loewy de me déstabiliser davantage. J’émettais même la possibilité folle de la déstabiliser à mon tour.

« Bien professeur, je suis prête. »

Suivant nos coutumes, j’inclinais ma baguette vers le professeur Loewy en guise de respect puis la levais le plus loin possible au-dessus de ma tête. Une trainée de paillettes lumineuses se formait dans son sillage tandis que je sentais la magie s’élever en moi pour se bloquer quelque part au-dessus de mon nombril. Au contact du sol, les paillettes éclatèrent, semant sur le dallage de la pièce une fine couche d’herbe verdoyante qui se répandit à la vitesse d’un cheval au galop aux quatre coins du bureau. Cette magie ne nécessitait pas de formules. Mère ne l’appelait pas la magie des intentions sans raisons ; c’était bel et bien l’intention du sorcier qui en nourrissait l’expression matérielle. Cette forme de magie me coûtait beaucoup d’énergie et je sentais poindre les premières perles de sueurs sur mon front tandis qu’à l’angle des murs, mon sortilège prenait des allures de lierre grimpant. Je ne souhaitais pas en rester là et tournais ma baguette vers mon front.

La transformation qui devait suivre ce geste marquait la deuxième étape de ma démonstration. En l’espace de quelques secondes, la perception de mon environnement avait complètement changé. Mon acuité visuelle s’était renforcée au détriment du spectre des couleurs. Je pouvais désormais très clairement distinguer la moindre bouloche de poussière, le moindre petit cheveu abandonné sur le sol. Mes sens étaient exacerbés et je devais prendre le temps de m’y habituer pour commencer à percevoir les afflux d’air qui tourbillonnaient en tout sens dans la pièce. Mes pensées, elles aussi, se réduisirent à des sentiments plus primaires, quand bien même je n’oubliais pas pour autant ma part d’humanité. Ma conscience animale fusionnée à ma conscience humaine, je faisais battre mes ailes et scrutais un court instant mon propre reflet dans le regard du professeur Loewy. Le plumage de ma forme animagus rappelait de bien des façons mes vêtements, à dominante noir, teintée de quelques plumes jaune pâle en souvenir de ma chevelure blonde.

Piaillant, le petit colibri vif et rapide que j’étais s’envolait alors vers les cieux de la pièce où le lierre avait donné naissance à des bourgeons violets aussi gros que des souafles. En les effleurant du bout de mes toutes petites serres repliées, chaque bourgeon donna naissance à une plante sphérique à l’intérieur de laquelle une source de lumière luisait paisiblement.

Ma tournée terminée, je redescendis me poser au centre de la pièce et céda à l’appel de ma part humaine, retrouvant dès lors la pleine possession de mon corps de jeune femme. Une douce lumière violette éclairait désormais le plafond tout entier.


« Et voilà, dis-je, le souffle court avant d’essuyer les perles de sueur sur mon front d’un revers de manche. »

De maître à élève

« Impressionnant… »
Fut le seul mot que put d’abord lâcher Kristen Loewy, en réponse à la démonstration de magie de Sybille Luneau. Elle l’avait chuchoté, derrière une main qui cachait sa bouche marquée par la surprise. Cette magie-là était d’une beauté et d’une maîtrise frappante. Kristen, elle, n’avait jamais réussi à maîtriser une transformation Animagus : tout ce qu’elle avait pu produire, après maints entraînements, ce n’était qu’une métamorphose partielle de sa peau, ce qui lui avait surtout donné l’apparence monstrueuse d’une créature hybride ; elle avait eu l’air d’une expérience ratée, un genre de monstre de Frankenstein.

Kristen ôta sa main de devant sa bouche, reprenant ses airs de femme difficilement impressionnable. Elle fixa Sybille droit dans les yeux, essaya de lire en elle à travers ses pupilles, et se redressa finalement. Elle se retourna, alla chercher un très beau verre à pied en cristal dans l’une de ses étagères. Elle le prit par le dessous d’une main légère et de son autre main, sortit sa baguette blanche de la poche de sa cape. Elle pointa l’instrument magique vers l’intérieur du verre, et la baguette sembla alors être devenue quelque robinet : un filet d’eau claire en sortit lentement et remplit raisonnablement le verre. Kristen se dirigea vers Sybille et lui tendit le récipient, un petit sourire en coin dessiné sur ses lèvres.


« Vous avez l’air épuisée. Rafraîchissez-vous un peu. »

Sybille prit le verre et but quelques gorgées d’eau. Kristen l’observa sous toutes ses coutures, comme si elle avait été un sujet d’étude particulièrement intéressant.

« Vous semblez avoir quelques facilités en métamorphose. Je dois admettre que bien que je connaisse quelques tours, ce n’est pas mon domaine de prédilection. La métamorphose est un art complexe, aussi méritez-vous toutes mes félicitations pour cette démonstration très réussie. Je vous aurais volontiers rendu ce que vous m’avez donné, mais je me démarque plus aisément lorsqu’il s’agit de duels. À moins de me trouver un adversaire, je ne pourrais vous montrer beaucoup de mes capacités. »

Durant quelques secondes, elle pensa à Baldur, qui lui avait enseigné ces « quelques tours » de métamorphose dont elle parlait, mais qui n’avait pu l’aider à devenir Animagus. Le sort auquel Kristen avait travaillé l’an passé était en effet à classer dans la catégorie des sortilèges de métamorphose, bien qu’il eût la particularité de se rattacher à la magie noire. Cette invocation était d’ailleurs le produit d’un échec de transformation Animagus, de multiples recherches sur les autres voies d’utilisation de la magie, qui l’avaient occupé plus ou moins toute sa vie, et d’un travail acharné, bien sûr.

