Bureau de la directrice

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Souviens-toi d'oublier

Nombreuses sont les personnes qui jubileraient à l'idée de connaître un secret. Plus nombreuses encore seraient les personnes qui souhaiteraient connaître ceux des femmes de pouvoirs du monde des sorciers.

Isabel Almeida, elle, avait passé un très mauvais été. L'année scolaire s'était terminée par un Tournoi des trois Sorciers plutôt mouvementé. Certes, Poudlard avait gagné, aucun élève n'avait été gravement blessé, un traître avait été découvert, une femme sauvée de la maladie, et le Ministre échappé d'une magie noire pour laquelle la jeune femme n'avait pas saisi tous les ressors. Mais à cela s'ajoutaient des images que le professeur de Soins aux Créatures Magiques ne pouvait effacer de sa mémoire. Des scènes qui surgissaient parfois dans son esprit, souvent déformées par le mélange entre les souvenirs en eux-mêmes et les pensées et raisonnements qu'Isabel leur attribuait. Des éclaires verdoyants, moins choquants peut-être qu'une arme moldue, mais tout autant, voire plus, emplis de sentiments, de pulsions et d'énergie. Un concentré de mort.
Les faits ne s'étaient pas déroulés en direct, mais se retrouver face à cette scène répétée en boucle tel un disque rayé avait fortement bouleversé Isabel. Mais outre le meurtre en lui-même, c'était ce qu'il représentait qui continuait de poursuivre la jeune femme. Un secret. Un événement à cacher au monde entier. Et tout cela au nom d'une seule personne : Kristen Loewy.


« Je ne trahirai aucunement le secret de ce meurtre, mais c'est un poids considérable qui s'ajoute sur nos épaules. »

Dénoncer Aude Luneau pour cet acte ignoble aurait été bien plus simple que de vivre avec ce fardeau. Mais dès la première seconde, il n'en avait jamais été question aux yeux d'Isabel, pour la simple et bonne raison que Kristen Loewy tenait à cette femme. Les raisons de ce meurtre, elle ne pouvait que les imaginer, sachant simplement que cela avait un rapport avec la fille d'Aude. Un détail d'envergure pour quiconque avait déjà eu un enfant. Et cela avait conforté Isabel dans son choix de garder ces révélations pour elle : Kristen avait forcément une bonne raison de soutenir Aude, pour ne pas avoir changé son regard sur elle.

C'est pourquoi, en ce début d'année scolaire, Isabel Almeida montait les escaliers de l'école afin de se rendre dans le bureau de sa supérieure, le pas parfois incertain et les bras figés le long de son corps.


« Rien ne vous oblige à porter le poids de ce secret, Isabel. Tout peut s’oublier. » 

Les paroles de Kristen résonnaient encore, comme si elles se retrouvaient de nouveau au cœur du Dominion. Tel un arrangement tacite, les deux femmes s'étaient mise d'accord à cet instant. Tôt ou tard, Isabel savait qu'elle finirait par franchir cette étape.
Sans qu'elle ne s'en rende compte ses pas l'avaient déjà conduite jusqu'à la statue qui protégeait l'entrée sur bureau de la Directrice. La voix basse, presque dans un chuchotement dans lequel transparaissait de l'appréhension, Isabel prononça « Adsum » et franchit les marches dévoilées par l'oiseau de pierre.
Enfin devant la porte du bureau, le professeur leva une main, puis se ravisa. Difficilement, elle avala sa salive. Elle ne doutait pas de son choix, loin de là. Jamais elle n'aurait révélé ce secret, jamais elle n'aurait mis en péril l'école en détruisant quelque chose, quelqu'un à qui la Directrice tenait. Mais elle se savait également incapable de vivre en sachant cela, en se disant que cette femme qu'elle respectait tant pouvait soutenir ce genre d'acte ou du moins protéger avec tant de ferveur son auteur. Oui, Isabel avait choisi la facilité. Mais elle se répétait en son for intérieur que cela était le mieux pour tout le monde. Elle releva une nouvelle fois sa main, et frappa avec davantage de conviction sur le battant. Elle attendit une seconde, et ouvrit la porte. Sa venue n'était pas une surprise, Kristen et elle avaient au préalable convenu de ce rendez-vous. C'est pourquoi Isabel n'eut pas besoin d'expliquer les raisons de son intrusion. Silencieuse, elle avança de quelques pas dans la pièce, tripotant ses doigts d'un geste inconscient trahissant sa nervosité, mais le regard fixe et imperturbable posé sur sa supérieure.

