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 RPG++  Sujet n°3 : Nathan Stein (Solo)

NATHAN STEIN



Si je devais vous parler franchement, je crois que je dirais qu’il y a deux Kristen. Oui, c’est cela. Il y a la Kristen que j'ai d'abord connue, à la sortie de Poudlard - et que je connaissais déjà de vue avant, et il y a la Kristen qui est devenue mère.

Je crois que ce que j'ai aimé en premier chez elle, c'était ses yeux. Dites-le, je suis un romantique. Ensuite, et c'est cela que j'ai aimé par-dessus tout, c'était son incapacité à aimer. Cela ne faisait pas partie d'elle et semblait ne même pas être inscrit dans son code génétique. L'amour était un sentiment qui lui était complètement étranger, si bien qu'elle semblait parfois un peu vide. Il ne s'agissait pas que de l'amour des êtres : elle était aussi incapable d'aimer les choses. Elle ne connaissait aucun plaisir, tout semblait glisser sur la toile cirée de son indifférence. Son visage n'exprimait jamais aucune expression. On aurait dit qu'elle se passionnait pour les livres, mais ce n'était même pas de la passion. C'était une consommation scientifique. Je crois qu’elle n'aimait pas vraiment étudier, elle étudiait pour le simple fait d'étudier. À l’époque, je vous aurais presque dit que c'était pour s'occuper, pour avoir au moins l'impression de ne pas vivre pour rien.

Certes, elle avait quelques rares projets. Elle voulait devenir la meilleure, notamment. Mais là encore, c'était parce qu'elle voulait lutter contre l'ennui. D'ambition professionnelle, elle n'en avait pas. Elle n'avait jamais su ce qu'elle voudrait faire plus tard, puisque rien ne lui plaisait. Elle croyait aimer les créatures, et peut-être y avait-il un peu de vrai là-dedans. Mais pour être honnête, je pense surtout qu'elle en avait pris l'habitude avec ses parents, qui possédaient des hippogriffes. Elle n'avait goût à rien. Parfois, je me demandais ce qui la poussait à rester en vie. Comment arrivait-elle à se lever tous les matins pour vivre cette non-vie ?

Je l'ai aimée par challenge. Je voulais d’abord l’étudier, car son comportement me semblait tout à fait extraordinaire. Parfois, je ne savais pas dire si elle était une humaine, comme moi, ou si elle était plutôt une sorte de légume. Plus tard, j’ai voulu qu'elle reprenne goût à la vie, je voulais lui donner de vraies raisons de se lever le matin. Que sa vie ne soit plus seulement motivée par l'instinct de conservation. Je serai le démiurge de son sourire, l'inventeur de son bonheur. Je recréerai sa vie dans un monde meilleur. C’était un projet intéressant, qui me permettrait de comprendre de quoi ces personnes-là étaient faites.

Je crois que j'étais un peu lourd, au début. Kristen ne s'intéressait pas du tout à moi, et la plupart du temps, d'ailleurs, elle m'ignorait. Elle avait une manière de passer à côté de moi en levant fièrement la tête et en fermant un peu les yeux, l'air de dire : "je ne te vois même pas, tu n'existes pas, cancrelat", qui rendait le challenge encore plus difficile mais aussi encore plus excitant. Moi qui suis passionné de dragons, j’avais l’impression d’étudier un spécimen particulièrement farouche – et un peu dangereux. J'essayais d'engager la conversation, souvent. Je lui parlais d'un livre sur les créatures des pays nordiques que j'avais lu, et elle me répondait, dans le meilleur des cas : "C'est bien." Je suis certain que si je lui avais dit « Mon père est mort ce matin », elle m’aurait dit la même chose, car je pense qu’elle ne m’écoutait pas vraiment.