La particularité de Kristen ne résidait d’ailleurs peut-être pas dans une quelconque puissance : sa magie n’était pas flamboyante, il n’y avait rien d’impressionnant dans les étincelles que produisait sa baguette, pas de souffle ahurissant lorsqu’elle faisait un mouvement. Son art résidait dans son intelligence et sa connaissance. Elle avait étudié : la Magie, mais aussi les magies, la façon de s’approprier ce liquide étonnant qui parcourait les veines de n’importe quel sorcier : elle avait ainsi pu modifier des sorts bien connus, afin de sortir de la banalité du dictionnaire des sortilèges appris au cours de ses (plates) années d’étude. Elle avait également appris à observer et à analyser, afin de pouvoir toujours agir en conséquence. Là demeurait son originalité, et ce qui avait fait son succès, notamment face aux manticores du Dominion, l’année passée. Elle trouvait le moyen de faire les choses vite et bien, sans s’épuiser. Cette même règle avait été appliquée au Sphinx centenaire : il avait suffi, finalement, de trois sortilèges, bien agencés par une analyse intelligente, pour l’anéantir.

Travail, analyse, imagination. C’est ce qui avait constitué sa magie. La magie, c’est l’imagination qui s’accomplit. De cela, Kristen était convaincue. Il ne suffisait pas d’imaginer une chose pour qu’elle se réalise – ce n’était tout de même pas si facile ! mais il était important de ne pas obstruer son horizon, de repousser plus loin la limite du champ des possibles. Il fallait avoir une idée, puis trouver des solutions pour la rendre possible. Les premières manifestations magiques de l’univers ne venaient-elles pas de là, après tout ? De cette seule question, qu’un jour quelqu’un s’était posée : « Et si c’était possible ? » Pourquoi, aujourd’hui, la création devrait-elle s’arrêter ? Il y avait encore tant de choses qui n’avaient pas été inventées, tant de sorts qui n’attendaient plus qu’un esprit créatif pour sortir de l’ombre de l’inimaginable.

Kristen, qui avait fait quelques larges tours autour de sa nouvelle élève, s’arrêta juste devant elle et vissa ses yeux bleus dans les siens.


« Il me semble néanmoins nécessaire de travailler votre endurance. Quel intérêt de vous transformer en joli colibri si une fois de retour dans la peau d’une sorcière, vous n’êtes plus capable de mettre un pied devant l’autre ? Je suis presque sûre que je pourrais vous faire tomber d’une pichenette. »

Elle sourit et illustra son propos en appuyant son index sur l’épaule de la jeune fille.

« … Peut-être bien, mais je ne tomberai pas sans lutter, osa la Poufsouffle. »

Kristen s’amusa discrètement de cette remarque. Elle sourit, haussa un sourcil et répondit avec un air qui semblait plein d’ironie :

« J’espère bien. Mais vous tomberez. »

La directrice de Poudlard commença à s’éloigner de sa jeune élève. Elle avait l’air de quelqu’un qui se donne un air absent, qui ne prend pas tout à fait part à sa propre conversation pour, paradoxalement, souligner l’intérêt particulier de ses mots.

« Bien entendu, votre transformation pourrait vous permettre de fuir en cas de danger, mais… »

S’étant éloignée, Kristen se retourna et regarda la jeune fille à nouveau, avec les yeux plissés du défi que l’on sait relevé avant même de le poser.

« On ne peut pas en même temps être celui qui fuit et celui qui protège les siens. Vous êtes libre de choisir qui vous voulez être, évidemment, mais vous vous doutez qu’il y a une de ces deux options que je considérerais comme une très mauvaise réponse et qui vous mènerait droit à la sortie de ce bureau. »

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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SYBILLE LUNEAU

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La sensation que laissait sur vous un regard un peu trop insistant équivalait presque à une caresse ou à une gifle selon les pensées que trahissait ce même regard. Etre ainsi longuement étudié par le professeur Loewy me fit l’impression d’une douche froide. Mère me regardait parfois de cette façon quand elle cherchait à deviner mes pensées. Je me sentais alors mise à nue, sans aucun moyen de défense sous le rayon de son beau regard appuyé. Chez le professeur Loewy, la chose était cependant plus déstabilisante encore, probablement parce qu’il n’y avait, au demeurant, aucun lien singulier, aucun signe particulier, qui me permettait de croire que son regard relevait chez moi bien plus de côtés positifs que négatifs. Ce supplice ne dura qu’un temps, fort heureusement, car très vite le professeur Loewy me mettait devant le fait accompli. Je n’étais pas assez endurante, pas assez forte pour me tenir devant un ennemi et ainsi prétendre pouvoir protéger les miens. Naturellement, cette analyse ne devait pas me surprendre car je connaissais bien les limites de ma propre magie. Cependant, je pris cette remarque comme un échec personnel et ressentis une culpabilité que je ne pouvais m’expliquer. Un an. Il ne me restait qu’un an d’études et en six ans je n’étais pas parvenu à m’armer suffisamment pour affronter le monde extérieur, un monde dans lequel mère était constamment mise en danger. A la culpabilité se joignait maintenant le vertige de l’inutilité.

Les dernières paroles du professeur Loewy, à la façon d’un ultimatum, me sortirent de cette torpeur. Cette proposition devait marquer d’une pierre blanche le début d’une toute nouvelle vie pour moi, celle que j’espérais précisément découvrir auprès de cette grande sorcière. Soudain, alors que tout semblait s’obscurcir autour de moi, des portes s’ouvraient devant moi, révélant des possibilités que je n’avais fait que fantasmer jusqu’à maintenant. Qui pouvait en son âme et conscience choisir le chemin de la fuite sans le regretter amèrement ? Qui pouvait sciemment préférer se terrer dans un trou au lieu de se tenir debout sur la terre ferme ? Je l’ignorais, quand bien même ces questions m’évoquèrent des visages ici, à Poudlard, mais aussi à Beauxbâtons. A mon sens, il était hors de question de rater une telle opportunité car je savais qu’elle ne se représenterait plus jamais.


