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 RPG++  Sujet n°1 : Owen Stein (Solo)

Je me souviens de ces moments que Maman et moi passions en haut des falaises. Il y avait, près de notre village – qui s’appelait, et s’appelle toujours Rye – une grande étendue de pelouse sur laquelle nous pouvions courir et jouer. Je sais que Maman avait passé son enfance à Rye aussi, mais elle sortait moins jouer à cet endroit. Elle, ce qu’elle voulait, c’était jouer à voler avec les Hippogriffes que Papy et Mamie avaient. Maintenant, ils n’en ont plus, parce qu’ils ne peuvent plus s’en occuper. Quand je suis arrivé, pourtant, c’est elle qui a eu l’idée de m’emmener jouer en haut des falaises, à cet endroit où il n’y a personne et où la mer verte des herbes hautes surmonte celle des vagues noires. Maman me disait toujours qu’il fallait faire attention à ne pas courir trop près du bord, sinon, j’aurais pu tomber. Quand je voyais à quel point ces falaises étaient hautes, je me disais qu’en effet, il ne valait mieux pas que je tombe.

On jouait au cerf-volant à cet endroit-là, parce qu’il y avait beaucoup de vent et beaucoup de place. J’avais parfois peur de m’envoler avec le cerf-volant (il était de toutes les couleurs et en forme d’oiseau, Maman disait que c’était un Phénix), mais Maman me serrait dans ses bras pour me retenir. J’ai bien cru, une fois, que mes pieds allaient décoller du sol et que je ne pourrais plus revenir sur terre. Maman m’avait expliqué qu’il y avait un sortilège qui pouvait faire voler les gens comme des ballons, et qu’ensuite, ils pouvaient s’envoler très haut vers les nuages. Je lui ai demandé de me montrer, une fois (même que je voulais qu’elle essaye sur la voisine d’en face de chez Papy et Mamie, parce qu’elle est méchante et qu’elle me crie dessus quand j’envoie mon ballon dans ses fleurs, sauf que je ne fais même pas exprès !) mais elle a dit non. Même si elle était gentille, elle disait souvent « non ». Mais j’ai compris que c’était un truc de parents, de dire « non », au final. C’est que ma Maman était comme toutes les autres Mamans, mais en un peu mieux quand même, parce que c’était la mienne.

Je jouais avec Papa aussi. En fait, c’était lui qui me réparait mon cerf-volant, parce qu’il se cassait tout le temps. Un jour, je crois qu’il lui a fait quelque chose de magique, puisqu’il a voulu qu’on aille faire du cerf-volant au coucher du soleil. Il y avait la mer en face, sous les falaises, et le soleil vers la droite quand on regardait l’horizon. C’est dommage parce qu’au sud de l’Angleterre, on ne voit pas le coucher du soleil sur la mer (mais pour compenser, une fois, on est allé le plus loin possible au bout du pays, et comme il faisait beau, on a vu la France, alors on a crié « Bonjour ! » vers eux, mais je n’arrivais pas trop à bien le dire, et puis Papa et Maman ont dit qu’ils allaient commander une « baguette » et du « fromage », si mes souvenirs sont bons). Enfin bref, Papa avait donc eu l’idée de faire du cerf-volant quand le soleil se couchait, et j’ai alors vu quelque chose de fantastique ! Mon cerf-volant, qui avait toujours cette forme d’oiseau multicolore, laissait derrière lui des traces de couleur dans le ciel. C’était comme quand les avions volent dans le ciel et qu’ils laissent derrière eux des nuages, sauf que là, mon cerf-volant laissait de la lumière. D’habitude, il ne faisait pas ça. Alors j’ai su que Papa avait fait de la Magie pour me faire plaisir.