Elle a fini par s'intéresser à moi le jour de ma déclaration. Je lui ai dit frontalement presque tout ce que j'avais sur le cœur. Je lui ai parlé de mon projet de sauvetage, sans évoquer mon intérêt humain pour son cas que je jugeais très complexe dans sa déroutante simplicité. J'ai vu, pour la première fois, un sourire se dessiner sur ses lèvres. Je voulais l'embrasser, mais je me sentais rouge comme mes cheveux et je ne pouvais rien faire d'autre que baisser les yeux. J'étais persuadé qu'elle allait me rire au nez, qu’elle pouvait le faire à tout moment. Finalement, alors que je regardais mes pieds comme un adolescent, elle me dit :

« Alors, c'est d'accord. Essayons. »

Et alors que je relevais la tête, elle disparaissait, tenant ses livres dans ses bras, tout contre sa poitrine. Comme les victoires, je me sentais pousser des ailes. Pourtant, je savais que la bataille n'était pas terminée. Il faudrait être convaincant, maintenant, pour mener mon projet au bout.

Un jour, j'ai tout simplement demandé à Kristen ce qui l'empêchait d'être heureuse. J'étais surpris qu'elle accepte de me répondre, mais elle l'a fait, et j’étais pendu à ses lèvres comme mon cœur l’était à son gibet.

« J'ai mis tous mes espoirs dans la magie. Quand j'étais petite, j'imaginais un monde merveilleux. En fait, notre monde est aussi pourri que tous les autres. Je crois que c'est une raison suffisante. »

J'avais la réponse à l'une des questions que je me posais : non, Kristen n'était pas née avec le dégoût du monde en elle. J'étais, moi, si éloigné de sa réalité, que je ne comprenais pas bien où elle voulait en venir. J'étais quelqu'un d'optimiste et plein d'espoir. Kristen et moi n'avions aucun point commun, et c'était sans doute ce qui nous avait permis de nous rencontrer. Chacun de nous était attiré par la curiosité que représentait l'autre – moi, plus qu’elle. Quand je lui ai demandé de m'expliquer pourquoi elle trouvait notre monde "pourri", elle eut un petit rire. Je crois qu'il était condescendant. Elle me trouvait probablement stupide, aveugle et naïf.

« Rien n'est digne d'intérêt dans la sphère du possible. Ce qui l’est ne se situe pas dans cette réalité. On nous empêche de franchir les limites. Le système fait de nous ce qu'il veut, à partir du moment même où l'on vient au monde. »

Je ne comprenais toujours pas et je me sentais un peu démuni. Je n’avais jamais été si frontalement confronté à un problème que mon intelligence m’empêchait de résoudre. Elle, en revanche, comprenait que je ne comprenais pas, ce qui était assez intimidant.

« On naît, on grandit - c'est-à-dire qu'on apprend à travailler -, on travaille et on meurt. Dis-moi qu'elle est la différence avec les moldus ? Ce qui pourrait rendre la vie intéressante, on nous l'interdit. On ne peut que difficilement sortir des chemins qu'on a tracés pour nous. »

Je ris un peu. Quand je riais, le coin de mes yeux faisait des plis, ce que tout le monde trouvait charmant. Je suppose que Kristen ne l’a jamais remarqué.

« Et toi, tu es vraiment hors du système, mademoiselle première-de-la-classe ! »

Kristen sourit comme sourit un maître qui s'amuse de l'incompréhension d'un élève.

« C'est par la connaissance qu'on peut repousser les limites qu'on nous impose. »

Elle travaillait à l’impossible. Elle était une guerrière brandissant l’étendard de l’intelligence contre les armées de la bassesse du réel.

« Si je voulais essayer de définir d'une manière quelconque l'expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d'yeux brillant plus énergiquement de l'horreur de l'ennui et du désir immortel de se sentir vivre. »

 RPG++  Sujet n°3 : Nathan Stein (Solo)



J’ai toujours été en très bons termes avec la famille de Kristen. Ses parents – sa mère, surtout – m’adoraient. Son père, qui était très protecteur, disait souvent que lui et moi étions sur la même longueur d’ondes. Je me disais parfois que c’était parce que j'étais un Chapeauflou, entre Serdaigle et Poufsouffle. Cordelia disait que j’aurais certainement le pouvoir de rendre Kristen heureuse (c’était une de ces personnes qui se persuade tant qu’elle ne voit pas toujours la réalité telle qu’elle est).