« Je suis une Luneau, professeur, dis-je avec autant d’aplomb dont je pouvais faire preuve. La magie qui coule dans mes veines est puissante, très puissante, mais j’ai vu ses limites entre les mains de ma mère l’an passé. Je ne veux pas me condamner aux mêmes erreurs par facilité. Quel qu’en soit le coût, je veux devenir plus forte, faire quelque chose qui ne sera pas seulement beau, mais serviable. Je mourrais de honte de ne pas pouvoir, comme ce fut le cas l’an passé, protéger ma mère ou n’importe quel ami en difficulté. Je ne peux pas supporter, encore moins me pardonner, de rester sur le côté à attendre que d’autres fassent ce que je suis censée faire. » 

Je pris une profonde inspiration pour calmer ma respiration et déclara sur un ton déterminé :

« Je ne suis pas une personne faible. Prenez-moi sous votre aile et apprenez-moi à affronter l’extérieur. Allons, ensemble, au fond des choses. Toutes les choses. »

Cette dernière phrase devait avoir des conséquences sur le reste de mon existence. Pour la première fois de ma vie, je ne me sentais plus retenue par aucune barrière ni limitée par aucune règle morale. J’étais libre. Libre de mes choix et de mes erreurs. Libre d’étudier toutes les formes de magie sans aucun préjugé. Libre de m’en imprégner ou de les repousser. Libre d’exister. A ne pas en douter, ce fut le moment le plus stimulant de toute mon adolescence, peut-être même le moment le plus stimulant de toute ma vie. Toutes les portes devant moi étaient désormais ouvertes. Je n’avais plus qu’à les franchir et découvrir ce que chacune d’elle refermait de si précieux.

De maître à élève

La directrice hochait doucement la tête en écoutant Sybille Luneau. Comme Kristen l’avait espéré, c’était une jeune fille déterminée, qui méritait, apparemment, que l’on prenne le temps de s’intéresser à elle. Elle voulait se rendre utile, se disait prête à d’abord penser aux autres pour ensuite penser à elle. Elle voulait entrer dans l’action. Kristen pensa alors que Sybille, autant qu’à Poufsouffle, aurait pu trouver sa place au sein de Gryffondor, maison dans laquelle elle avait elle-même étudié. Aude avait définitivement de la chance d’avoir de son côté une fille qui semblait si valeureuse. Owen se soucierait-il jamais de Kristen comme Sybille se souciait d’Aude ?

Le sourire pensif, un peu nostalgique de la directrice de Poudlard s’estompa au sous-entendu assez clair de la jeune Poufsouffle. Kristen stoppa tout mouvement et plongea son regard dans celui de l’adolescente, cherchant à sonder ses pensées les plus profondes. Avait-elle bien cru comprendre ? L’audace de Sybille mit Kristen légèrement mal à l’aise. Elle ne s’attendait pas à ce genre de demande. Elle ne se souciait pas, jusque-là, de savoir si Sybille était au courant de certaines pratiques de Kristen. Maintenant, elle se doutait que oui, elle savait. Aude avait dû le lui dire. Comment la directrice de Beauxbâtons avait-elle abordé le sujet ? Avait-elle, malgré tout, éprouvé du dégoût en avouant cela à sa fille ? Pourquoi, alors, Sybille souhaitait-elle s’y intéresser ?

Le regard de Kristen se focalisait sur le fond de l’œil droit de la jeune fille, puis sur le fond de son œil gauche, et ce changement régulier et rapide traduisait le rythme déconcertant des pensées de la directrice. Elle n’était pas certaine de comprendre l’ampleur de la volonté de Sybille Luneau. Avec un regard interrogateur, presque gênant, elle demanda alors :


« Que voulez-vous dire ? »

Sybille répondit simplement :

« N’omettez aucun détail. »

Kristen haussa d'abord les sourcils avec surprise. Cela ne l’avançait pas plus que cela dans sa réflexion, pour commencer, mais en plus, elle s’étonnait de plus en plus de l’allure de la jeune Luneau. Elle avait l’air encore plus déterminée qu’en entrant dans ce bureau. Il était rare que l’on utilise l’impératif en s’adressant à Kristen Loewy, surtout lorsqu’on était un élève de Poudlard âgé de dix-sept ans seulement. Passée la surprise, la directrice fronça les sourcils et prit une fois de plus une moue pensive. Son air était assez sévère. Il y eu un long, très long silence, durant lequel Kristen continua de fixer l'élève de Poufsouffle.

« Je ne vous apprendrai rien qui puisse déplaire à votre mère, dit-elle finalement. »

Elle s’avança à nouveau vers Sybille. Elle était très proche d’elle à présent et la fixait avec un visage fermé, implacable. La regardant toujours dans les yeux, elle ôta le gant de sa main droite, laissant apparaître un morceau d’horreur. Cette main était pleine de cicatrices, toute boursouflée, et certaines plaies, d’ailleurs, avaient beaucoup de mal à cicatriser tout à fait, aussi voyait-on encore quelques traces rosées par endroit, et l’on devinait que la chair avait été à vif.

Kristen posa lentement cette main sur le bras de la jeune fille. Elle devait se sentir devenir glacée à cet endroit, car c’était toujours la sensation que procurait ce contact maudit.