« Bonsoir Kristen. » dit-elle simplement après avoir pris une inspiration.
Dernière modification par Isabel Almeida le 15 novembre 2017, 13 h 10, modifié 2 fois.

[En congé maternité pour toute l'année scolaire 2043-2044]
Professeur de Soins aux Créatures Magiques.

Souviens-toi d'oublier

On racontait qu’il existait une étrange carte de Poudlard qui indiquait la position exacte de chaque personne s’y trouvant, qui suivait chaque mouvement de la moindre présence humaine sur le domaine. Si quelqu’un avait eu cette carte en sa possession, à l’heure actuelle, et s’il s’était penché sur le bureau de la directrice, il y aurait vu Kristen Loewy faire d'étranges allers-retours entre un côté de la pièce et l'autre.

Soucieuse, elle avait la tête rivée vers le marbre noir du sol, les sourcils froncés et les mains croisées dans son dos. Aujourd’hui n’était pas comme les autres. Aujourd’hui, elle aurait du mal à faire preuve de cette ironie détachée qui lui était coutumière, car aujourd’hui était important.

Trente-deux minutes avant le rendez-vous fixé avec sa sous-directrice, elle ne pouvait déjà plus se concentrer sur son travail. Elle avait soigneusement rangé tout son bureau, histoire de faire passer le temps, pour que l’heure du rendez-vous arrive plus vite. Elle n’était pas impatiente d’y être, mais elle avait hâte que tout ceci soit fini, passé, derrière elle. Mais ranger son bureau n’avait pris qu’une minute et treize secondes, car elle était une sorcière et qu’elle avait toujours eu le réflexe de faire du rangement en un coup de baguette. Cela lui laissait donc encore beaucoup de temps pour écouler les trente-deux minutes qui l'avaient séparée de l'heure du rendez-vous avec Isabel Almeida.

Elle astiqua sa baguette avec un tissu durant au moins dix minutes tout en faisant le tour de la pièce. Elle observa ses étagères, la bibliothèque interdite, l’aigle au-dessus de sa porte qui ne daignait pas quitter son bureau, sans qu’elle ne comprenne bien pourquoi il s'obstinait à rester perché là-haut.

Le reste du temps, elle se contenta de penser en tournant en rond. Les trois quarts de ses pensées étaient occupées par Aude, évidemment, et le quart restant par ce qu’elle allait faire à Isabel. Très peu de temps avant ce jour, Kristen avait compris pourquoi Aude avait tué le Ministre de la Magie français, qui était aussi son amant et le père de sa fille Sybille : Aude avait voulu protéger sa fille d’un père dangereux. Cela n’avait donc en rien altéré la décision initiale de Kristen, qui était de tout pardonner à Aude, de la protéger coûte que coûte, de la défendre envers et contre tout. Depuis l’instant où elle avait vu l’image d’Aude tuant Pierre Legallet, elle avait de toute façon choisi d’être de son côté, peu importait la raison de ce meurtre. Elle n'y pouvait rien, c'était ce qu'elle voulait faire, et c'était tout.

Isabel, qui était avec elle à ce moment-là, avait aussi vu l’image de ce meurtre. Kristen avait craint qu’Isabel ne puisse supporter ce secret et le révèle – c’était, après tout, une affaire d’État -, et lui avait donc fait comprendre que si elle souhait oublier ce qu’elle avait vu, c’était une possibilité. Kristen était rassurée qu’Isabel ait donné suite à ces mots qui avaient été formulés dans le Dominion entre un enlèvement et le meurtre d’un autre être, le terrible sphinx qui gardait les lieux. Ce n’était pas pour autant qu’elle se réjouissait d’effacer la mémoire de sa collègue. Ce n’était pas un acte anodin, surtout pour Kristen Loewy.

Lorsque la sous-directrice entra dans le bureau, Kristen, qui marchait toujours en long et en large de son bureau, se stoppa net et releva la tête vers elle. Elle se tenait droite, le menton relevé et si elle avait toujours une allure très digne, ses sourcils froncés montraient son trop plein de sérieux, ce qui était un peu inquiétant. Le temps semblait tourner au ralenti, et après avoir inspecté Isabel de la tête aux pieds, la directrice planta ses yeux bleus dans les yeux vairons de sa collègue.

« Bonsoir, Isabel, dit-elle lentement. »

Tout semblait grave. Kristen inclina légèrement la tête.