Mes parents, qui aimaient tout le monde, n’aimaient pas Kristen. Ils la trouvaient étrange et disaient qu’elle aurait une mauvaise influence sur moi. Je me rappelle des mots qu’ils ont employés, exactement : « une influence néfaste ». Kristen, elle, n’aimait pas plus mes parents qu’elle semblait aimer les siens. Alors qu’était venu le moment des présentations aux deux familles, elle avait l’air de se faire balader à droite et à gauche tandis que je gérais tout.

La mère de Kristen, qui m’aimait beaucoup, donc, tenait absolument au mariage. Elle y croyait fermement, et voulait sceller l’union de sa fille chérie avec son (futur ?) beau-fils chéri par des liens qui ne pourraient jamais totalement se briser, dans son esprit. Elle aussi était très protectrice. Sans doute un peu trop pour la fille qu’elle avait. Lorsque j’ai parlé de mariage à Kristen – je n’ai pas fait de demande très romantique, le sujet était trop périlleux pour m’y risquer -, voici ce qu’elle m’a répondu :

« Nous marier ? Pour quoi faire ? »

Je m’attendais à beaucoup de réponses, et par-dessus tout à un « non » catégorique, mais cette réponse me laissait pantois tant elle me semblait hors-sujet. Avait-on déjà été si cruel ?

« Eh bien… Parce qu’on s’aime… »

J’étais nul, pas convaincant. Elle commença à hausser un sourcil. J'imagine qu'elle ne comprenait pas le rapport entre sa question et ma réponse. Je la pris par la taille et sortis la carte de l’humour. Cela n’avait presque jamais marché, mais savait-on jamais, sur un malentendu…

« Et comme ça, j’aurais une bonne excuse pour te garder près de moi pour la vie ! »

Kristen frémit, se dégagea violemment et me regarda avec un air sévère et une grimace sur les lèvres. N'importe qui ayant une limace lui poussant dans le nez aurait réagi pareil, mais Kristen n'avait pas de limace qui lui poussait dans le nez. Après tout ce temps, je n’avais visiblement toujours pas intégré le fait que Kristen n’avait pas ce genre d’humour – j’ai d'ailleurs longtemps cru qu’elle n’avait pas d’humour du tout, mais en vérité, elle en a : le problème est qu’elle est plus ou moins la seule à le comprendre. D’ailleurs, j’avais très mal choisi ma réplique, et je me sentais complètement idiot. Rester près de moi pour la vie était sans doute la dernière chose dont elle avait envie.

«  Arrête ça. Qui t’a mis ces idées dans la tête ? »

Je ne répondis pas. J’avais l’impression qu’on m’accusait d’être un gamin à qui on avait retourné le cerveau, ce qui était assez rabaissant. Mais aussi assez vrai. Si la mère de Kristen ne m’avait pas fait croire que le mariage était peut-être possible, je n’aurais jamais eu cette idée folle. C'était un peu une mission-suicide.

« Ma mère, j’imagine, dit-elle avec alors qu’un sourire ironique apparaissait ses lèvres. »

Ce n’était en effet certainement pas mes parents qui auraient pu avoir une idée pareille. Ils auraient préféré que j’épouse un kangourou unijambiste plutôt que Kristen. J’avais d’ailleurs coupé les ponts avec eux, puisqu’ils n’acceptaient pas ma relation, et que celle-ci passait avant tout. Vous savez sans doute qu’on dit « l’amour rend aveugle », mais je suis sûr que vous ne savez pas à quel point.