« C’est cette magie-, que vous voulez ? »

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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SYBILLE LUNEAU

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La peur pouvait prendre un si grand nombre de formes et demeurée aussi silencieuse que le murmure du vent derrière une fenêtre. Prenez le visage de Sybille Luneau, par exemple ; la façon dont son bel oval s’en trouva creusé par les contractures de ses mâchoires, dont ses yeux gris s’étrécirent, à la vue du secret le mieux conservé du professeur Loewy. La peur grippa la merveilleuse mécanique de son coeur ; un coeur pourtant si loyal qu’il devait ne jamais rien révéler de cette vision horrifique. Une autre aurait crié, étouffé un hoquet de surprise, ou tout simplement détourné le regard, mais Sybille n’en fit rien. La ligne de ses lèvres conserva son horizontalité, reflet du mutisme dans lequel tout son être venait de se noyer. Même le froid mordant laissé par le contact de cette main écorchée sur son bras ne parvint pas à briser l’endiguement de ses émotions.

L’esprit de Sybille ne faisait qu’une tentative désespérée d’analyse. Une chose que vous et moi savons impossible ; l’étreinte de la peur étant si forte qu’elle coupait tous les fils qui rattachaient l’être humain à ses instincts les plus primaires.

Les beaux yeux de la française se remplirent soudain de larmes. La ligne de ses lèvres céda pour laisser échapper un filet d’air déchiré, tandis que son coeur cédait aux assauts violents de son impénétrable empathie. Oui, Sybille pouvait, d’une manière inexplicable, projeter son imagination à travers un prisme si étroit qu’elle réussissait à atteindre des trésors d’émotions insoupçonnables. A travers cette ouverture, tout lui était possible ; même la possibilité d’effleurer la peine, la souffrance, la désolation, ressentit au cours d’une vie par une personne dont elle ne savait pourtant rien. Oui, Sybille saisit avec une exactitude folle tout le mal que cachait cette main gelée par une infinité de secrets. Elle s’en mordit la lèvre de douleur, partageant l’espace d’un seul petit instant l’immense souffrance qui avait jalonné l’existence du professeur Loewy.

Ses jambes se mirent à trembler, mais Sybille verrouilla ses genoux cependant que sa tête trop lourde venait se blottir contre l’épaule de la directrice de Poudlard.

Parce que rien n’aurait pu être plus naturel pour elle que cette volonté, Sybille attrapa aveuglement le bras du professeur Loewy avant de laisser ses doigts glisser jusqu’à sa main. Elle grava dans sa mémoire chaque discontinuité de cette chair mutilée avant de l’enserrer délicatement entre ses doigts.

« N’ayez pas peur, murmura-t-elle. »

Guidant la main mutilée du professeur Loewy vers son épaule, Sybille la fit s’immobiliser sous son col, le long de sa clavicule nue. Là, à l’abri des regards indiscrets, le professeur Loewy découvrit la dernière pièce du puzzle qu’elle avait commencé à assembler l’an passé au sujet d’Aude Luneau. La pulpe de ses doigts déchirés reconnurent sans mal les coutures d’une plaie maudite : une marque noire qui s’étendait comme une toile d’araignée sur l’épaule de la française.

Aucune souffrance ne peut en valoir une autre ; mais une compréhension mutuelle, bien que tirée de maux différents, devait s’installer naturellement entre ces deux personnages.


« Le dernier cadeau de mon père, souffla Sybille, son chuchotement brisée par l’émotion. »

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C’est une sensation étrange de découvrir qu’en réalité, on n’a pas vraiment un cœur de pierre, quand on est persuadé du contraire : quand ce sont les autres qui vous en ont persuadé, et quand vous avez accepté l’idée, finalement. Le cœur de pierre de Kristen Loewy, lui, semblait s’être arrêté : il était devenu lourd et était retombé dans son estomac, comme un gros roc qui s’enfonce dans les profondeurs d’eaux troubles et qui est tombé de haut, très haut, et qui a produit de grandes ondes qui bouleversent tout.

Elle avait été satisfaite de l’effet de sa magie noire sur Sybille. L’adolescente comprendrait que ça, non, ce n’était pas pour elle. Qu’il ne fallait pas se lancer des défis absurdes ou s’élancer vers des envies qu’on ne comprenait pas. La magie noire, ce n’était pas pour les enfants. Sybille aurait peur – elle avait peur, déjà, le poids de cette magie la faisait s’affaisser – et elle abandonnerait l’idée, tout simplement. C’était un mal nécessaire. Il fallait lui faire peur pour qu’elle laisse de côté ses idées gênantes et inappropriées.

Kristen s’apprêtait à afficher son habituel sourire ironique, qui aurait voulu dire, cette fois « vous voyez, ce n’est pas ça, que vous voulez, vous ne pourrez pas le supporter. » Il allait venir, ce sourire, il était juste là, tout près. Elle allait penser que Sybille était trop faible et ne savait pas ce qu’elle voulait vraiment, elle allait conclure que c’était une jeune fille têtue, déterminée, et que c'était tout à son honneur, certes, mais que c'était aussi une jeune fille qui avait l’inconscience de vouloir s’attaquer à un trop gros poisson. Ce sourire n’aurait pas été réellement dédaigneux pour autant, mais il aurait simplement été la marque conclusive d’une leçon bien menée.

