Bureau de la directrice

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 RPG++  Sujet n°2 : Kristen Loewy (Solo)

Kristen faisait les cent pas dans son bureau, les mains dans le dos et les yeux rivés vers le sol noir et lisse de la pièce. Elle réfléchissait à la meilleure façon de s’y prendre. Finalement, elle s’assit à son bureau, prit une plume et un parchemin, et se lança.

« Père, Mère, »

Non. Cela faisait trop dix-neuvième siècle. Elle prit un autre parchemin. Elle regrettait de ne plus être une enfant et de devoir se soucier de ce genre de détails, tout comme elle regrettait qu’appeler ses parents « ses parents » lui paraisse loin d’être naturel.

« Angus, Cordelia, »

C’était effectivement très étrange. Mais mieux. Elle put continuer la rédaction de sa lettre.

« Je n’ai pas pris le risque de venir vous voir directement, cette fois. Vous l’avez dit vous-même, il ne vaut mieux pas qu’Owen puisse me croiser. À ce propos, vous devez être au courant que son inscription à Poudlard a été confirmée avec l’apparition de ses premières manifestations magiques. Il y a plusieurs semaines que j’y réfléchis, et je me demande s’il ne serait pas plus raisonnable de l’envoyer faire ses études à Beauxbâtons. Je connais suffisamment la directrice de l’établissement, le professeur Aude Luneau, pour lui demander de me faire cette faveur. Je crains que la scolarité d’Owen ne soit compromise s’il entrait à Poudlard, où il risquerait de me croiser plus souvent. »

Elle soupira. Cette décision la blessait, mais lui semblait nécessaire. Tout lui interdisait de revoir son fils, à commencer par sa mère. Kristen avait arrêté de lutter et avait fini par se dire qu’après tout, elle devait avoir raison.

« Par ailleurs, j’ai contacté M. Gardor, qui est en charge de mon compte à Gringotts, ainsi que M. Forgain, pour effectuer un virement. Ayant vendu mon appartement à Londres l’an dernier, suite à mon déménagement permanent à Poudlard, et ayant touché un certain nombre de gallions suite à la vente d’un livre que j’ai écrit, je peux largement me permettre de vous transférer la moitié du contenu de mon compte, ce qui équivaut à plus ou moins dix-huit mille gallions. J’espère que cela suffira à satisfaire vos besoins et ceux d’Owen. »

C’était une somme épouvantable. La dernière phrase de Kristen aurait même pu sembler ironique ou pleine de prétention. Depuis que les gouvernements magiques et moldus de Grande-Bretagne s’étaient arrangés pour ouvrir des bureaux de change entre argent sorcier et moldu, les choses étaient devenues plus faciles pour tout le monde.

« Dans l’attente d’un retour de votre part,
Kristen.
 »

Elle relut sa lettre en l’éloignant bien de son regard, pour avoir une vue d’ensemble. Son écriture fine et distinguée était parfaitement lisible, et le ton employé lui semblait convenable – presque trop convenable, justement, pour une lettre envoyée à sa propre famille.

Elle plia le parchemin et l’introduisit dans une petite enveloppe qui portait le blason de Poudlard. Elle avait de ces enveloppes en quantité démesurée, et n’avait d’ailleurs pas sous la main d’enveloppe plus neutre. Elle la ferma avec un sceau et siffla trois notes pour appeler sa chouette. Quelques secondes plus tard, elle jaillit de la cheminée dont Kristen ne se servait jamais (il y avait d’ailleurs, dans l’âtre, en lieu et place du feu, une pile de livres qui n’avait pas trouvés leur place dans les étagères encombrées du bureau). Le conduit était donc parfaitement propre et le plumage de Nyx était toujours aussi blanc. Kristen tendit rapidement le bras et l’oiseau vint planter ses serres dans le vêtement de la directrice de Poudlard. Celle-ci caressa le front de sa chouette du dos de l’index et fit un petit sourire. Les yeux rouges de Nyx étaient incroyablement profonds. Ils avaient la couleur de sang très clair sur les bords de l’iris, et de sang de plus en plus coagulé à mesure que l’on se rapprochait de la pupille. C’était un très beau dégradé.