« Comment vous sentez-vous ? »

C'est les matins comme ça qui m'font pleurer ~

Souviens-toi d'oublier

« Bien

Ce fut la première réponse qu'Isabel apporta du tac au tac à Kristen lorsque celle-ci lui posa la question. Ce « bien » que vous sortez à tout va lorsque vous dites bonjour à quelqu'un et que l'on vous demande comment vous allez mais qui, au fond, ne signifie plus rien. Rares sont ceux à qui nous répondons autre chose que ce petit mot, car après tout, rares sont ceux à s'inquiéter réellement de notre état. Consciente du ridicule de sa réponse, Isabel adressa un demi-sourire sans joie à sa Directrice avant de répondre de façon plus sincère.

« Angoissée, lâcha-t-elle dans un soupir. Et un peu... curieuse. Et vous ?»

La jeune trentenaire s'approcha d'avantage de Kristen. Le professeur de Soins n'avait que très peu de connaissances concernant l'art de l'amnésie et l'utilisation du sortilège d'Oubliette. Jamais elle n'avait eu à utiliser ce sort pour le moins puissant et dangereux si utilisé pour de mauvaises fins. Elle se dit néanmoins qu'il était important pour sa supérieure de connaître ses sentiments afin de ne pas rencontrer d'obstacles inattendus lors de la manipulation.
Il aurait été de plus totalement idiot de ne pas oser dire à Kristen le fond de sa pensée alors qu'elle faisait preuve en ce jour d'un acte de confiance qu'elle n'aurait jamais pensé accorder à qui que ce soit. Sa mère, à la rigueur. Et encore. Trop de sentiments auraient été mis en jeu. Pour Isabel, Kristen Loewy était synonyme de travail bien fait. Elle savait au fond d'elle qu'elle ferait ce qu'il fallait, de la façon dont il fallait. Sans bavures. Et c'est ce dont avait besoin la sous-directrice pour cet événement. Pas de jérémiades, pas de doutes ni de désistement.
La curiosité d'Isabel prenait également sa source dans l'après. Après le sort. Il était peut-être naïf de penser qu'elle constaterait une différence, car après tout, une fois que quelque chose est oublié, nous n'avons plus conscience que l'information était précédemment présente. Mais savoir que nous allions oublier quelque chose amenait à des réflexions particulières. On avait cette envie étrange d'en avoir toujours conscience après. Garderait-elle en mémoire le fait d'avoir été soumise à ce sortilège ? Aurait-elle toujours en elle le souvenir d'avoir pris cette décision, sans jamais pouvoir savoir pourquoi elle l'avait prise ? Peut-être étaient-ce là des détails que Kristen pouvait contrôler. Mais Isabel avait-elle réellement envie de garder tout cela au risque de rechercher plus tard ce qu'elle avait bien pu oublier ? C'était comme se demander ce qu'il y avait après la mort. Angoissant. Mais terriblement grisant.


« Comment... Comment voulez-vous procéder ? Je n'ai jamais assisté à ce genre de pratique, je dois l'avouer. »

Après tout, ce n'était pas un acte anodin. Peut-être était-ce une première aussi pour la Directrice ? Étrangement, Isabel en doutait. Difficile d'imaginer quelque chose que Kristen Loewy n'aurait pas déjà fait. Si tel était néanmoins le cas, le professeur de Soins ne doutait pas que des recherches avaient été effectuées en préparation de cet instant. Dénouant enfin ses doigts, Isabel joignit simplement ses mains derrière son dos, attendant l'instant t- où il lui faudrait sauter dans le gouffre.

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Curieuse ? Ce sentiment intrigua Kristen, qui se demandait bien comment on pouvait éprouver de la curiosité pour ce genre de choses. Isabel avait-elle pleinement conscience que ce qu’elle allait subir s’apparentait plus ou moins à un lavage de cerveau ? Kristen reprit sa marche en long et en large de son bureau. La dernière fois qu’elle avait lancé un sortilège d’Amnésie, c’était suite à un événement immédiat, et sur un élève – donc une personne dont l’esprit était encore facilement malléable. Il s’agissait d’Antony Vendrale, un élève de Serpentard, qui avait vu un Epouvantard beaucoup trop épouvantable pour qu’il lui soit nécessaire d’en garder un souvenir… Lancer ce sortilège à un adulte, et une sorcière accomplie, qui plus est, était une autre histoire. De plus, l’événement avait eu lieu il y a plusieurs mois, ce qui rendait la tâche encore plus périlleuse. Néanmoins, quand Isabel lui demanda comment elle se sentait, elle hocha un peu la tête avec l'air de dire qu'elle se sentait relativement bien - ce que le reste de ses mouvements contredisait un peu.