C’était sans compter sur une tête qui venait de se laisser tomber sur son épaule. L’implacable professeur Loewy n’avait même pas eu le temps de tout à fait savourer sa victoire. Sybille avait posé sa tête contre Kristen, et celle-ci sentait deux traces rondes mouillées sur son vêtement. C’était ses yeux. Elle pleurait. Kristen ne l’avait pas remarqué. Elle sembla alors figée dans une expression de surprise, complètement tétanisée, comme lorsqu'Aude l’avait prise dans ses bras, après l’épreuve du Dominion. Elle sentait que son corps était devenu raide, et son cœur de pierre commençait à se balancer en elle comme se balance une feuille d’automne avant de se défaire de sa branche. Que fallait-il faire ? Kristen, choquée, aurait pu repousser Sybille avec violence. Elle aurait pu, à cet instant, n’avoir aucune pitié. Elle était comme ces plantes sensitives, ces feuilles de mimosa pudique, par exemple, qui se rétractent quand on passe le doigt dessus. Kristen sentait qu’elle s’était complètement refermée sur elle-même, et que si elle n’avait pas été assez prudente, elle aurait sans doute donné en grand coup pour repousser l’élève de Poufsouffle.

Plus vraisemblablement, ce n’était pas un self-control exceptionnel venant de Kristen qui avait permis à Sybille de s’en sortir sans être rejetée, mais Kristen avait sans doute été trop bien paralysée par la surprise qu’elle n’avait pas pu réagir. Elle n’était pourtant pas au bout de ses surprises. Alors qu’elle se tenait droite comme un piquet, presque ridicule, plantée là et tendue de partout, elle sentit la main de Sybille attraper son bras et finalement prendre sa main blessée pour la serrer doucement.

C’est à moment que son cœur de pierre-feuille-d’automne tomba. Elle allait se retirer, lancer un regard accusateur à la fille d’Aude, lui demander de faire preuve de retenue, de calme, de se conduire comme quelqu’un de civilisé et d'adulte, en somme, de ne pas se laisser tomber dans ses émotions. Elle fut arrêtée, une fois de plus. Sybille avait l'audace de rassurer Kristen, alors que celle-ci s'efforçait de ne rien montrer, figée comme elle l'était.


« N’ayez pas peur. »

Elle n’avait pas peur, elle était tétanisée. Ce n’était pas par la peur, c’était par l’incompréhension. Elle ne savait pas comment réagir dans ces situations-là. Était-ce une manie de Luneau, de provoquer ces réactions ; ou plutôt, ces non-réactions ? Les femmes de cette famille faisaient elles toutes preuve de ce genre d’audace bizarre, laissaient-elles parler leurs sentiments par leurs gestes, ainsi, tout le temps ? C’était si étranger à Kristen que cela la laissait totalement pantoise, elle avait cru se trouver face à une variété surprenante de créatures ressemblant à des humains, mais qui n’en étaient pas, qui avaient des codes trop différents de ce qu’elle avait l’habitude de voir pour en être.

Le retour à la magie noire la rassura franchement. Cette marque sur la clavicule de Sybille avait un petit quelque chose de suffisamment cruel pour rappeler à Kristen la réalité sur les hommes. C’était bien, comme ça, bien mieux. L’horreur et le mal refaisaient surface, et son cœur remonta jusqu’à sa place initiale. Ouf. Le monde tournait bien rond, finalement. Kristen n'avait que rarement ressenti cette sensation de confort, de familiarité, en approchant de ce que certains auraient qualifié de noirceur indigeste. C'était quelque chose qu'elle connaissait et qu'elle maîtrisait. C'était un retour sur Terre, chez elle, « à la maison. »


« Le dernier cadeau de mon père. »

La directrice se raccrocha alors à l’organisation de ses pensées. Elle remit en place ce qu’elle savait et ce qu’elle avait supposé et put obtenir une réponse finale à l’énigme qu’avait longtemps constitué pour elle Aude Luneau. C’était clair, évident, très cohérent avec ce qu’était Aude et avec ce qu’était Sybille. Kristen ne s’était pas demandé pourquoi Aude avait tué son amant, père de Sybille, car elle avait eu une confiance merveilleuse en son amie et était partie du principe que ce meurtre était justifié. Elle ne s’était visiblement pas trompée. Aude avait voulu protéger sa fille, tout simplement. Cette révélation était un nouveau poignard dans le cœur que Kristen recevait : Aude n’avait jamais fait que bien agir. La seule ombre au tableau n’en était pas une. Elles n’avaient décidément rien en commun. Jusque-là, Kristen l'avait pressenti. Maintenant, la vérité lui sautait aux yeux et les lui brûlait.

Kristen profita de cet instant pour s’éloigner. Elle tint doucement Sybille par les bras, pour éviter qu’elle ne s’effondre, et prit garde à ce que ce détachement se passe bien. L’éloignement de Kristen Loewy aurait pu passer pour une fuite du contact humain. En fait, c’était exactement cela.


« Je vois, murmura-t-elle à sa propre adresse, pensive. »

Il y avait presque une pointe de tristesse et de déception dans sa voix. Elle avait l’impression qu’on venait de lui claquer une porte au nez. Elle renfila son gant à sa main droite observa le sol, puis Sybille, puis le sol, et encore une fois l’élève de Septième Année. Il y avait bien quelque chose qui lui semblait curieux. Si Sybille avait pu voir de si près la magie noire, si elle en avait été la victime, pourquoi voulait-elle l’étudier ? Ce n’était pas qu’une curiosité enfantine pour ce qui est interdit et dangereux : elle avait parlé en connaissance de cause. Kristen voulait comprendre, et surtout, elle ne voulait pas qu'un silence lui permette de se morfondre.