J’étais tout petit, mais je m’en souviens bien. C’était vraiment super. Je crois que Maman a toujours été très gentille avec moi. En plus de faire du cerf-volant, c’était elle qui me lisait mes histoires. Pour ça, elle disait oui. Il y avait des contes de moldus (c’étaient des histoires inventées par des moldus qui essayaient d’imaginer ce que c’était, d’être magique) que je n’aimais pas trop par principe, et les contes pour les sorciers, qui étaient mes préférés. Même que Maman lisait très bien, parce qu’elle mettait le ton. J’ai même fait des cauchemars une fois, après qu’elle m’a raconté une histoire avec un loup-garou et un vampire. En plus, elle faisait exprès de changer les noms des personnages ou d’en ajouter, et « un petit garçon » devenait toujours « Owen ». Je pensais que c’était juste du hasard, au départ, mais après, quand j’ai su lire, j’ai vu que ce n’était pas vraiment marqué « Owen » sur le livre.

Tout allait très bien. Sauf qu’un jour, Papa m’a emmené avec lui et m’a dit que Maman avait beaucoup de choses à faire, très loin. En fait, il m’a dit qu’elle allait partir en voyage pendant très longtemps, tout au bout du monde. Je me disais qu’elle allait apprivoiser des dragons, parce que j’adore les dragons et Papa aussi : donc elle devait aimer ça aussi, parce qu’on votait pour ce qui était bien et ce qui n’était pas bien. On aurait été deux contre un. Elle était obligée d’aimer ça. Finalement, Papa non plus n’est pas resté longtemps avec moi, après que Maman est partie. Peut-être une semaine ou deux. Après, il m’a dit qu’il devait partir à l’aventure, et qu’il me raconterait tout quand il reviendrait. Il m’a amené chez Papy et Mamie, c’est-à-dire le papa et la maman de Maman, et il n’est revenu me voir que quelques fois.

Maman, elle, n’est pas revenue me voir, jusqu’à ce que j’apprenne qu’en fait, elle avait été à Poudlard durant tout ce temps. C’est loin, Poudlard, mais ce n’est qu’à l’autre bout du pays, et pas au bout du monde comme je le croyais. Je n’ai pas compris pourquoi, du jour au lendemain, elle m’avait abandonné comme une vieille chaussette pour partir dans cette école. Je ne le comprends toujours pas. Mamie dit que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire, que c’était pour mon bien, mais je ne vois vraiment pas comment Maman a pu m’abandonner pour mon bien. Ça ne m’a pas fait du bien du tout. Papy, lui, il a l’air de trouver ça normal (et de toute façon, il est toujours d’accord avec ce que dit Mamie). Quand j’ai revu Papa, après avoir appris que Maman était méchante parce qu’elle ne voulait plus de moi, il m’a dit que je me trompais, et que Maman m’aimait. Mais je ne le crois pas.

Du coup, quand on m’a dit que j’allais peut-être bien aller à Beauxbâtons plutôt qu’à Poudlard pour apprendre la magie (j’ai repensé au « fromage » et aux « baguettes »), je me suis dit que ce n’était pas plus mal. Si Maman ne voulait plus de moi parce que ce n’était qu’une méchante sorcière toute pourrie (je ne sais pas si je l’ai déjà dit), alors je déciderai de ne plus vouloir d’elle non plus. D’ailleurs je dis « Maman », mais j’ai officiellement décidé qu’elle n’était plus ma Maman. Si j’allais à Beauxbâtons, au moins je ne risquerais de voir sa sale tête.

Mais bon, au final, on a décidé que j’irai quand même à Poudlard, parce que Maman (enfin, Pas-Maman, du coup), n’avait pas à m’empêcher de faire ce que je voulais faire (tout le monde a cru que je voulais aller à Poudlard et que je ne serais pas content si je n’y allais pas). Je n’ai rien dit, parce que les adultes croient toujours savoir ce qui est mieux pour les enfants. Ils le pensent tellement fort qu’on se dit parfois, sans s’en rendre compte, qu’ils doivent avoir raison. J’ai donc commencé à réfléchir et à me renseigner un peu, mais ça m’énervait. Plus j’en apprenais sur Poudlard (les livres disaient tous que c’était vraiment super), plus je détestais Maman. J’étais jaloux parce qu’elle avait préféré un gros tas de pierres à moi. Enfin, j’ai parlé à Papy et Mamie de ces « Maisons » qui m’intriguaient, et j’ai appris que Papy avait été à Poufsouffle et Mamie à Serpentard. Papa, lui, avait été à Serdaigle. Je voulais aussi savoir dans quelle Maison avait été Maman. Gryffondor.

