Bureau de la directrice

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 RPG+  L'hydre à deux têtes

1

MADAME LA MINISTRE


Un mois. Il fallut un mois au Conseil des sages pour établir une liste de candidats sérieux à la succession d’Arseni Stoyanov. Pour le ministère, la question des élections ne s’était pas posée. Organiser des élections anticipées en ces temps de peur aurait été un désastre cataclysmique selon les plus hauts dignitaires. Aussi, conformément au décret magique 5.62, rédigé de la main même d’Arseni Stoyanov, il fut décidé de choisir un remplaçant, faute d’autre terme plus saillant, au ministre de la Magie tombé durant l’attentat de l’Atrium, pour une durée de trois ans et trois mois ; soit la durée légale restante au mandat du ministre disparu. La liste du Conseil des sages comportait trois noms. A l’unanimité, le Magenmagot choisit Aldérande Slughorn pour accomplir cette  difficile tâche.

*

Le vent était froid, presque gelé, cette nuit-là. Plaqué contre le dos de Tourbillon, je gardai mon visage logé dans ses plumes grises tandis qu’il entamait une descente rapide vers le sol. Le froid était si mordant, le vent si déchainé, que je pouvais sentir sa main glacée sur ma nuque découverte et entendre les claquements répétés de ma cape dans le sillage de l’hippogriffe. Depuis combien de temps nous volions, je l’ignorais, mais une chose était certaine, les toits de Londres étaient très loin derrière nous désormais. La silhouette sombre de Poudlard surgirait droit devant nous d’ici quelques minutes. Je décidai donc de lever le sortilège qui nous gardait invisible à l’oeil des Moldus en sachant pertinemment que la nuit couvrirait nos derniers kilomètres.

L’odeur des conifères s’engouffra dans mes narines quand Tourbillon me signala quelque chose. Les yeux plissés derrière mes lunettes d’aviateur — une invention moldue des plus utiles quand il était question de voler sur le dos d’un hippogriffe lancé à pleine vitesse — je vis les arêtes de Poudlard s’élever loin au-dessus de l’immense forêt que nous survolions. Un sourire anima aussitôt mes lèvres. J’étais de retour à la maison après un si grand nombre d’années passées à l’étranger. Les mains engourdies par le froid, je trouvais tout de même la force de caresser l’encolure de Tourbillon pour le féliciter.

« Tourbillon ?! criai-je pour couvrir le bruit du vent. Tu ne cesses de m’impressionner ! »

Je tapotai son encolure.

« Tu aperçois la plus haute tour, à l’ouest ?! C’est là que je suis attendu ! Vas-y en douceur ! »

Tourbillon poussa un cri avant d’agiter ses ailes pour ralentir la cadence. Nous franchîmes les protections de Poudlard sans le moindre accro — le professeur Loewy avait bien arrangé les choses vraisemblablement — et survolâmes un temps les étendus du parc avant de remonter en douceur vers la tour d’Astronomie — tout du moins était-ce le nom qu’elle portait du temps de ma scolarité. Engourdie par le froid, je trouvai un second souffle pour me glisser à bas de ma monture, à l’endroit où la tour s’ouvrait sur un large balcon. La réception était délicate, pour ne pas dire complètement bancale, mais je me cramponnai au garde-corps et remerciai mon ami de m’avoir porté si loin par ce temps déplorable.

« Je te retrouverai plus tard, sois libre d’aller où bon te semble. »

Tourbillon s’éloigna en donnant de grands coups d’ailes. Je remis un peu d’ordre dans ma cervelle et je fis jouer ma mémoire pour me tailler un chemin dans le dédale du château — à ce titre, il me sembla que bon nombre de choses y avaient changé mais pas la façon d’atteindre la tour de la directrice. J’étais néanmoins surprise de découvrir que la gargouille qui en gardait l’entrée me cédait dores et déjà le passage. Kristen Loewy avait probablement été prévenue de mon arrivée par la voie des airs. Je m’engageai dans l’escalier en colimaçon en retirant mes lunettes d’aviateur et poussai la porte entrouverte du bureau.