Ecoutant maintenant sa sous-directrice mais ne lui accordant plus un regard, car elle était en pleine réflexion, Kristen fixait le sol. Elle releva les yeux et vit l’aigle au-dessus de sa porte et ses ailes bien écartées. Elle tiqua. Finalement, elle reporta son attention sur Isabel, mais ne répondit pas tout de suite.

Elle se dirigea tout de suite vers un coin de la pièce, tapota sa baguette contre une plaque située sur le mur, et celle-ci s’en détacha. Une espèce de large vasque de pierre en sortit en planant à un peu plus d’un mètre du sol. Elle était pleine d’un liquide légèrement bleuté. Sur les deux côtés, il y avait dans la pierre quelques trous creusés, dans lesquels étaient placés des genres de tubes à essai bouchonnés. A droite, il y a avait quatre tubes qui semblaient pleins de filets blanchâtres, et à gauche, deux tubes apparemment vides. On n’avait aucun mal à reconnaître là une pensine, si on en avait déjà vu une.

« J’aimerais revoir ce souvenir tel qu’il est présent dans votre esprit, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. »

Lors de l’extraction d’un souvenir, on pouvait produire une copie du souvenir à visionner dans une pensine : ainsi donc, le souvenir n’était pas vraiment « sorti » de l’esprit sous forme de ces filets blancs, mais plutôt dupliqué. Dans le cas contraire, chaque utilisation de la pensine serait la redécouverte d’un souvenir, et cela pourrait produire de graves troubles psychologiques… Donc, Kristen demandait à Isabel une copie du souvenir qu’elle devait effacer.

« Il est important que je le visualise parfaitement, précisa-t-elle. »

Plus la vision du souvenir à éliminer serait claire, plus le sortilège pourrait être précis. Il y a toujours un risque d’effacer trop, de « déborder » un peu, comme on dit, ou au contraire, de laisser quelques morceaux du souvenir dans la tête de son propriétaire – ce qui était souvent pire.

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Docile, Isabel regardait sa supérieure réfléchir et agir en silence. La jeune femme n'avait aucune idée de la façon dont allait se dérouler les longues minutes qui allaient suivre et elle se remettait entièrement au plan de Kristen.
Lorsque celle-ci se dirigea vers un coin du bureau, Isabel ne bougea pas de sa place mais suivit avec intérêt les mouvements de sa collègue, cherchant à deviner ce qu'elle allait faire. Lorsque le mur sur lequel Kristen avait tapoté laissa émerger une vasque, la sous-directrice s'approcha de quelques pas avant de reconnaître immédiatement une pensine. Cet objet ne lui était pas inconnu, au contraire. Longs furent les instants, l'an passé, où la jeune femme avait plongé sa tête dans les méandres de ses souvenirs afin de se confronter aux démons de son passé. D'abord vue comme un objet de malheur, la pensine s'était au fil des semaines transformée en une amie bienveillante qui avait permis à Isabel de voir d'un autre œil le futur qui l'attendait. Elle ne ressentait donc aucune appréhension particulière en s'approchant un peu plus de la pensine qui était d'ailleurs bien plus travaillée et fonctionnelle que celle, rudimentaire, qu'elle avait découvert dans la Salle sur Demande.


« J’aimerais revoir ce souvenir tel qu’il est présent dans votre esprit, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. »

Isabel releva la tête de sa contemplation afin de regarder Kristen. Elle n'apporta pour le moment aucune réponse, mais finit par hocher la tête lorsque sa supérieure justifia sa requête. C'était après tout une demande on ne peut plus logique, et Isabel n'avait certainement pas envie de garder en mémoire quelques bribes de cet événement qui aurait échappé à leur attention, ou pire, se voir privée de souvenirs qu'elle souhaitait garder.
La jeune femme réduisit donc la distance qui la séparait de la pensine et posa doucement ses doigts sur ses rebords. La pierre froide contrastait avec la chaleur de ses mains, légèrement moites de l’appréhension qu'elle avait ressenti avant d'entrer dans le bureau. Elle jeta un nouveau regard vers Kristen, mais détourna vite ses yeux pour les tourner vers les mouvances de la vasque. Une certaine pudeur la fit fermer les yeux tandis qu'elle se concentrait afin de replonger dans ses souvenirs du mois de mai dernier et de sélectionner avec rigueur ceux qu'elle ne voulait plus voir tourmenter ses nuits et sa conscience depuis quelques mois.