« Pourquoi vouloir étudier la magie noire, après cela ? »

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

De maître à élève

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SYBILLE LUNEAU

*

« Pourquoi ? » Cette question avait hanté un si grand nombre de ses nuits qu’elle ne savait pas par où débuter ses explications. Il lui semblait impossible de résumer convenablement une si longue réflexion par quelques mots ; impossible d’en rapporter un contenu aussi clair et précis qu’on pouvait en attendre. Sybille, comme tous les jeunes gens de son âge, n’avait pas encore la faculté de trancher des sujets aussi vastes sans, parfois, éprouver le besoin de réviser son parcours. Il lui arrivait ainsi de revenir sur ses pas et même, en quelques rares occasions, d’effacer le fruit d’innombrables heures de réflexion d’un trait net. Reste qu’une piste avait réussi à survivre à ses nombreux détours. Une piste qui, si elle refusait encore de la considérer comme tout à fait sûre, menait bel et bien à un élément déterminant à ses yeux. Quelque chose contre quoi elle n’était pas d’arme à lutter. Sybille avait beau tenir de sa mère bon nombre de caractéristiques physiques et mentales, certaines choses en elle, comme son tempérament vif, ses yeux gris, ou encore sa façon de s’exprimer sans jamais prendre de gants, la ramenait irrésistiblement à son père. Ce père dont elle savait si peu de choses, si ce n’était quelques éléments glanés ici et là sur son passé trouble. Nier qu’elle était aussi bien la fille de sa mère que la fille de son père lui était impossible. Elle avait essayé, comme toutes les personnes qui croient de tout coeur pouvoir changer ce qu’elles sont, mais la réalité, comme toujours, s’était fait un plaisir de la rattraper. Il lui fallait apprendre à vivre avec cette composante d’elle-même ; la dominer si c’était possible, car toute son âme vibrait au nom de Luneau et se morfondait à celui de Legallet. C’était cet élément qu’elle devait réussir à expliquer au professeur Loewy ; ce tout petit élément qui faisait tourner son cerveau à plein régime alors qu’elle repassait soigneusement sa robe du plat de la main.

« Mon père était un Mangemort, déclara-t-elle au bout d’un certain moment, le regard tourné vers les impressionnants rayonnages de livres du professeur Loewy pour ne pas avoir à affronter son regard, qu’elle devinait perçant. Ma mère l’a découvert en le tuant. La Marque des Ténèbres figurait sur son bras depuis toutes ces années, mais elle demeurait invisible depuis la mort de Voldemort. Sa propre mort aura servi de révélateur… »

Soudain, Sybille plissa les yeux, interpelée par le titre d’un livre derrière une vitrine proprette. La tête légèrement penchée de côté, elle dut s’y prendre à plusieurs fois pour déchiffrer et assimiler le titre en question. « Comment éradiquer les races inférieures… sans doute l’oeuvre d’un autre de ces dégénérés, se dit-elle en replaçant sa tête droite sur ses épaules. »

« Je suis une Luneau, cela ne fait aucun doute professeur, poursuivit-elle en continuant son exploration visuelle. Mais je ne peux pas ignorer le sang de mon père. Il coule dans mes veines et me couvre de honte… La magie noire m’attire sans que je ne puisse me l’expliquer. Il serait sans doute aisée de le tenir responsable de qu’il m’a légué, mais ce serait vain et inutile. Je sais seulement une chose. Une chose dont je suis certaine. Je sais que je ne veux pas devenir comme lui. Je ne veux pas vivre dans un monde illusoire où la magie noire tient lieu de légende urbaine. Elle existe, en plaise ou non à certains, et je crois qu’elle peut être maitrisée. Ce que je ferais, à terme, de ce savoir, je ne peux pas le prédire. Mais je crois qu’en le dominant, en tentant d’en comprendre les mécanismes, j’arriverais à dominer mes peurs. J’arriverais à déclasser mon père et je pourrais balayer tous les doutes le concernant. Car à ce jour, je ne sais pas s’il a fait tout ce qu’il a fait en étant parfaitement conscient de ce qu’il était… cette question me hante nuit et jour. »

Il y avait quelque chose de fascinant à voir cette jeune femme de dix sept printemps se tenir debout devant la vitrine la plus étrange de ce bureau mythique. Sa robe et ses petites chaussures lustrées lui donnait un air studieux et appliqué. Sa chevelure resplendissante et son regard pénétrant un côté charmant. Mais pour qui savait voir au-delà des apparences, Sybille Luneau ressemblait trait pour trait à une magnifique fleur privée de soleil.

De maître à élève

Kristen avait commencé à frotter nerveusement ses mains entre elles. Elle aurait voulu ressentir la caresse de l’une sur l’autre, mais il n’en était rien, et le geste ne l’apaisa pas. Soudain, elle voulut que Sybille Luneau sorte de son bureau, et elle ne voulait plus rien avoir à faire avec aucun des membres de cette famille. Il y avait trop d’échos néfastes dans leurs paroles et dans leur attitude, trop de résonnances mortelles dans leurs actes ; tout semblait, chez eux, être un grand miroir qui fait rejaillir la culpabilité, alors même qu’elle commence à être enfouie.

La relation de Kristen avec la magie noire avait à peu près suivi le cheminement du deuil. Kristen avait fait, en quelque sorte, le deuil de l’enfant qu’elle était, bien dans le moule, bien parfaite. Il y avait eu le déni, d’abord, cette phase où elle s’était dit que c’était « juste pour voir », que tout son intérêt n’était, de toute façon, qu’une façon d’étudier la magie et ses limites. Cela avait été vrai, au début. Ce n'était qu'un intérêt théorique et studieux, comme l'est toute chose avant de prendre le chemin scabreux de la pratique. Tous les grands drames ont commencé « en théorie ». Ensuite, il y avait eu la colère. Cette période destructrice, qui avait tout remis en question : c’était là que tout était parti de travers, et qui faisait que Kristen en était là où elle en était aujourd’hui. Le marchandage, troisième étape. Elle avait voulu renouer le contact avec ceux qui étaient susceptibles de l’aider, avait voulu se faire pardonner de sa colère passée. Un échec, évidemment, en partie du moins. Puis, la dépression. Un grand moment de vide, d’inconsistance, même. Kristen n’était plus elle-même. Un événement de plus, et il y avait eu l’acceptation, enfin. Le processus avait été long, avec quelques retours en arrière : vers la négociation, vers la dépression, surtout, mais au final, il était bien enclenché.