« C’est absurde. N’y pense même pas. »

Je comprenais qu’il était hors de question, pour elle, de s’imposer le moindre lien qui puisse entraver sa liberté. Le mariage était un de ces liens-là. D’ailleurs, j’imaginais bien que l’expression même : « les liens du mariage » devaient la faire frémir d’horreur. Pourtant, je me posais toujours des questions que mon cœur ne contrôlait pas. Pourquoi m’entêter avec une femme pareille, une femme qui ne m’aimait probablement pas ? Et elle, pourquoi s’encombrait-elle de moi, si elle ne comptait même pas faire l’effort de m’aimer un jour ? Que cherchait-elle, où allions-nous, comme ça ? J’aurais été idiot de ne pas me poser ces questions, mais peut-être l’étais-je encore davantage en ne voulant pas vraiment y répondre. Je me disais bien que cela finirait par arriver, que Kristen m’aimerait vraiment, un jour, et je me disais que si elle restait avec moi, c’était bien qu’elle devait m’aimer au moins un tout petit peu.

Un jour, d’ailleurs, je lui ai demandé si elle m’aimait. Elle m’a répondu que c’était une question ridicule. Elle avait pris l’habitude de me répondre ce genre de choses : « c’est ridicule », « c’est absurde », « ce que tu dis n’a pas de sens », et j’en passe. Ce n’était pas qu’elle le pensait vraiment, qu’elle croyait que j’étais capable de la comprendre et donc de dire des choses sensées à ses yeux ; elle me répondait surtout cela par lassitude. Elle était fatiguée de devoir m’expliquer des choses qui sans doute n’auraient aucun écho en moi. En tout cas, je n’ai pas su si je devais conclure qu’elle m’aimait, ou qu’elle ne m’aimait pas. Raisonnablement, je pense que la deuxième option était la bonne, même si mon cœur continuait d’espérer. Tant qu’elle ne s’en allait pas, tout était possible.

Et puis, elle m’a annoncé qu’elle allait partir en voyage. Elle était souvent en vadrouille, mais cela ne durait qu’un week-end ou une semaine, grand maximum. Elle faisait beaucoup d’économies sur ses revenus pour s’offrir ces voyages. Depuis la fin de ses études, quelques mois plus tôt, elle pestait en permanence contre le Ministère, mais utilisait avec plaisir l’argent qu’il lui versait – un peu comme tout le monde - pour ses missions avec la brigade spéciale du département de contrôle et de régulation des créatures magiques. Cette fois-ci, donc, elle allait partir pour un an. Je lui ai demandé s’il y avait une raison précise à ce voyage.

« J’ai besoin de m’éloigner d’ici. De découvrir d’autres choses. »

Jusqu’ici, Kristen avait sagement suivi la route qu’on avait tracée pour elle. Elle l’avait fait avec toute la mauvaise humeur du monde, bien sûr, mais elle l’avait fait. Elle avait étudié, toujours obtenu de très bons résultats, avait trouvé un emploi au Ministère, mais aujourd’hui, c’en était trop. Quelques mois à peine après l’obtention de son diplôme, elle avait craqué. Elle devait fuir. Je le comprenais, au fond de moi, car cela devait bien finir par arriver, mais j’étais effrayé. Je savais que si elle partait, je la perdrais. Ce n’est pas comme si je l’avais gagnée un jour, mais, comment dire… je sentais que ce serait irrémédiable. Alors, juste avant son départ, je l’ai demandée en mariage. J’avais essayé d’être romantique, ce coup-ci. Je prenais tous les risques.

Alors que je lui tendais un bouquet gros comme personne sur terre n’avait pu en voir, d’où se dégageaient des filaments colorés que j’avais produits par magie, et qui sentait bon comme devraient sentir les plus belles fleurs de l’éden, alors que j’étais un genou à terre, le regard plein d’espoir dirigé vers elle… elle me sourit. Je sentais dans son sourire autant de pitié qu’il y avait de fleurs dans mon bouquet. C’était presque bon signe. Je l’avais eue par pitié, la première fois aussi, et voilà bientôt cinq ans que nous étions ensemble. Sous mes signes insistants, elle prit le bouquet, et je pus sortir une petite boîte. Je l’ouvris, et, très fier de moi, présentai la bague à ma dulcinée. Je lui ai dit, comme dans les films romantiques qui passent à la télé à l’heure où personne ne la regarde : « Veux-tu m’épouser ? » et elle m’a répondu :