Je me suis encore plus renseigné sur Gryffondor que sur les autres Maisons. Les livres disaient que c’était la Maison des courageux, des forts et qu’il y avait beaucoup de gens supers qui y étaient allés. Moi, je me disais que c’était n’importe quoi, parce que : Maman n’était ni courageuse, ni forte, et ce n’était pas quelqu’un de super. Il devait y avoir erreur. Même que j’ai redemandé à Mamie si elle était bien sûre que Maman était une Gryffondor. Elle m’a dit que oui. Je l’aurais plutôt vue dans une Maison à part, une Maison qui aurait été faite exprès pour elle et sa nullité.

J’ai décidé que je détesterai les Gryffondor.

 RPG++  Sujet n°1 : Owen Stein (Solo)



Tout m’ennuie dans ce monde. Je n’ai pas d’amis à l’école. Tous les enfants de mon âge sont inintéressants, ils sont trop normaux. J’avais un copain, avant, quand je ne m’intéressais qu’aux jouets et à l’heure du goûter. Mais je ne lui ai plus parlé depuis très longtemps, et je n’ai d’ailleurs plus parlé à personne. La maîtresse s’inquiétait un peu, d’ailleurs. Ils ont voulu que j’aille voir l’infirmière alors que je n’étais même pas malade (et de toute façon, l’infirmerie n’était même pas une vraie infirmerie, c’était juste la salle avec la photocopieuse et le placard à médicaments qui ne fonctionnent même pas). L’infirmière, ou en tout cas, la dame qui donnait les médicaments qui ne fonctionnaient pas, elle, a voulu que je parle à quelqu’un.

« Et vous, vous n’êtes pas quelqu’un ? »

Je me suis rendu compte de ce que je disais au moment où je le disais. Non, ce n’était pas quelqu’un. Ce n’était personne, comme tous les autres. Ou alors, c’était quelqu’un qui n’avait pas d’histoire, qui n’existait qu’entre les murs de la salle de la photocopieuse.

« Il faut que tu parles à quelqu’un qui aura tout le temps de t’écouter, quelqu’un à qui tu pourras tout dire et qui ne sera jamais fâché contre toi. »

J’analysai ces paroles et essayai de chercher à quel mot cette définition correspondait. Je ne trouvai pas. Un chien, à la limite. Un chien, ça vous écoute avec un air content même quand vous dites des choses tristes, et ce n’est jamais fâché, même quand on leur dit qu’ils sont moches et qu’ils puent. C’est peut-être parce qu’ils ne comprennent pas.

« J’en parlerai à tes grands-parents. »

À un enfant normal, on aurait dit : « j’en parlerai à tes parents ». Là, le « grands » était de trop. Mais c’était vrai, je n’avais pas de parents qui pouvaient vraiment s’occuper de moi, alors Papy et Mamie étaient les parents remplaçants-pour-toujours.

« Je n’ai pas envie de parler à quelqu’un. Je n’ai rien à dire à quelqu’un. »

Le dictionnaire dans ma tête s’est alors remis à s’agiter, et j’ai compris. « Quelqu’un », c’était un synonyme de « docteur ». Une fois, Mamie était allée voir « Quelqu’un » à l’Hôpital pour sorciers, et Papy m’avait dit le secret de ce Quelqu’un : c’était un docteur de la tête, en vérité. C’était parce que Mamie était très triste à ce moment-là, et Quelqu’un l’avait aidée à être un peu moins triste. Ça avait fonctionné, maintenant, elle n’était plus vraiment triste, mais elle était devenue plus sévère qu’avant.

« Et puis d’abord, je suis pas triste. J’ai pas besoin de parler à Quelqu’un. »

J’ai protesté longtemps, mais on ne m’a pas laissé le choix. Je suis allé voir Quelqu’un. Même pas à l’Hôpital pour sorciers, mais dans un centre tout blanc rempli de moldus. Il y avait beaucoup d’enfants, quand j’attendais de voir Quelqu’un (j’ai cru comprendre que Quelqu’un était un spécialiste des enfants tristes, ce qui faisait de lui quelqu’un de très triste aussi mais qui devait faire comme s’il ne l’était pas).