Même si Bal n’était plus qu’un être informe au fond d’une cellule, Nyx, sa chouette – et la chouette de Kristen, car quand certains couples prennent un chat pour se sentir davantage liés, d’autres, les sorciers notamment, prennent une chouette (même s'il ne s'agissait pas en l'occurrence de renforcer un quelconque lien) – restait fidèle à celle qui avait trahi l’autre. Kristen ne liait plus vraiment cette chouette au souvenir de Bal. Aujourd’hui, elle lui trouvait plus encore qu’avant une beauté fragile et donc très proche de l’idée-même de Sublime. Il lui vint malgré tout à l’esprit que faire porter sa lettre par Nyx ne serait pas nécessairement une bonne idée. Ainsi donc, elle renvoya Nyx par là où elle était venue en donnant un petit coup de bras en l’air, et transplana vers la volière de Poudlard pour faire porter le message par une chouette quelconque.

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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Retournons quelques années en arrière, avant que Kristen ne devienne professeur à Poudlard. Il y avait eu toute une période entre le moment où elle avait quitté Poudlard après ses ASPICs et son retour à l’école en tant que professeur où elle avait vécu des événements qui font d’elle ce qu’elle est aujourd’hui. Elle avait d’abord fait ses études, puis elle avait trouvé un travail à temps partiel au Ministère, elle avait fait une pause pour voyager, en Allemagne notamment, où elle avait vécu un an, mais aussi dans d’autres pays, lors de séjours plus brefs : elle avait vu la France, l’Italie, et vaguement traversé quelques autres pays d’Europe. Elle avait eu sa période Newt Scamander, où elle avait voulu étudier non seulement les créatures qui vivaient dans d’autres pays que la Grande-Bretagne, mais aussi les variations dans la pratique de la Magie Occidentale.

Durant ces années, elle avait été officiellement en couple avec un homme du nom de Nathan Stein, rencontré lors de leurs études supérieures dans le domaine des créatures magiques. Ils avaient déjà été à Poudlard ensemble, mais Kristen ne le connaissait pas et ne s’intéressait pas plus à lui qu’à tous les autres. Seulement, les études supérieures déterminent un univers étranger où il faut repartir de zéro. Elle avait donc fait la connaissance de Nathan. Il n’était pas tout à fait son genre, car il lui semblait trop vif et pas assez flegmatique – et Kristen avait, surtout à cette époque, un petit quelque chose avec le flegme typique de son pays – cela donnait un air penseur. Pourtant, il était adorable, serviable, et malgré la sympathie que tout le monde devait naturellement éprouver pour lui, il s’était mis dans la tête d’être en particulier ami avec Kristen, peut-être la seule à ne pas vouloir de son amitié.

Il y parvint à peu près, et ils finirent par « se mettre ensemble », ce qui était une expérience tout aussi drôle que l’expression qui la qualifie. La période où Kristen a été avec Nathan était assez étrange : il semblait lui être totalement et déraisonnablement dévoué, tandis que Kristen se contentait de ne pas le détester et faisait sa vie sans remarquer davantage la chance qu’elle avait. Elle avait accepté de former avec lui un couple pour tenter, pour voir ce que cela donnait, et restait avec lui par habitude et parce qu’après tout, il ne faisait rien de suffisamment mal pour mériter de se faire quitter. Elle ne semblait même pas le voir quand il se pliait en quatre pour elle. Elle n’eut aucun scrupule à changer d’école d’abord, de pays ensuite. Elle avait à cœur d’être libre, et même enchaînée, continuait de se sentir libre. Cette sensation provoquait des incohérences entre le comportement et la situation, et pourtant, l’amour que Nathan portait à Kristen n’en fut jamais dégradé.

Après son retour d’Allemagne, Kristen et Nathan s’installèrent ensemble dans une maison au bord d’une falaise, qu’ils appelaient très sobrement « la maison au bord de la falaise ». Ils ne se doutaient pas que ce nom était un élément proleptique, annonciateur de la discorde. S’ils avaient appelé cette maison : « la maison au bord du gouffre », leur destin n’aurait pas été plus malheureux.

Kristen tomba enceinte, ce qui n'éveilla en elle aucun sentiment un tant soit peu positif. Elle regrettait simplement de ne plus pouvoir porter les mêmes vêtements qu’avant, et surtout, elle regrettait par anticipation sa liberté. Mère, elle serait piégée. Nathan, lui, était aux anges. Il parlait de la décoration de la chambre du bébé à tout bout de champ, il lisait des livres sur la paternité, il chouchoutait plus encore ses dragons miniatures en disant qu’il « s’entraînait à élever son enfant ». En bref, il était devenu encore plus mielleux qu’avant, et cela ne manqua pas d’agacer Kristen, qui sentait que sa vie serait désormais placée sous le sceau de l’heureuse platitude.