« Pourquoi pas. Je pars demain. »

Kristen me rappelait un personnage d’un livre que j’avais lu, d’un auteur français né en Algérie, et je me disais qu’elle aurait pu être exactement comme lui en me répondant : « Si tu veux, mais comprends bien que je ne t’aime pas pour autant ». Sa réponse, pourtant, n’avait même pas tout à fait le goût d’une référence littéraire. Moi, j’étais Marie qui aimait Meursault pour des raisons trop éloignées de la raison ; Marie qui n’était pas lasse de l’indifférence bornée de Meursault. N'importe qui m'aurait vu, piégé dans cette relation, aurait voulu me donner trois claques.

« Si je voulais essayer de définir d'une manière quelconque l'expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d'yeux brillant plus énergiquement de l'horreur de l'ennui et du désir immortel de se sentir vivre. »

 RPG++  Sujet n°3 : Nathan Stein (Solo)



Quand Kristen revint de son voyage, je sentis que quelque chose avait changé chez elle. Elle semblait avoir accompli quelque chose. Quelques mois plus tard, elle tombait enceinte. L’enfant aurait pu être de moi, mais je savais qu’il ne l’était pas. Je supposais qu’elle avait trouvé quelqu’un d’autre en Allemagne, qu’elle l’avait ramené ici, qu’elle le voyait encore, sans doute. Mais je ne disais rien. J’avais peur de lui dire. Si elle avait appris que je le savais, peut-être aurait-elle arrêté de faire semblant, et serait partie avec cet homme qui était sans doute bien mieux que moi. Qu’elle fasse semblant m’arrangeait. Je me sentais égoïste, parfois, j’avais l’impression de la garder prisonnière par ma fausse naïveté et mes sourires qui n’avaient pas changé. Kristen ne m’aimait peut-être pas, mais elle n’avait pas réellement l’intention de me blesser. J’étais devenu son habitude, et elle n'avait pas l'air de vouloir se débarrasser de moi. Cela me convenait, et je poursuivais ma mission et mon étude de ce curieux spécimen.

Aujourd’hui, je me rends compte qu’à cette époque, Kristen était pour moi un mystère encore plus opaque que ce que j’imaginais en me lançant dans cette drôle d’aventure. Au bout de plusieurs années, je ne savais toujours presque rien d’elle, je ne pouvais pas imaginer un dixième de ce qu’elle pensait. J’ai essayé, pourtant.

Sa grossesse était une épreuve aussi contraignante que l’avait été l’épreuve du mariage. D’ailleurs, je disais que nous étions fiancés, puisqu’officiellement, elle avait accepté ma demande (un « pourquoi pas » est un « oui », après tout), et Kristen ne se fâchait pas tellement, lorsque j’employais ce mot. Pourvu, seulement, que je ne parle pas vraiment de mariage derrière. La situation avait fini par me convenir : nous serions des fiancés pour toujours, ce qui avait un goût de jeunesse éternelle. C’était absurde - oui, toujours -, mais plaisant. J’avais presque l’idée que Kristen avait accepté ma demande pour me faire plaisir, ce que je trouvais un temps très touchant, bien qu’étrange.

Kristen portait son enfant et celui d’un autre comme un fardeau. C’était Sisyphe qui portait son rocher en haut de la montagne, mais Sisyphe qui n’avait pas l’intention d’aller le ramasser quand il roulerait de l’autre côté. Sisyphe qui s’allumerait une cigarette et fumerait au sommet, jetant un regard sans pitié sur son rocher qui s’en irait au loin ; lui souriant avec ironie, peut-être.