Quelqu’un était très grand, et il n’avait pas de blouse blanche. C’était un bon point pour lui. Il était roux, avait des poils sur le menton et les yeux verts, ce qui le rendait très banal. Un mauvais point pour lui. Il ressemblait un peu à Papa mais en moins beau, et puis lui, je savais très bien qu'il ne travaillait pas avec des dragons. La première fois qu’on s’est vus, Quelqu’un m’a dit :


« Bonjour, Owen. Je suis… »

Il a dit un faux nom, pour faire comme s’il n’était pas Quelqu’un.

« Est-ce que tu veux un gâteau ? »

J’en n’avais rien à faire de ses gâteaux, et je savais très bien que c’était un piège. Une astuce pour m’amadouer et me faire parler. Quelqu’un voulait bien faire son travail et il voulait qu’on lui parle, donc il faisait comme s’il était l’ami de Tout le monde. Le problème, c’est que moi, j’étais l’ami de Personne. Tout le monde et Personne ne s’entendaient pas trop, et « les amis de mes ennemis sont mes ennemis », donc je ne serai jamais l’ami de Quelqu’un.

Je n’ai même pas dit que je ne voulais pas de gâteau. Je ne voulais rien dire du tout. Je ne jouais pas au ni oui ni non, je jouais au ni oui, ni non, ni peut-être, ni bonjour, ni rien du tout. Le but : se taire. Une variante du roi du silence.


« Je veux t’aider, Owen. »

Je savais qu’il ne connaissait mon nom que parce qu’il était écrit sur son agenda, au mercredi dix-sept, seize heures quarante-cinq. Il faisait comme s’il était proche de moi, en m’appelant Owen, mais c’était pour de faux. Et je n’étais pas bête, je le savais très bien. J’en avais marre qu’il me prenne pour un imbécile. Je voulais lui dire de la fermer, lui crier que je n’avais pas besoin d’aide, mais si je faisais ça, je perdais le jeu du silence. C’était hors de question.

Quelqu’un tenta de nombreuses approches pendant trois quarts d’heure, il proposa encore des gâteaux, me demanda d’écrire, si je ne voulais pas parler, me proposa de faire un dessin, et toutes sortes de choses. Plus il tentait, plus je comprenais qu’il me prenait pour un gamin stupide, et plus j’étais décidé à ne rien lui dire. À un moment, j’ai même osé le regarder droit dans les yeux et je lui ai souri, mais c’était un sourire que je voulais méchant. Je prenais l'habitude de lever un peu le menton et de le défier du regard. « Alors, c’est qui l’imbécile, maintenant ? Le petit gamin de dix ans, ou celui qui n’est pas fichu de faire son boulot ? »

J’étais très satisfait de voir que Quelqu’un n’arrivait à rien avec moi. C’était une petite victoire, qui, finalement, me faisait presque du bien. Cette séance n’était peut-être pas que du temps perdu, et je ressortais illuminé de cette non-discussion avec Quelqu’un. Je rejoignais Mamie dans la salle d’attente. Je marchais la tête haute, d’un pas tout léger, et je souriais. Mamie m'a demandé :


« Tu as l’air content. Ça s’est bien passé ? »

Et j’ai répondu :

« Oh oui, très bien. Je peux avoir un gâteau ? »

 RPG++  Sujet n°1 : Owen Stein (Solo)



Quelqu’un essayait toujours de me soutirer des informations. Un jour, j’ai compris que l’on m’avait trahi : c’était sans doute Mamie. Elle avait laissé Quelqu’un pénétrer mon secret, et elle avait fait de moi une personne moins mystérieuse aux yeux de Quelqu’un. Je lui en voulais assez. Je l’ai su quand Quelqu’un en a eu marre d’essayer de faire des détours, en me demandant d’abord de parler de mes non-amis à l’école, de ce que j’aimais faire, bref, m’interrogeant sur tout ce qui ne touchait pas au fond du problème.