La première chose qui me vint à l’esprit au sujet du bureau c’est qu’il était beaucoup plus sombre que dans mon souvenir. Mais à la vue de la directrice de Poudlard, je rangeai mes premières impressions dans un tiroir bien gardé de mon esprit et m’approchai pour lui tendre ma main encore un peu engourdie par le froid mordant de l’extérieur.

« Merci de me recevoir à une heure si tardive, Kristen, dis-je d’un ton courtois. Je tenais sincèrement à vous rencontrer avant d’entreprendre quoi que ce soit, mais d’après la Régie autonome des trajets en cheminée votre bureau n’est plus raccordée au réseau… aussi, m’a-t-il fallu me tourner vers un moyen de transport plus… adapté. »

Je me tus pour lancer un rapide coup d’oeil autour de moi. Il était peut-être encore un peu dans ma nature primitive d’ancienne Serpentard d’observer la tanière du lion avant de tenter de l’apprivoiser.

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Madame la ministre intérimaire devait être très occupée, aussi choisit-elle une heure du soir pour rendre visite à la directrice de Poudlard. Kristen se demandait comment allait être cette Aldérande Slughorn, et partait, à vrai dire, avec un sale a priori. Elle aurait pu être réputée la personne la plus charmante de l’univers, elle aurait toujours pris la place d’Arseni, et cette idée était insupportable.

Quand cette femme entra dans le bureau, Kristen ne manqua pas de la regarder de la tête au pied et d’évaluer les pours et les contres de son allure. Elle répondit à sa poignée de main mollement, avec un flegme outrancier. Lorsque la nouvelle ministre évoqua la cheminée de Kristen, celle-ci esquissa un petit sourire légèrement moqueur et tourna ses yeux vers la cheminée éteinte, si propre qu’elle semblait ne pas avoir suivi depuis très longtemps, et qui servait de rangement aux piles de livres qui n’avaient pas trouvé leur place ailleurs. En reportant son attention vers son invitée, elle daigna répondre, avec une froideur exceptionnelle :

« Madame, bonsoir. »

Si cette femme semblait assez en confiance pour appeler Kristen par son prénom, la réciproque n’était pas vraie, et la directrice de Poudlard n’avait pas franchement l’intention de se laisser aller à ce qu’elle considérait presque comme des bonhomies déplacées, à peine cachées par un ton courtois.

La nuit était froide, et Sulghorn était certainement gelée. Certes, Kristen n’avait pas vraiment pu le sentir par la poignée de main, car sa main droite était toujours couverte – il fallait qu’elle règle ça – mais la ministre avait ramené autour d’elle l’air froid de l’extérieur. Pas spécialement pressée de faire de son mieux pour réchauffer Slughorn, Kristen se contenta de penser que son invitée finirait bien par se faire à la température de la pièce. Pour ne pas paraître totalement sauvage tout de même, Kristen s’arma d’un petit sourire qui ne lui parut pas le moins du monde hypocrite, et dit :

« J’espère que le voyage n’a pas été trop rude. »

En jetant un nouveau coup d’œil à sa cheminée, elle ajouta :

« Je n’aime pas beaucoup l’idée que l’on puisse s’introduire dans mon bureau par ma cheminée. D’ailleurs, c’est salissant. »

Un coin de ses lèvres s’étira un peu, dans une vaine volonté de connivence avec son interlocutrice. Ce petit sourire qui veut dire : « enfin, vous voyez tout à fait ce que je veux dire, n’est-ce pas ? » ne dura pas bien longtemps, et fut d'ailleurs en totale contradiction avec les sourcils froncés et les yeux plissés de Kristen.