Elle visualisa avec netteté la porte sur laquelle un grand XIII était inscrit. C'était derrière ce battant que s'était déroulé la scène du meurtre. Elle voulait donc l'oublier elle aussi. Pas la peine de garder en mémoire ce cadre de bois si c'était pour se demander jusqu'à la fin de ses jours ce qui pouvait bien se trouver derrière. Crispant ses paupières, Isabel se força à revivre la scène qui suivait l'ouverture de la porte. Le grand feu dans la cheminée faisait danser ses flammes et naître en leur cœur l'image de l'événement tragique : Pierre Legallet subissant avec froideur le sort de la mort de la main d'Aude Luneau. S'en suivit l'apparition de l'étrange crâne et quelques échanges avec lui sur la scène. Une fois sorties de la pièce et de retour dans la salle circulaire, Isabel fit un bon de quelques minutes, passant la scène entre la jeune Aude et la Reine Blanche qu'elle souhaitait garder en souvenir. Tel un film en accéléré, elle finit par reprendre les détails de ses souvenirs juste après que Kristen ait demandé à Constance de lui accorder une faveur afin de sauver son amie. Elle se souvint que la prisonnière du Dominion leur avait vaguement expliqué les raisons du meurtre et les conséquences qui pourraient suivre cet acte s'il venait à être découvert. Isabel repensa également à la discussion qui s'en était suivie avec Kristen, l'exposition de ses doutes envers le fait de sauver Aude, la possibilité d'oublier cet épisode qui l'avait conduite aujourd'hui à venir voir sa supérieure. Inutile de garder tout cela également. Juste avant que Constance ne promette de faire son possible si tant est qu'Isabel et Kristen ne s'occupe du Sphinx, la sous-directrice rouvrit les yeux. Le reste, elle ne voulait pas le perdre.
Les yeux encore dans le vague, revivant ces bribes de souvenirs en boucle, la jeune femme sortit sa baguette de l'une des poches de sa robe et pointa son extrémité contre sa tempe. Doucement, elle les éloigna l'une de l'autre, faisant naître entre elles un filament argenté, copie de ses souvenirs. Lorsque enfin les derniers millimètres se détachèrent de sa peau, le professeur amena sa baguette jusqu'à l'une des fioles vides afin d'y glisser son souvenir. Fiole qu'elle prit entre ses doigts afin de la tendre vers Kristen.
Quelque peu chamboulée par l'exercice, Isabel rangea sa baguette et s'éloigna de la vasque afin d'aller s'installer sur l'assise en face du bureau. Elle passa ses mains sur son visage et émis un léger soupir avant d'attendre la suite.

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Les mains croisées dans le dos et droite comme une statue, la directrice regarda sa collègue s’exécuter. Lorsque ce fut fait et qu’Isabel lui tendit la fiole contenant son souvenir, Kristen adressa un petit sourire au professeur de Soins aux créatures magiques. D’un mouvement de baguette, elle versa le contenu de la fiole dans la pensine, rassembla ses cheveux, et plongea dans les souvenirs de la troisième tâche du tournoi des trois sorciers de l'an passé.

Elle revit la porte marquée d’un treize en chiffres romains et derrière, brûlant dans l’âtre, la vision d’Aude Luneau assassinant Pierre Legallet. Il y eut un vide, montrant qu’Isabel avait opéré une sélection entre les souvenirs qu’elle voulait conserver et ceux dont elle souhaitait se débarrasser. Puis, elle revit la conversation avec Constance, qui était encore jeune à ce moment-là. Elle se revit aussi, elle-même, proposant plus ou moins de laver le cerveau d’Isabel.

Revoyant ces épisodes à travers les yeux d’Isabel, Kristen se dit qu’elle en faisait tout de même beaucoup pour la directrice de Beauxbâtons. Elle avait tué pour elle, mettant sa vie en grave danger, s’était proposée d’effacer la mémoire d’autrui pour la protéger – ce qui était, pour Kristen particulièrement, une épreuve douloureuse. Que devrait-elle encore faire pour cette femme ? Pourrait-elle un jour refuser de vouloir faire ce qui lui semblait être bon pour elle ? Jusqu’où irait-on, ainsi ? À ce train-là, on déclencherait une guerre pour ses beaux yeux.

En ressortant de la pensine, Kristen soupira.

« Bien… »

Elle pointa sa baguette vers la vasque et en tira le filament argenté représentant les souvenirs qu’elle venait de visionner, puis le remit dans une fiole en tapotant son index sur l’objet, comme pour faire tomber la cendre d’une cigarette. Puis, elle se tourna vers Isabel, qui avait pris place dans la chaise en face de son bureau.