Oui, Kristen s’était mise à fumer, durant son voyage. Je ne sais pas tout à fait pourquoi, mais cela constituait à mes yeux une autre preuve de son infidélité. Elle avait largement diminué sa consommation dès l’instant où elle apprit qu’elle était enceinte – ce qui était étonnant, étant donné le peu d’intérêt qu’elle semblait porter à cette chose, là, qui prenait de la place dans son ventre. Elle arrêta définitivement - à ma connaissance - quand Owen naquit.

Ce jour-là, j’ai vu Kristen aimer pour la première fois. Ses yeux, qui m’avaient toujours semblés tristes et vidés de la lumière de la vie, s’étaient illuminés. Ce n’est pas une image. Ils devinrent d’un bleu plus intense, ils s’ouvrirent plus grand que jamais. Sa peau blanche rosit un peu, sa bouche prit la forme d’un sourire exceptionnel, le plus beau sourire de toute son existence, sans doute. Je voyais dans la naissance de cet enfant une occasion d’attraper le bonheur en plein vol. Il n’était pas de moi, et alors ? Le bonheur qu’il engendrerait, ce serait moi qui en profiterais. Kristen allait enfin être heureuse, et moi aussi, plus que jamais.

Je n’ai jamais ressenti le moindre dégoût pour cet enfant. Je savais qu’il portait les traits d’un autre, pourtant. Je l’ai toujours aimé, je l’ai toujours appelé « mon fils ». Il était mon espoir, ma chance de réussir mon sauvetage et de comprendre pourquoi avec lui tout avait changé.

Très vite, je me suis aperçu qu’Owen ne me rapprochait pas de Kristen comme je l’avais espéré dans les premiers temps. Notre amour convergeait vers ce petit, qui le consommait avec plaisir mais ne partageait pas. Moi, j’aimais toujours Kristen. Je gardais en tête mon objectif ultime, j’en avais fait la mission de toute ma vie. Kristen, en revanche, déversait tout l’amour qu’elle pouvait dans son fils, qui avait le monopole de son cœur. Tant que nous vivions en paix, ce n’était pas si grave. Rien ne nous arrivait, et cela me rendait heureux. Le quotidien ne lassait plus Kristen non plus, grâce à Owen qui faisait de chaque jour de sa vie un moment extraordinaire. Je pensais même que petit à petit, elle pourrait devenir une mère heureuse, et peut-être rien de plus (mais ce ne serait pas grave) ; peut-être que nous pourrions former une famille normale, puisque le dégoût de la norme avait apparemment disparu.

« Si je voulais essayer de définir d'une manière quelconque l'expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d'yeux brillant plus énergiquement de l'horreur de l'ennui et du désir immortel de se sentir vivre. »

 RPG++  Sujet n°3 : Nathan Stein (Solo)



Le bonheur a pourtant pris fin petit à petit, et puis un jour, il fut anéanti une bonne fois pour toutes. Je n’en ai pas tout de suite compris la raison. Au début, je croyais simplement que la lassitude était après tout une qualité innée chez Kristen, et qu’elle avait fini par se lasser de consacrer tout son temps à aimer son fils. Elle n’était plus qu’à mi-temps, et encore. Plus tard, j’ai compris que quelque chose avait changé au plus profond d’elle-même à cause d'un élément qui venait de l'extérieur – quelqu’un ; lui, mon rival. Elle reprenait ses habitudes anti-tout, s’était emplie du dégoût de la vie à nouveau. Je savais que Kristen avait toujours eu des tendances. Puisqu’elle s’intéressait à tout, elle s’intéressait aussi à ce qu’il ne fallait pas – du point de vue de la bienséance, en tout cas. Moi, je n’ai jamais jugé son attirance pour la noirceur, du moment qu’elle ne mettait personne en danger. J’ai longtemps considéré, d’ailleurs, que ses recherches étaient très intéressantes, et lui permettraient sans doute de s’épanouir au-delà des frontières que le monde avait dressées entre elle et ce qui n’était pas dans la sphère du possible immédiat, comme elle me l’avait expliqué un jour. Dans ces conditions, je ne pouvais rien dire. Ce qu’elle disait, je l’approuvais (parfois difficilement, mais je l’approuvais). Ce qu’elle faisait, je le bénissais.