Alors que Kristen semblait enfin engagée dans cette phase terminale et salvatrice, où elle commençait à trouver la paix, à accepter son passé, son présent, et son futur, voilà que la culpabilité rejaillissait. Kristen en voulut à Sybille de troubler ce difficile processus de reconstruction, même si elle n’en était certainement pas responsable, ni même consciente.

La directrice de Poudlard dut faire un grand effort pour prendre sur elle, pour dissimuler le fond de sa pensée. Elle n’était pas le sujet de l’entretien. Ce qu’elle pensait ou ce qu’elle ressentait n’avait pas à se dévoiler en de pareilles circonstances. C’était hors de propos, inconvenant. Il fallait jouer le rôle douloureux du très sérieux et impénétrable professeur Loewy. Elle observa Sybille, elle-même en train de parcourir de son regard la vitrine où étaient entreposés les livres interdits, que l’on ne prenait même pas le risque de laisser dans la réserve de la bibliothèque.


« C’est une attirance dangereuse. Ne la prenez pas à la légère. »

La jeune Poufsouffle avait l’air de la jeune fille parfaite, bien installée dans ses petits souliers vernis, mais elle cachait, dans son cœur, ce désir néfaste de s’attaquer au sujet destructeur de la magie noire. Kristen aussi, avait été comme cela, au même âge. Elle avait commencé par regarder les livres, elle aussi. Puis, elle s’était livrée corps et âme – littéralement – à ces études dangereuses, jusqu’à s’y noyer tout à fait.


« La magie noire laisse forcément des séquelles. Pas seulement physiques. Le problème n’est pas de la pratiquer, mais d’y résister, de ne pas se laisser engouffrer. Certains d’entre nous se perdent. C’est parfaitement compréhensible. »

Nous. Oui, c’était de ce « nous » que Kristen faisait partie, de ce « nous » seul. Il n’y en avait pas d’autre possible : pas de « nous » familial, pas de « nous » conjugal, seulement un « nous » d’âmes brisées par une attirance commune, par ce défi du vertige, par cette arrogance face à un destin pourtant inattaquable et nécessairement désastreux.

« Certes… Cela ne signifie pas qu’il faille pardonner cet égarement. »

Kristen se frottait toujours inconsciemment les mains, comme si cela avait pu laver, une dernière fois, les péchés qu'elles avaient commis.

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

De maître à élève

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SYBILLE LUNEAU

*

Poussée par sa curiosité, son irrépressible besoin de décortiquer toute chose, Sybille analysait scrupuleusement chacune des reliures qui, mises bout à bout, formaient le coeur de la bibliothèque interdite du professeur Loewy. Il lui semblait que chaque ouvrage possédait sa propre existence, sa propre façon de penser et de concevoir le monde des sorciers. Sybille doutait sincèrement d’en épouser les idées, tant elle les imaginait étriquées, mais leur simple présence dans ce bureau, une présence privilégiée, suffisait à éveiller son intérêt. Une collection d’une nature si sombre ne pouvait s’être constituée par le plus grand des hasards dans le bureau d’une sorcière aussi mystérieuse. Tout naissait d’une nécessité.

Sybille n’en aimait que plus cette femme que rien ne semblait atteindre, pas même une certaine notion de bienséance. Sybille était pourtant convaincue qu’elle n’était pas la première invitée du professeur Loewy à prendre conscience de cette collection, mais elle imaginait que son hôte se souciait peu du regard qu’on posait sur elle. C’est ce que Sybille aimait par dessus tout chez elle ; cette liberté absolue que personne ne parvenait à remettre en cause, cette façon de survoler le ressenti des autres, autant de qualités qui lui avait permis de sauver sa mère d’un mal qu’elle pensait incurable. Sybille était même persuadée que personne n’y serait parvenu à sa place.

Aussi, elle l’aimait comme on aime une icône, un espoir, un idéal, comme une fille peut aimer une mère à qui elle souhaite tant ressembler.

Cet amour inconditionnel, s’il était de nature à émouvoir son coeur, n’en avait pas moins un défaut majeur. Celui de croire que la seule présence du professeur Loewy suffirait à repousser le danger qu’incarnait, de façon certaine, la pratique de la magie noire. Comme une défense si puissante, si idéalisée, qu’on ne soupçonnait même pas qu’elle puisse posséder une faille.


« C’est peut-être naïf, mais je crois que tant que vous serez à mes côtés il ne m’arrivera rien. »

Sybille se pencha, les mains sur les genoux, de sorte à moins forcer sur ses yeux pour déchiffrer les reliures placées une étagère plus bas. Là encore, la collection d’ouvrages vibrait par sa noirceur.

« Ma mère le pense aussi. »

En se redressant, Sybille lança un regard enflammé au professeur Loewy.

« Elle vous suivrait jusqu’en enfer si vous le lui demandiez. »

Il y avait entre les deux femmes beaucoup plus qu’un simple respect entre deux grandes directrices. Sybille s’en était rendu compte en apprenant l’existence d’une correspondance entre elles.