« Je vais maintenant pouvoir effacer de votre mémoire ces souvenirs qui vous encombrent, annonça-t-elle. »

En fait, Kristen ne le faisait pas réellement pour soulager Isabel d’un quelconque poids, mais surtout pour être certaine d’être la seule à détenir un certain secret, et pour qu’il ne puisse, ainsi, être maladroitement révélé.

Elle leva sa baguette magique droit vers sa collègue, la regardant dans ses yeux vairons, et demanda :

« Prête ? »

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Silencieuse, Isabel préférait poser ses yeux sur les différents objets du bureau tandis que Kristen prenait connaissance des souvenirs exacts à effacer. Son regard se fixa plus longuement sur la fenêtre de la pièce. Ainsi assise, la jeune femme ne pouvait voir que le ciel dont la teinte grisée n'annonçait rien de bon pour ces prochaines jours d'automne. La pluie ne tarderait pas avant de tomber sur le sol écossais. Il fallait qu'elle pense à passer voir les Hippogriffes de l'école avant.

« Bien… » 

La voix de Kristen sortit Isabel de sa rêverie. Le professeur de soins détourna son regard de sa contemplation et le posa sur le visage de sa supérieure, essayant de décrypter quels pourraient bien être son état d'esprit, ses pensées. Cependant, elle stoppa bien vite cette intention, consciente de ne pas encore être capable de cet exploit. Le serait-elle un jour seulement ? Elle se racla la gorge et se redressa sur son siège tout en l'observant retirer le souvenir de la Pensine. Comme si les mots lui manquait, la jeune femme se contenta de hocher la tête lorsque Kristen se tourna vers elle et lui annonça la suite des événements.
Quand la directrice finit par lever sa baguette vers elle, Isabel sentit un frisson parcourir sa colonne vertébrale, crispant inconsciemment ses mains qui formèrent deux poings posés sur ses cuisses.


« Prête ? »

Avait-elle le choix ? Oui, probablement. On avait toujours le choix de ses actes. Mais Isabel ne devait pas confondre le choix qu'elle avait fait et la peur qu'elle sentait naître en elle. Tout son corps lui soufflait de se lever et de partir. Mais sa tête, elle, lui ordonnait de rester sur ce siège et d'assumer. Isabel ne voulait pas d'une vie compliquée menée par la crainte, les doutes. L'oubli était ici l'assurance d'un avenir un peu plus doux. Cette perspective amenait Isabel à se demander comment Kristen pouvait bien encaisser tant de troubles dans son existence. Jamais jusqu'ici la brésilienne n'avait rencontré de femme aussi forte.
Après une inspiration, Isabel lâcha un «
 oui » assuré, tout en plongeant son regard dans celui de Kristen. Elle le soutint un instant, puis finit par fermer les yeux tout en sentant son corps se détendre.

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Lorsque l’on se décide à faire quelque chose de parfaitement contradictoire avec nos convictions, c’est qu’il doit y avoir, derrière, une raison plus qu’excellente. En s’apprêtant à effacer la mémoire d’Isabel, Kristen se comportait exactement comme Nathan l’avait fait avec elle, quelques années plus tôt, et c’était cet acte qui avait complètement retourné son cerveau. C'était la raison pour laquelle aujourd'hui encore, elle ne pouvait pas tout à fait s'empêcher de lui en vouloir. Oui, et pourtant, regardez où nous en sommes aujourd'hui !

Isabel voulait que certains de ses souvenirs s’effacent pour ne plus avoir à les supporter. Présentement, cela arrangeait Kristen, qui voulait protéger le secret d’Aude, mais si elle avait été plus proche d’Isabel, si elle avait été son amie et si elle avait voulu la conseiller, elle n’aurait jamais fait ce qu’elle allait faire. Au contraire, elle l’aurait secouée, lui aurait dit : « il faut affronter la vérité, il faut être assez fort pour vivre avec sans qu’elle vous ronge, etc. »

Mais voilà, Isabel n’était pas vraiment son amie, et elle comptait beaucoup moins qu’Aude aux yeux de Kristen, donc elle acceptait cette faiblesse de la sous-directrice. C'était pour la bonne cause.