Plusieurs fois, elle voulut savoir s’il n’existait pas un sortilège pour tuer le bébé qui était dans son ventre et qui allait lui gâcher sa liberté et sa vie. Elle n’en trouva pas. Elle chercha aussi du côté des potions, mais il n’y avait rien qui ne lui garantisse à elle de rester en vie. Alors, elle attendit que l’enfant naisse.

Elle revit Bal plusieurs fois durant sa grossesse. Il ne disait rien, mais il savait que l'enfant était de lui, et il y avait fort à parier qu’au fond de lui, il était très fier de savoir. Cela devait lui donner l’impression d’avoir un avantage sur Nathan. Kristen, elle, ne se posait même pas la question de savoir qui pouvait être le père. Elle s’en fichait, comme elle se fichait du bébé. D’ailleurs, elle en parlait rarement. Il était comme une pierre que l’on doit porter pour passer une épreuve, et dont on pourra se débarrasser tout simplement une fois l’épreuve terminée.

Angus et Cordelia, eux aussi, se réjouissaient de la naissance à venir. Ils étaient heureux de devenir grands-parents, et en plus, ils adoraient Nathan. Cordelia, surtout, lui vouait un véritable culte. En somme, tout le monde attendait avec impatience la naissance de cet enfant, sauf Kristen. Bal, lui aussi, s’en moquait un peu. Kristen ne garda pas souvenir de ces sentiments, et longtemps, elle crut avoir toujours aimé follement son enfant, même alors qu'il n'avait pas encore vu le monde.

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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Kristen se disait que dès que l’enfant serait né, elle voudrait le donner. Comme les romains, elle l’exposerait et qui en voudrait pourrait bien le prendre, cela lui était égal, après tout.

Pourtant, quand elle vit pour la première fois le visage de son fils, l’univers de Kristen fut bouleversé, renversé. Cet enfant lui sembla aussitôt magnifique. Elle sentit que son cœur avait été foudroyé. Oui, c’était ça. Le coup de foudre. Une pluie d’étoiles filantes avait transpercé tout son être. Elle se demanda parfois si ce n’était pas parce que son fils n’avait rien de commun avec Nathan qu’elle l’avait tant aimé. Il n’avait pas le visage d’une vie monotone, dans les clous, le visage d'un cliché de quelque chose - quoi que ce soit. Dès sa naissance, il avait un petit air contrarié, de petits cheveux noirs très fins, et de grands yeux bleu clair. Il criait comme s’il était fâché qu’on ne l’ait pas laissé dormir un peu plus longtemps. Il était l’image d’une révolution de l’esprit.

À cette image, elle comprit que son fils était la suite logique d’elle-même : une version améliorée et bien plus libre d'elle, et dans un élan presque narcissique, elle décida de l’aimer plus que tout. Elle oublia en un éclair les neuf mois de rancune et d’indifférence qui avaient précédé. Ce fut comme s'ils n'avaient jamais existé. Elle remarqua assez vite que son fils ressemblait grandement à Bal. Physiquement, il était le mi-chemin idéal entre Kristen et lui. Lorsqu’elle crut le comprendre, Kristen voulut couper les ponts avec Bal, car elle ne voulait aucune intrusion possible dans sa nouvelle vie, elle voulait que personne ne puisse l’empêcher de consacrer cent pourcent de son temps à aimer son enfant. Cependant, elle n’y parvint pas tout à fait. Bal s’accrochait, et s’il n’avait rien à faire de son fils – car il avait compris aussi -, il voulait au moins que Kristen soit à lui. Il estimait être là dans son droit.

Kristen se fichait de tout ce qui pouvait se passer dans le monde en dehors de son fils. Les problèmes, la souffrance, la guerre et toute menace possible : tout ce qui pouvait être de près ou de loin négatif ou dangereux se situait dans un univers parallèle à celui d'Owen et Kristen. Nathan était ravi d’avoir le sentiment d'être papa, il était plein de bonnes intentions et se comportait globalement comme un père exemplaire, qui jouait son rôle comme il fallait ; mais Kristen ne faisait pas attention à lui. Il ne faisait pas partie de son monde, lui non plus.

Durant un an, elle se consacra totalement à son fils, oubliait de dormir, parfois, pour le regarder. Elle était fascinée par lui comme elle aurait pu l'être devant une œuvre d'art. Owen baignait dans l’amour de Kristen et Nathan, pas un amour combiné, mais deux amours différents et très forts, chacun à leur manière.