« Owen, peux-tu me parler de ta famille ? »

Pas de réponse, évidemment. Je devenais très bon à ce jeu, et je n’avais plus du tout envie de craquer en lui disant de la fermer. Pourtant, Quelqu’un était persévérant, et il ne lâchait jamais l’affaire. On avait déjà passé quatre fois quarante-cinq minutes comme ça, et il essayait toujours de me tirer les vers du nez.

« Parle-moi de tes grands-parents, par exemple… »

Il n’osait toujours pas toucher au cœur du problème, car il préférait y aller progressivement. Cela n’avait jamais rien donné, mais il s’obstinait dans cette technique. Pas de réponse. Il attendit cinq minutes en silence – il était quand même payé, durant ces cinq minutes, alors il pouvait se le permettre.

« Ou de tes parents… »

Enfin ! Il avait sauté dans le plat de spaghettis et il avait mis de la sauce partout, enfin, il avait osé ! Il avait même réussi à me faire perdre le jeu. Je n’ai pas pu résister. Finalement, Quelqu’un était quelqu’un.

« Rien à dire. »

Ça m’avait échappé. Je me rendais compte que même si je ne disais rien de concret, j’en disais beaucoup trop. Je me livrais rien qu’en disant que je n’avais rien à dire. C’était un jeu terrible, et je n’étais pas loin de penser : « C’est pas du jeu ! Y avait pouce ! » Quelqu’un osait même avoir un petit sourire. Il était bien content de découvrir le son de ma voix. Est-ce qu’elle était comme il se l’était imaginée ?

J’étais fou de rage. Je ne supportais pas de perdre. Perdre, c’était pour les perdants, et moi, j’étais un gagnant. Je n’avais besoin de personne pour obtenir ce que je voulais, je gagnais toujours sans équipe. Ou plutôt : mon équipe, c’était moi. Je sentais que je commençais à devenir tout rouge : rouge de honte et rouge de colère. Je vis que Quelqu’un sortait enfin son carnet et notait quelque chose dessus. Ainsi donc, je lui avais bien donné matière à travailler.

Non, je ne le tolérerai pas. Ce rouquin de Quelqu’un ne m’aurait pas. Je fixai son carnet avec rage. Je savais que j’étais un futur sorcier, que j’avais déjà de la magie en moi. Quelqu’un n’était qu’un misérable moldu ! J’étais un sorcier ! Où était le problème, pourquoi est-ce que je me mettais dans tous mes états ? Je n’avais qu’à le punir de m’avoir fait perdre ! La situation m’a semblé très simple. Je regardai le carnet et je me suis dit : « C’est possible de le faire, je suis un sorcier. Je peux faire de la magie : j’en ai déjà fait. » Une fois, j’avais mis ma chambre sens dessus dessous rien que par la pensée. Je pouvais très bien recommencer, surtout que j’en avais très envie.

Et là, le maudit carnet de Quelqu’un a pris feu. Ce n’était qu’une toute petite étincelle, mais il suffisait de cela pour que le papier fin de son carnet de riche - les riches adorent écrire sur du papier très fin tout pourri, ça fait plus
distingué - s’enflamme. J’étais très satisfait, et alors, j’ai eu envie que le feu soit encore plus grand. Je voulais lui faire du mal à lui, qui m’avait fait perdre à mon propre jeu. Il n’aurait qu’à se brûler un petit peu, cela me suffirait. Je n’étais pas non plus un pyromane, et mettre le feu à tout le bureau ne m’intéressait pas. J’aurais risqué d’avoir des problèmes et de me faire gronder, ce qui m'aurait contrarié.

Je me concentrai alors sur la flamme avec toute la volonté du monde pour la faire grossir. J’y mettais tellement de cœur que d’un coup, alors que Quelqu’un commençait à s’agiter (il tapait sur son carnet avec un air affolé - était-ce parce que ce carnet comportait tout son travail, parce qu'il ne savait pas d'où venait le feu, ou parce qu'il l'avait quand même payé cher, ce carnet ?), la flamme prit beaucoup plus d’ampleur et s’éteignit aussitôt, ayant dévoré au passage les deux sourcils de Quelqu’un. Je crois que ses cils sont partis aussi, car Quelqu’un avait un air drôlement différent sans que l’on puisse vraiment définir d’où cela lui venait.