« Et donc, en quoi puis-je vous aider ? »

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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2

L’OEIL DE SLUGH’


La famille Slughorn est une très ancienne famille de sang-pur dont les idéaux ont un temps épousé ceux des partisans de Voldemort. Horace Slughorn, comme chacun le sait, n’entretenait aucun lien d’aucune sorte avec les autres membres de sa famille. Il n’eut d’ailleurs aucune descendance. Aldérande descend tout droit du frère aîné d’Horace. Comme d’autres sang-pur, elle a grandi dans un environnement hostile aux Moldus, hostile à l’émancipation des elfes de maison, et revendiquant fièrement l’assassinat du célèbre Harry Potter comme un acte « nécessaire » au rétablissement des « anciennes lois. » Tout naturellement, le choixpeau l’envoya à Serpentard. Sous la bannière vert et argent, la jeune Aldérande apprit l’art de la manipulation comme personne ne l’avait fait avant elle — en ce sens, certains de ses professeurs la comparèrent non sans une réelle inquiétude au jeune Tom Jedusor. Fierté de sa famille, Aldérande frappa comme seul un serpent sait le faire. Sept années. Sept années lui suffirent à apprendre les rouages qui précipitèrent la chute de douze membres de sa famille, dont ses propres parents et ses soeurs. Aldérande les fit, eux et leurs idéaux, enfermer à Azkaban pour le reste de leur existence. Depuis ce jour, un dicton du Bureau de désinformation — où elle fit carrière avant d’être mutée sur le sol américain pour une mission secrète — dit « Ne tape jamais dans l’oeil de Slugh’, si tu ne veux pas finir à mille lieux sous terre. »

*

Aldérande posa ses yeux bleus à peine une seconde sur Kristen, un doux sourire imprimé sur ses lèvres, avant de poursuivre son observation des lieux. Ce regard lui avait répondu quelque chose comme « le voyage était ce qu’il était, nous savons toutes les deux que cela ne vous intéresse pas vraiment. » Le sourire quant à lui n’était là que pour relever l’humour subtile de la directrice de Poudlard. Ainsi, comme Aldérande s’y était attendue, la preuve était faite que le terrain était loin d’être conquis.

Son observation minutieuse du bureau l’amena à caresser du regard d’étonnantes reliures : Secrets les plus sombres des forces du Mal, Comment éradiquer les races inférieures, Horcruxes : l'Art et la Manière… elle se serait cru parmi les rayonnages de livres collectionnés par sa propre mère si elle avait fait abstraction de l’endroit et surtout de la personne qui se tenait devant elle. L’impression que cette découverte lui laissait n’en était pas moins mauvaise alors qu’elle reportait son attention sur la seule « fenêtre » de la pièce ; si on pouvait appeler fenêtre une fente à peine moins large qu’une meurtrière. La grande Kristen Loewy aimait peut-être entretenir son mythe en proposant une atmosphère dépouillée et mystérieuse à ses visiteurs ?

Aldérande retira sa cape, révélant une tenue tout à fait digne d’une chasseuse de trésors comme se les imaginaient les petits sorciers friands de contes et autres légendes : chemisier blanc surmonté d’un corset, pantalon en cuir et bottes assorties. Pas le moindre collier ou bracelet, pas la moindre bague ou boucle d’oreille ne venait piquer le regard. Aldérande Slughorn était d’une simplicité déconcertante.

« Je veux savoir tout ce que vous savez, annonça-t-elle en défroissant sa cape du plat de la main, les yeux baissés sur ses longs doigts aux mouvements précautionneux. Par exemple, la nature de vos entretiens avec la fratrie Bowers avant qu’elle ne se volatilise comme par magie ou encore la raison pour laquelle le professeur Luneau a cherché refuge chez vous, précipitant de fait mon prédécesseur dans un engrenage qui l’a conduit à la mort. »

Le ton était incisif mais le regard qu’elle posa sur Kristen était indulgent. Sa main s’immobilisa.