On n’en parlait pas, mais je savais qu’elle s’enfermait, parfois, pour étudier et faire des expériences. Elle ne l’avait plus fait depuis longtemps, mais elle avait repris, comme ça. Dans ces cas-là, elle me laissait dans le salon et me disait : « Ne me dérange pas. » Docilement, je lui obéissais et je m’installais dans le canapé, puis je bouquinais un peu, j’écoutais la RITM en mangeant des dragées surprises, et j’attendais qu’elle ait terminé pour aller me coucher. Inconsciemment, je restais là pour être prêt à intervenir en cas de problème, car je savais que ce qu’elle faisait de l’autre côté de cette porte pouvait être dangereux. J’entendais parfois des murmures qui ne me paraissaient pas humains, je sentais le froid venir par-dessous la porte. Mais je ne regardais jamais. Elle avait ses sujets d’étude et j’avais les miens. Quand j’y pense, j’ai l’impression que toute ma relation avec Kristen Loewy peut se résumer à une succession de portes fermées.

Ce soir-là était un soir comme un autre. Kristen s’était enfermée dans le bureau pour étudier et expérimenter. J’écoutais la RITM et lisais un livre sur les dragons d’Afrique, qui constituaient ma grande passion du moment.

« Une délégation de conseillers ministériels s’est déplacée à Édimbourg pour discuter des nouveaux plans culturels du continent… »

La radio se mit à grésiller et je sentis le froid venir de la pièce où Kristen travaillait. Je ramenai le plaid sur moi. Cette situation n’était pas inhabituelle. Je donnai quelques petits coups sur la radio et elle ne grésilla plus. Le froid, lui, s’infiltrait sous le plaid et plus je me bordais, plus il insistait pour me glacer le sang. Soudain, j’entendis crier et je dégageai le plaid d’un violent coup de pied. Par réflexe, j’enfilai mes chaussures, car j’étais plus prêt à affronter le danger avec mes chaussures. En plus, elles étaient faciles à mettre. Je pris ma baguette et la pointai sur la porte du bureau. J’étais gelé, mais déterminé. Je ne savais pas trop quoi faire, s’il fallait que j’entre, que j’explose la porte, que j’attende de voir… Non, je ne savais pas, mais j’étais prêt à le faire quand même. Un deuxième cri. Il ne venait pas du bureau. Il venait de la porte d’à côté. La chambre d’Owen. La terreur me raidit, et mon bras changea de direction comme une girouette après un grand coup de vent. Je pointai ma baguette vers la porte de la chambre d’Owen, m’approchai lentement… J’ai appuyé sur la poignée, poussé la porte, et j’ai vu.

Owen, dans son lit, se tordait de douleur et sa voix était étouffée. Il avait les yeux et la bouche grands ouverts, il voulait crier, mais aucune voix ne sortait : seuls des gargarismes étranglés et beaucoup trop graves pour ce petit être pouvaient lui échapper. Je courus à lui, le pris dans mes bras et l’amenai dans le salon. Je lui dis des choses rassurantes, mais il continuait à convulser. J’avais l’impression que mon fils était possédé par la Douleur en personne. Très vite, ses yeux se retournèrent comme s’ils voulaient regarder à l’intérieur du crâne. Voyant cela, même les Moldus les plus sensés auraient songé à appeler ce qu’ils appellent un « exorciste ».