Je ne pus m’empêcher de rire, mais Quelqu’un n’avait pas trop le même sens de l’humour que moi et me regarda avec de grands yeux apeurés. Je crois que c’est ça : je lui avais fait un peu peur. Il ne comprenait pas, mais il savait, tout au fond de son esprit de stupide moldu, que ce feu venait de moi. J’imagine que cela se voyait à mon regard satisfait et à mon petit sourire.


« Qu’est-ce… Que… »

Bah oui, pauvre moldu crétin ! Tu comprends pas ce qui t’arrive, hein ? Voilà ce qu’il en coûte de s’attaquer à Owen Stein, le plus grand sorcier du siècle ! Que dis-je, du millénaire !

« C’est… »

Il continuait de balbutier comme un ahuri, et mon sourire s’agrandissait. Et puis, il prit le téléphone d’un coup et essaya de composer un numéro.

« NON ! »

Le téléphone lui donna une claque. J’étais content, mais j’ai senti à ce moment-là que j’avais fait une bêtise. Sans doute qu’on penserait que c’était lui qui était fou, s’il disait quoi que ce soit, mais j’avais un peu peur quand même. Je sentais que mon moment de satisfaction intense déboucherait sur une belle série d’ennuis. Je partis du cabinet de Quelqu’un en courant et poursuivit ma course jusqu’en dehors de l’hôpital, passant devant Mamie qui, dans la salle d’attente, n’avait pas compris pourquoi j’avais fui à toute vitesse. Rassurez-vous, elle comprit vite.

 RPG++  Sujet n°1 : Owen Stein (Solo)



Mamie était très en colère contre moi. Elle me disait tous les jours que j’étais inconscient, que je ne me rendais pas compte du danger que montrer ses pouvoirs à des moldus, surtout dans ces conditions, pouvait représenter. Les Oubliators du Ministère ont dû intervenir sur plusieurs personnes à l’hôpital, et on a jeté un sort à Quelqu’un pour que ses sourcils repoussent et qu’il n’y ait aucune trace de l’événement sur son visage.

Après cela, je n’ai pas revu Quelqu’un, ni personne qui fut un Quelque-deux. Je me suis demandé pourquoi Papy et Mamie n’avaient pas essayé de m’emmener chez le docteur de Mamie, à l’hôpital pour sorciers. Ils n’ont pas voulu me répondre vraiment, et m’ont juste dit que de toute façon, ce Quelqu’un-là n’était plus quelqu’un. Quand j’ai demandé pourquoi – et j’ai dû insister un peu -, on m’a juste dit qu’il était lui-même devenu fou. J’ai trouvé ça étrange, mais j’ai bien compris que mes questions étaient dérangeantes, et puis dans tous les cas, je n’avais pas envie de voir ce Quelqu’un-là ou qui que ce soit.

Je me suis beaucoup disputé avec Mamie. Le pire a été le moment des explications, juste après qu’on est rentrés à la maison – car ma fugue n’a pas duré bien longtemps, je n’étais pas assez préparé (je n’avais pas pris mon sac à dos).


« Pourquoi est-ce que tu as fait ça ? »

J’ai haussé les épaules et baissé la tête. Je savais que je serai coupable aux yeux de Mamie. Elle avait toujours cet air qui vous fait vous sentir coupable de tout - c'était un air vraiment terrible. On ne peut pas lui résister. Elle répéta : « pourquoi ? » plusieurs fois avant que je cède enfin une réponse :

« J’en avais envie. »

J’avais relevé la tête et planté mes yeux bleus dans les siens. Mes yeux soulignaient la vérité de ce que je disais. J’étais sincère : si je l’avais fait, c’était bien par envie. Seulement, ce n’était pas ce que Mamie voulait entendre. Sa question ne demandait pas seulement « Pourquoi ? », elle demandait surtout : « Pourquoi as-tu été si stupide, qu’est-ce qui cloche chez toi ? » et finalement, la réponse ne l’intéressait pas, puisqu’elle voulait surtout entendre des excuses et des lamentations. Mamie fut donc naturellement outrée par ma réponse. Elle ouvrit de grands yeux et un peu la bouche. Elle m’a donné une claque sur la joue. Elle avait des moments d’imprévisibilité. A ce moment-là, je me suis dit que j’aurais préféré que ce soit Papy qui ait été le témoin de la scène. Il savait mieux être calme.