« Arseni Stoyanov n’était pas un idiot, dit-elle. J’ai travaillé secrètement pour lui au cours des deux dernières années. Jamais il ne se serait laissé tuer sans une excellente raison. Nulle autre que moi ne partage votre désir de vengeance, mais à jouer aux oiseaux de mauvaise augure chacune de notre côté nous n’obtiendrons rien. Qui que soit réellement notre ennemi, nous devrons joindre nos forces pour trancher toutes les ramifications de son réseau avant de lui asséner le coup fatal. »

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Kristen haussa un sourcil devant l’exigence de Madame la ministre. Elle voulait tout savoir, rien que ça. S’imaginait-elle vraiment que Kristen allait tout lui révéler, comme ça, alors qu’elle ne la connaissait pas du tout ? Elle avait beau être ministre, la directrice de Poudlard n'avait pas l’intention de se laisser écraser par ce pouvoir gouvernemental. Au même moment, Kristen apprit que la fratrie Bowers s’était volatilisée. Comment ça, volatilisée ? Étaient-ils partis préparer leur vengeance dans leur coin ?

Ses sourcils se froncèrent subitement dès que ses tympans perçurent les mots « professeur Luneau » et ce qui suivait, qui sous-entendait qu’Aude était en partie responsable de la mort d’Arseni. C’était peut-être un peu vrai, en un sens. Mais Kristen refusait catégoriquement de voir les choses sous cet angle. Fâchée, elle inspira et releva le menton, défiant du regard la nouvelle ministre de la magie.

L’entendre dire qu’Arseni s’était « laissé tuer » alors qu’elle prétendait le connaître, ayant travaillé pour lui, l’agaçait aussi fortement. Elle serra les mâchoires et ses joues se creusèrent. Kristen n'aimait pas beaucoup les mots choisis par cette femme. Elle la dévisagea très longtemps, plissant désagréablement les yeux, pensant que son interlocutrice était bien audacieuse pour une femme qui ne savait rien et qui voulait tout savoir.

Elle avait l’immense plaisir d’avoir la sensation de ne rien avoir à se reprocher d’un point de vue légal : si elle avait été en contact avec Aidan Bowers, il avait été gracié – c’était donc qu’il n’était pas considéré comme coupable aux yeux du gouvernement -, et concernant Aude Luneau, il n’y avait aucun mal à accueillir une amie menacée dans son pays, d’autant qu’Arseni lui avait offert officiellement l’asile. Aldérande Slughorn pouvait bien exiger ce qu’elle voulait, en l’occurrence, c’était Kristen qui savait et la ministre qui ignorait. Elle fut satisfaite d’arriver à cette conclusion.

« J’aimerais beaucoup, pour commencer, que vous évitiez d’associer Aude Luneau à la mort d’Arseni. J’ai peur de ne pas apprécier. »

Elle haussa le menton.

« Le professeur Luneau était menacé, et comme nous sommes amies, elle a trouvé naturel de se tourner vers moi ; et j’ai trouvé tout aussi naturel de lui venir en aide. »

Ce n’était certainement pas la réponse qu’attendait la ministre, et Kristen en avait bien conscience, mais il était hors de question qu’elle lui révèle quoi que ce soit de plus à ce sujet. Après tout, elle n’avait pas menti.

« En ce qui concerne les Bowers, eh bien… Je les ai vus deux fois. La première fois à un simple dîner du Nouvel An. La deuxième fois, je remettais un courrier officiel du ministère à Aidan Bowers, mais j’imagine bien que Monsieur McCullogh vous en a déjà informée. Rien de bien mystérieux, donc. »

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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3

CHOC FRONTAL


Un proverbe français assure que l’affection aveugle la raison. De la même façon que les sentiments d’Arseni avaient entraîné sa chute, ceux de Kristen menaçaient la sienne. Aldérande Slughorn était déterminée à l’éviter.

*

Comment ne pas réveiller la fierté d’une lionne quand tout porte à lui faire croire qu’elle domine la situation ? songea Aldérande en soutenant le regard appuyé de Kristen. Son propre regard restait détaché, comme l’expression de son visage. Aldérande n’avait aucune envie de combattre la directrice de Poudlard sur son terrain. La simple observation de ses rictus l’avait convaincu d’une chose : Kristen était un morceau autrement plus dur que le portrait qu’on lui avait fait d’elle. Aldérande commençait à comprendre pourquoi Arseni avait plus d’une fois payé de sa personne pour lui sauver la mise et cela lui déplaisait.