J’étais affolé, je ne savais pas dans quel ordre penser. Finalement, je l’installai dans le canapé et explosai la porte du bureau. Kristen était là, le visage livide, un grand livre ouvert au sol et le reste de la pièce dégagée. Des filets de fumée noire sortaient du livre et prenaient des formes incompréhensibles – mais je sentis pourtant qu’elles avaient un sens. Kristen se tourna vers moi avec de grands yeux, pointa par réflexe sa baguette sur moi. Les filets de fumée se dirigèrent vers moi à une vitesse ahurissante, mais je lançai un sort à Kristen avant qu’elle n’ait le temps de prononcer la moindre formule. Au moment où elle tomba au sol, je me jetai vers elle pour lui éviter une chute trop douloureuse. La fumée s’évapora et le froid s’estompa peu à peu.

J’ai voulu protéger tout le monde. Je suis d’abord retourné voir Owen, qui ne convulsait plus, mais qui était endormi dans le canapé, la bouche grande ouverte, de laquelle coulait un liquide grisâtre. J’ai vérifié une bonne vingtaine de fois que son cœur battait toujours, je le constatai à chaque fois avec le même soulagement, et puis, pris de panique, vérifiai encore. Je passai un mouchoir sur sa bouche pour l’essuyer.

C’est la mémoire de Kristen que j’ai d’abord modifiée. Je savais que si elle apprenait ce qui s’était passé ce soir-là, elle ne se le pardonnerait pas et voudrait probablement se tuer. Elle n’accepterait pas l’idée d’avoir mis en danger la vie de son fils, car c’était bien de cela dont il était question. Si je n’étais pas intervenu à temps, Owen serait probablement mort de douleur, ravagé par cette magie que Kristen avait fait sortir du fond de l'enfer.

J’ai incrusté dans son esprit un faux souvenir assez vague. Elle se souviendrait avoir fait une expérience, d’abord, mais ne se souviendrait pas de quoi exactement. Elle n’aurait même pas souvenir qu’il s’agissait de magie noire, elle verrait simplement un livre, un peu effrayant, certes, mais comme il en existe beaucoup. Elle entendrait ensuite toquer à la porte. Après cela, elle se verrait dans le salon, moi l’attaquant, prenant Owen, et m’en allant. Il n’y aurait qu’une personne, ainsi, à qui elle pourrait en vouloir. Moi. Je serai le seul coupable de la séparation de Kristen et son fils. Elle croirait que je l’ai blessée, aussi, et ne pourrait plus marcher correctement tant qu’elle croirait à cette douleur. Je m’en voulais un peu d’aller si loin, mais je tenais absolument à ce que ce mensonge soit crédible. Je voulais à tout prix la préserver.

Owen, lui, se rappellerait s’être endormi après que je lui ai dit que sa mère partirait en voyage, et que lui et moi allions partir aussi de notre côté. J’en ai profité pour mettre dans son esprit l’image d’une mère idéale jusqu’au bout, qui ne s’était pas arrêtée en cours de route. Une mère aimante, la meilleure mère dont il aurait pu rêver. Je voulais que Kristen soit parfaite, ainsi, on ne pourrait pas lui en vouloir. Certes, elle serait partie, mais elle était si aimante qu’il ne ferait pas de doute que c’était pour une bonne raison. Personne ne saurait ce qui s’était passé ce soir-là. Kristen serait irréprochable à ses propres yeux, aux yeux d’Owen, aux yeux de tout le monde.

Au bout d'un moment, j’ai laissé Owen aux parents de Kristen, car je savais que je ne pouvais plus le garder. Kristen était sans doute à ma recherche, car elle voudrait se venger. À eux, je n’ai pas tout de suite expliqué la situation : je suis parti trop vite. Peu de temps après, j’en ai fait mes complices. Je voulais continuer de voir Owen pour un temps, et je ne le pourrais pas si je leur faisais croire au même mensonge que Kristen. Je ne leur ai pas expliqué l’exacte horreur de la situation, mais Cordelia ne s’en est jamais remise.

Quand Kristen m’a retrouvé – c’était à l’été 2040 -, elle a retrouvé ses souvenirs.

« Si je voulais essayer de définir d'une manière quelconque l'expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d'yeux brillant plus énergiquement de l'horreur de l'ennui et du désir immortel de se sentir vivre. »