« Comment peux-tu le prendre à la légère… »

Je baissai la tête à nouveau. Mes pieds me semblaient très intéressants, et puis j’avais de belles baskets toutes neuves que j’avais repéré dans un magasin quelques semaines plus tôt. Heureusement que Mamie me les avait achetées avant de savoir ce que j’allais faire aujourd’hui. Elle ne pouvait pas me les reprendre, maintenant, et au bout du compte, j’avais pu faire ma bêtise et avoir quand même cette super paire de chaussures. J’avais presque l’impression que la situation était à mon avantage : j’avais tous les plaisirs et presque pas l’impression d’avoir berné Mamie.

« Te rends-tu compte à quel point c’est grave ? »

La leçon de morale durait plus de cinq minutes et commençait donc à me paraître ennuyeuse. Je perdais patience. C’est bon, j’avais compris et baissé la tête : que voulait-elle que je fasse de plus ? Que je me mette à genoux pour implorer le pardon de Merlin ? Baisser la tête et se prendre une claque, c’était bien assez ! Je n’ai pas pu m’empêcher de soupirer : « Pfff… » mais encore une fois, il m’est arrivé d’avoir de meilleurs idées. Mamie équilibra la couleur de mes joues en me donnant une autre claque. C’en était trop. Je relevai les yeux vers elle, levai mon menton bien haut. J’avais presque l’air fier de m’être pris ces claques.

« Je m’en fiche ! Il le méritait ! »

Dans mon esprit, ma défense était parfaitement logique et cohérente. D’ailleurs, j’étais sincère une fois de plus. Mamie avait repris son air outré. Je savais qu’elle n’aimait pas beaucoup les Moldus non plus, mais elle était raisonnable et respectueuse de toutes les lois que le monde lui imposait. Elle ne faisait pas de vagues, jamais, et était même rigide de ce côté-là. Je crois qu’elle aurait même respecté l’injustice si elle avait porté le nom de justice.

« Qu’est-ce que tu as dit… »

Je sentais la colère monter en moi à une vitesse folle. Ma parole, elle ne comprenait rien, ou elle était sourdingue, mais dans tous les cas, j’en avais ma claque.

« Il le méritait ! Et d’abord, c’est qu’un sale Moldu inutile, je n’avais rien à faire av… »

En parlant de claque, la troisième venait de m’arriver dans la figure. Je levai mes yeux pleins de larmes de rage – que je contenais par dignité – vers Mamie (je n’avais même plus envie de l’appeler Mamie). Là, je vis dans son regard quelque chose que je n’avais pas vu jusque-là. Je ne saurais pas vraiment dire ce que c’était. Elle n’était plus seulement choquée par mes paroles ou par ce que j’avais fait, elle ne me trouvait plus seulement insolent. Elle avait plutôt l’air d’avoir vu quelque chose que je ne voyais pas. J’ai aussitôt été très troublé par ce regard et j’ai baissé la tête. Quand je vous disais qu'on ne pouvait pas résister aux yeux de Mamie. Mes larmes se sont mises à couler directement sur mes baskets neuves. Mamie m’a pris par le bras et m’a fait monter dans ma chambre.

« Tu redescendras quand tu seras calmé. »

Elle me laissa planté derrière la porte de ma chambre, incapable de bouger. Ce regard m’avait fait quelque chose que je ne pourrais pas vraiment définir, mais qui m’avait vidé de ma colère et même qui m’avait vidé de tout. Je me suis laissé tomber sur le parquet dans un geste théâtral et je me suis fait mal aux genoux.