Sa baguette était pointée vers la tête d’Isabel. Isabel avait fermé les yeux, comme si on s’apprêtait à lui tirer dessus, qu’elle le savait, qu’elle ne pouvait rien y faire et qu’elle préférait ne pas voir ça. Kristen inspira longuement puis expira l’air qui venait de remplir ses poumons. Elle se concentra sur les images de la Pensine. Elle leva le menton et d’une voix monocorde, prononça la formule :

« Oubliettes. »

Elle pivota légèrement sa baguette, comme si cela allait l’aider à aspirer les souvenirs contenus dans la tête d’Isabel, en quelque sorte. L’opération demanda quelques longues secondes de concentration. Une minute, peut-être. Mais à y penser, ce n’était rien. Il fallait si peu de temps pour corrompre la mémoire d’un être humain, pour reformater son cerveau. C’était scandaleux.

Lorsque ce serait tout à fait terminé, Isabel ne saurait même plus pourquoi elle était venue ici. Elle se sentirait bête tout à coup, comme si elle venait d’émerger d’un rêve. Mais si elle ne soupçonnait pas la raison de sa venue, elle ne pourrait pas la deviner. Lorsqu’on se sent ailleurs, on ne se dit pas automatiquement : « tiens, peut-être m’a-t-on effacé la mémoire ! » Il serait donc facile de trouver autre chose.

Kristen abaissa sa baguette et la rangea dans une poche de son vêtement. C’était terminé. Elle s’approcha d’Isabel et attendit qu’elle reprenne tout à fait conscience. Puis, elle pencha la tête sur le côté et dit :

« Isabel ? Vous avez eu une absence. Tout va bien ? »

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Lorsque Isabel ferma les yeux, la suite se déroula aussi simplement qu'un réveil après une longue nuit.
Un vague frisson parcouru sa nuque. Puis, les paupières papillonnantes, la jeune femme émergea. D'abord les yeux dans le vague, elle fronça légèrement les sourcils, faisant fonctionner ses méninges et sa mémoire, tentant de récupérer des flashs de scènes à mesure qu'elles s’échappaient de son esprit, de la même manière que l'on essaye en vain de se souvenir du rêve qu'on vient de faire. Puis on se dit qu'il ne devait pas être si important, et on laisse les dernières bribes d'images floues s'évaporer afin de se concentrer sur l'instant présent. Retour sur terre accéléré par la voix de Kristen qui lui parvint d'abord au loin, puis plus clairement au fur et à mesure que les mots parvenaient jusqu'à ses oreilles.
Isabel redressa la tête et croisa le regard de sa collègue, plissant légèrement les yeux sans comprendre ce qu'il se passait. Elle fit naviguer son regard de droit à gauche, cherchant à rétablir un cadre spatio-temporel cohérent – ce qui n'était pas évidant, étant donné qu'elle n'avait aucune idée de la raison de sa présence en ces lieux.


« Je... »

La bouche d'Isabel s'ouvrit et se referma une ou deux fois sans réussir à prononcer d'avantage de mots. Elle était totalement perdue et avait beau analyser du mieux possible la situation, elle ne comprenait pas ce qu'il se passait. Quelle étrange sensation que de se sentir trahie par sa propre mémoire. Isabel retraçait son parcours, le cheminement de sa pensée, ou quoique ce soit d'autre qui aurait pu lui faire comprendre comment elle s'était retrouvée assise ici dans le bureau de Kristen. Mais cela ne faisait que renforcer ce sentiment de frustration. Kristen avait parlé d'une absence. S'était-elle endormie ? Évanouie ? Après réflexion, elle se sentait assez faible, fatiguée. Probablement le résultat des événements passés et de cette nouvelle rentrée scolaire...
La jeune femme se racla la gorge et se redressa, pour finalement se mettre debout. Ignorant le vertige fugace qui la prit, elle passa une main sur son visage puis lissa nerveusement un pan de sa robe.


« Je suis navrée Kristen, je ne comprends pas trop ce qu'il m'est arrivée. La fatigue, sûrement... dit-elle en secouant la tête, un sourire d'excuse et de gêne sur le visage. Nous... Qu'étions-nous en train de dire ?» Demanda-t-elle, espérant qu'un rappel du contexte lui permettrait de remettre ses idées en place. 

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Un sentiment de culpabilité la traversa vaguement, puis s’en alla comme il était venu. Elle redressa la tête et croisa les bras. Ses sourcils haussés jouaient bien le jeu d’une situation tout à fait normale, qui aurait été interrompue par un moment inattendu.