« Je ferais de même, conclut-elle avec un sourire. »

De maître à élève

Penser que Kristen pouvait repousser tous les dangers, y compris celui que représentait la magie noire, était en effet un peu naïf. Certes, elle se sentait capable d’aller au-devant de n’importe quel danger et de l’affronter sans crainte, mais cela ne signifiait guère qu’elle se savait capable de tout. Si elle n’avait peur de rien, en vérité, c’était surtout parce qu’elle n’avait pas peur de mourir. S’il s’agissait, en revanche, d’agir à plusieurs, elle se faisait bien plus prudente. C’était aussi pour cela qu’elle préférait agir seule : la solitude lui fournissait le matériau nécessaire au courage inconscient ; et elle était donc plus efficace. Les autres l’encombraient, car elle ne pouvait se permettre de les pousser vers le danger comme elle s’y poussait elle-même.

Sybille observait les sombres livres que Kristen gardait jalousement dans son bureau. Il y avait plusieurs raisons à cela : d’abord, ils étaient ici parfaitement en sécurité, aucun élève ne pouvait y avoir accès – ils pourraient en lire le titre, certes, mais cela ne les informerait pas plus que cela sur leur contenu réel, qui était bien plus noir que les titres portés. D’autre part, puisqu’ils étaient ici, Kristen pouvait les consulter sans être vue, et elle pouvait même espérer que, sous couvert de la première raison, on ne se doute pas de la fréquence à laquelle elle les consultait. Certains étaient plus intéressants que d’autres, bien sûr.

Elle avait lu le livre d’Hilal Senpur de loin, car, si elle n’adorait certes pas les moldus, elle n’en était pas à vouloir les éradiquer. Ce livre, Comment éradiquer les races inférieures, traitait en effet des meilleurs moyens pour venir à bout de ce que l’auteur nommait « les races inférieures », et où il plaçait au même niveau les elfes de maison, les gobelins et les moldus. Il évoquait Grindelwald et critiquait son point de vue trop peu tranché – ce qui était en soi un comble – et donnait tous les détails de la composition de chacune des « races inférieures », qu’il avait bien entendu disséquées pour n’y trouver rien d’intéressant. Ce livre n’avait rien d’exceptionnel, si ce n’est son caractère extrémiste absurde. Elle ne s’était pas non plus beaucoup attardée sur les livres de potions, Délicieux breuvages, de Louison Douceret, et Potions de Nécromancie, de Cris Rys. Elle les avait étudiés, évidemment, comme elle avait étudié à peu près chaque livre qu’elle avait pu toucher dans sa vie, et avait tenté d’établir un lien entre les effets des potions mentionnées et d’éventuels maléfices méconnus dans le vaste domaine de la magie noire. Cependant, elle ne s’y connaissait pas suffisamment en potions pour avoir pu exploiter tout à fait la masse d’informations que contenaient ces deux ouvrages.

D’autres lui avaient été très utiles, en revanche, notamment les Secrets les plus sombres des forces du Mal, d'Owle Bullock, d’où elle avait pu tirer des informations essentielles pour la création de tout sortilège de magie noire et le fonctionnement même de cette magie, qui a des modes d’expression bien différents de ceux de magie blanche. Enfin, Ma découverte des pires procédés magiques du bout du monde, ouvrage à moitié autobiographique de Matthew Shafer, avait longtemps eu sa préférence parmi tous les livres présents sur ces terribles étagères. Si Kristen avait déjà pu obtenir de très nombreuses informations sur les pratiques de magie noire dans le monde avant même de devenir directrice de Poudlard, ce livre avait le mérite d’être extrêmement clair et de regrouper l’essentiel des informations en un seul volume. Pour une quantité similaire d’informations, il aurait fallu, si ce livre n’avait pas été écrit, consommer une bonne centaine de pavés, et il était inutile d’espérer les trouver traduits en anglais. Kristen avait eu de rares informations dans le passé grâce à des moyens d’ailleurs peu recommandables.

Sybille observait donc tous ces ouvrages, et même avec beaucoup d’imagination, il y avait fort à parier qu’elle ne pourrait pas se figurer la moitié des horreurs qui étaient imprimées sur ces pages. Malgré cela, elle semblait sourire d’un air assuré, intrigué, peut-être, mais qui ne traduisait pas vraiment la peur qu’elle avait ressentie quelques minutes plus tôt en voyant la main de Kristen et en sentant le contact glacial de cette magie. Cette main, certes horrible, n’était pourtant pas ce qu’il y avait de pire dans l’univers monstrueux de la magie noire.

La jeune fille se redressa et regarda Kristen de ce regard gênant qu’ont les Luneau. Ses paroles le furent tout autant. C’était vraiment une manie ! Comment en une seule entrevue, en une seule conversation, Sybille Luneau pouvait-elle si souvent provoquer ce trouble incompréhensible chez Kristen ? Cette expression troublée transparut d’abord dans les yeux éclatants de la directrice de Poudlard, puis elle reprit son air habituel, intéressé et ironique. Ses lèvres s’amusèrent alors que son cœur restait bloqué dans la chaleur de l’enfer que la fille d’Aude avait presque innocemment évoqué.

« Je n’aurais personne à emmener, Mademoiselle Luneau ; nous sommes déjà tous en enfer. »

Elle laissa sa phrase planer dans son aura mystérieuse quelques instants, mystère naturellement accentué par le sourire paradoxal qui marquait la bouche d’où sortaient des mots si terribles, si étranglés de pessimisme. Finalement, elle décida qu’il était temps de mettre fin à cette première entrevue.

« Il est temps pour moi de me remettre au travail. Je vous informerai bientôt de la date de notre prochaine séance, si cela vous convient toujours ? Nous pratiquerons un peu. »

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.