Cette situation ne convenait pas à tout le monde. L’amour totalement exclusif de Kristen pour son fils ne dérangeait pas Nathan, qui avait eu le temps de s’habituer, mais contraria Baldur, qui avait eu l’espoir que Kristen conserve en elle son mépris du monde et du siècle, car alors, Bal était son seul refuge, comme il l’avait été lors de leur rencontre. La logique était là : Kristen était sienne quand elle n’avait plus d’espoir. Par conséquent, il la préférait triste, ravagée, perdue ; et il ferait ce qu’il fallait pour qu’elle retombe dans ce cercle d’ennui et dans ses bras. Ce n’était pas tant de l’amour, c’était surtout un besoin de dominer, de sentir le pouvoir exercé sur autrui. Ce n’était en tout cas pas une relation saine. Elle se fondait sur un égarement mutuel, sur une fuite permanente. Il fallait que tout soit sombre et interdit pour être savoureux.

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Dans ses souvenirs, une chose était claire : au bonheur avait succédé le désespoir. Kristen avait fait une rechute, comme on dit. Elle avait à nouveau éprouvé cette attirance pour le vertige. Son sujet d’étude principal - lequel ? - reprenait de l’ampleur dans ses priorités, et si elle aimait toujours Owen plus que tout, elle sentait que quelque chose était différent. Son cœur était gangréné. Elle avait attrapé une maladie, du jour au lendemain : la maladie qui avait durant de nombreuses années fait d’elle ce qu’elle était vraiment. C’était inexplicable, c'était fulgurant, c'était un AVC de la morale.

Et puis le monde a définitivement basculé un soir. Kristen s’était attaquée à une expérimentation particulière en matière de magie, quelque chose qui risquait d’être un peu dangereux, et elle ne voulait pas se laisser déranger. Elle avait couché Owen depuis une heure, et il devait certainement dormir, maintenant. Elle s’enferma dans le bureau et interdit à Nathan de tenter toute interaction, même frapper à la porte. C'était comme d'habitude, en somme.

« Ne me dérange pas. »

Elle avait toujours une façon de s’exprimer assez dure, et Nathan lui répondait toujours par des regards amoureux qu’elle ne voyait pas. Nathan s’installa sur le canapé, prit un livre sur les dragons d’Afrique et ne bougea plus. Kristen, dans le bureau, débarrassa tout ce qui était superflu. Il ne devait rien rester. Plusieurs coups de baguette plus tard, tout était rangé et il n’y avait plus qu’une table, une chaise, un fauteuil et quelques bibliothèques pleines de livres. Kristen prit un petit sac qui était dans un coin de la pièce et en sortit un livre immense. On se demandait comment il avait pu tenir dans ce sac-là. Elle le posa sur le sol et l’ouvrit à la page qu’elle avait repérée grâce au marque-page de tissu.

Les écritures étaient incompréhensibles, et Kristen ne parvenait pas à se souvenir de ce qui était écrit dans ce livre, ni même quel était son sujet. Il y avait également quelques illustrations étranges, des sortes de gravures dantesques, qui accompagnaient le texte. Kristen se souvenait avoir passé sa baguette sur les pages du livre, pris des notes, et à un moment, avoir entendu toquer à la porte, exactement comme elle ne l'espérait pas.

Il y eut ensuite quelques secondes de noir, et elle ne sut pas ce qui arriva. Elle se revit dans le salon, Nathan face à elle, le regard noir et déterminé, qui pointait sur elle sa baguette. Il tenait Owen contre lui avec son bras disponible, Owen qui semblait apeuré et regardait Kristen avec des yeux pleins de larmes. Il essayait de se débattre, de se dégager de l’emprise de Nathan et d’aller vers sa mère, mais il n’y arrivait pas. Kristen se souvenait avoir crié, protesté, elle avait le souvenir d’une terrible dispute, mais elle en avait, là encore, oublié le sujet.

Et puis elle vit un sortilège se diriger vers elle à toute vitesse, et tout devint noir à nouveau. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, tout dans la maison au bord de la falaise était saccagé. Le silence régnait. Nathan était parti et avait emmené Owen avec lui. Elle était toute seule au milieu de rien, seule dans le néant.

Il lui semblait qu’on lui avait fait du mal, elle crut même avoir horriblement souffert quelques minutes plus tôt. Peut-être avait-elle subi le sortilège Doloris et s’était évanouie de douleur et de surprise ? Il lui semblait que quelque chose comme cela avait eu lieu, tant l'idée de la douleur était imprégnée dans son esprit. Mais la souffrance physique qui lui prenait au ventre, à la tête et dans la jambe n’était rien comparée à la souffrance qui empoignait son cœur. On lui avait pris son fils.



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