« Les programmes, dit-elle très sérieusement. »

C’était une raison qui aurait pu être valable, alors pourquoi pas ? La direction de Poudlard dans ce bureau, au début de l’année scolaire, après l’annonce de l’indépendance de Poudlard vis-à-vis du ministère, quel sujet aurait pu mieux convenir ? Kristen et Isabel n’avaient d’ailleurs pas encore eu de petite réunion à ce sujet. Les modifications envisagées sur les programmes ne concernaient pas directement les premiers cours de l’année, mais il s’agissait plus de détails au niveau des examens ; aussi avait-on pu attendre quelques semaines après la rentrée pour en parler.

Kristen poussa de l’index une pile de parchemins qui était posée sur son bureau et qui dépassait un peu du bord. Elle ne se sentait pas franchement à l’aise, dans cette situation. Il fallait être très prudent. Elle préférait ne pas trop en dire.

« Mais ce n’est pas grave. Nous en reparlerons plus tard. »

Un petit sourire de fausse compassion et un regard doux qui ne lui allait pas du tout (et, si on regardait bien, lui donnait un air désagréablement hypocrite), se collèrent à son visage. Elle avait l'air de dire : « mais oui, je comprends que ce sujet soit très ennuyant... » Elle se dirigea vers la porte et l’ouvrit doucement, d’une manière qui ne laissait pas d’autre choix que de sortir tout aussi calmement. Penchant un peu la tête sur le côté, elle ajouta :

« Profitez donc de vos temps libres pour vous reposer. Je vous veux en forme pour discuter de tout cela. »

Tout ce qu'elle espérait, c'est qu'Isabel ne s'inquiéterait pas outre mesure. Cela aurait été dangereux pour la solidité du sortilège, qui, dans les premiers temps (tant qu'il n'était pas vraiment ancré dans l'esprit du sujet), était plus fragile.

C'est les matins comme ça qui m'font pleurer ~

Souviens-toi d'oublier

Isabel avait beau essayer de reprendre le fil de leur discussion à propos des programmes, rien ne lui venait. C'était comme avancer en plein brouillard, ou dans le noir total. Elle avait beau tâtonner dans les méandres de son esprit, rien n'apparaissait devant ses yeux. Elle avait même du mal à mettre le doigt sur la dernière chose dont elle se souvenait clairement. Et tout cela ne faisait qu'augmenter sa frustration. Jamais encore elle n'avait eu ce genre d'absence, surtout en plein travail.
Un peu énervée contre elle-même de se retrouver aussi bêtement dans une situation pour le moins embarrassante face à sa supérieure, la jeune femme souffla longuement par le nez. Kristen avait déjà ouvert la porte de son bureau, ce qui ne laissait pas de doute sur l'avenir de leur réunion. Un soudain mal de crâne prit Isabel aux tempes, ce qui la fit grimacer. Elle ferma les yeux une seconde, les sourcils froncés. Lorsque la douleur s’atténua, le professeur avança de quelques pas vers la sortie de la pièce. Bien qu'elle n'avait pas eu l'impression de subir un rythme plus effréné que d'habitude, Isabel tenta de se convaincre que cette rentrée avait été plus épuisante qu'elle ne l'avait pensé. C'était là une explication plutôt cohérente, et bien moins inquiétante que tout autre problème de santé qui pourrait expliquer ce trou de mémoire conséquent. Oui, elle avait juste besoin de repos, voilà tout.


« Profitez donc de vos temps libres pour vous reposer. Je vous veux en forme pour discuter de tout cela. »

Isabel redressa la tête vers Kristen et lui sourit, toujours avec gêne. Elle détestait ce sentiment d'infériorité, ou tout du moins d'incompétence que lui imposait cette situation. Elle avait soudainement hâte de partir de ce bureau. Fuir cette ambiance qu'elle trouvait lourde de sous-entendus sans pour autant réussir à mettre le doigt sur ce qu'il se passait ; ce sentiment d'être à côté de la plaque tout en étant jugée, comme lorsque vous débarquez au milieu d'un groupe de personnes en pleine discussion et que celle-ci s'arrête soudainement à votre arrivée avant de repartir sur un tout autre sujet.

« C'est ce que je vais faire, oui, dit-elle en parcourant l'espace qui la séparait de l'encadrement de la porte. Encore pardon pour... mon état. »

La jeune femme dépassa Kristen avant de s'engager dans l'escalier en colimaçon. Elle descendit les marches avec soulagement, une main massant doucement ses tempes, espérant au fond d'elle pouvoir oublier cette entrevue...

-FIN-

[En congé maternité pour toute l'année scolaire 2043-2044]
Professeur de Soins aux Créatures Magiques.