Elle baissa les yeux sur sa cape, renversée sur son bras, et se remit à la défroisser délicatement.

« J’ai bien peur qu’Arseni vous ait trop couvé, déclara-t-elle d’un ton pensif. La protection qu’il vous a offerte durant toutes ces années vous a rendu arrogante et aveugle. Vous vous donnez une image contraire à vos moyens… mais peut-être escomptez-vous renverser Legallet avec la même armée d’enseignants que vous comptiez opposer à Ricoter ? »

Aldérande laissa un brin de silence s’appesantir.

« Je ne sais pas ce qu’Arseni vous a laissé entendre, mais je vous prie de reconsidérer votre position, poursuivit-elle en continuant de s’occuper de sa cape. Aux dernières nouvelles, Kristen Loewy est la directrice d’une école de sorcellerie. Non la ministre de la Magie. Arseni vous a accordé une indépendance administrative. Cela ne fait pas de Poudlard une nation à la tête de laquelle vous pouvez vous permettre de faire n’importe quoi. »

Elle releva doucement la tête, croisa le regard de Kristen, puis elle se détourna pour s’approcher d’une bibliothèque. Les livres en possession de Kristen montrait son goût prononcé pour des sujets aussi riches que variées. Aldérande avait pourtant l’impression que la directrice de Poudlard n’avait pas fait preuve d’un discernement digne de l’immense culture supposée par tous ces ouvrages.

« Je n’ai pas la prétention de vouloir vous plaire, dit-elle en plissant les yeux pour déchiffrer certaines reliures élimées. Je vous crois bien trop intelligente pour vous proposer d’être une menace pour moi. Non, ce qui me préoccupe réellement c’est de comprendre comment cette intelligence a pu se volatiliser au moment où madame Luneau s’est présentée devant vous et que vous avez découvert une partie de l’armée de Ricoter devant votre porte… comment avez-vous pu croire un seul instant que vous pouviez cacher madame Luneau sans que Ricoter ne détruise ce précieux château et ne décime tous ses pensionnaires avec ? Comment avez-vous pu aussi mal juger votre adversaire et surestimé à ce point votre propre force ? »

Aldérande se redressa et marcha vers un autre rayonnage.

« Aucun ministre de la Magie en pleine possession de ses moyens aurait pris le risque pris par Ricoter ce soir-là. Ce qui demeure improbable ne peut-être que logique au regard des évènements. Ricoter agissait par conséquent sous Imperium… »

Elle se détacha finalement du rayonnage sans grand intérêt pour se planter face à Kristen.

« ... pas vous, conclut-elle d’une voix critique. Peu m’importe que vous appréciez ou non la vérité. Vous et madame Luneau avez bel et bien précipité l’attentat de l’Atrium en jouant les grandes sorcières intrépides. Arseni vous aimait assez pour vous le pardonner, pas moi. A présent, la donne a changé. Je ne suis pas votre amie et je ne cherche pas à gagner votre amitié. J’attends de vous que vous retrouviez vos esprits, que vous remisiez votre arrogance et que vous ouvriez enfin les yeux. Je sais des choses. Arseni en savait d’autres qu’il ne nous a pas confiées. Mais il me faut savoir ce que vous savez pour tenter de déchiffrer sa pensée. C’est notre seule chance d’atteindre notre ennemi. Avec vous je pourrais l’atteindre plus vite, mais c’est à vous d'en décider. »

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Kristen n’avait pas l’habitude de se prendre des claques. Elle en viendrait bien vite à la conclusion que lorsqu’elle devait s’en prendre, c’était parce qu’elle s’était laissée dépasser par ses émotions : une chose qu’elle s’était pourtant jurée de ne jamais faire. Elle avait toujours évité de s’attacher aux autres, car elle savait pertinemment que c’était ce qui menait à l’erreur. Pourtant voilà, elle n’avait pas forcément eu le choix, avec Arseni d’abord, puis avec Aude, et elle s’était attachée tout de même. Comme on pouvait s’y attendre, cela l’avait menée à n’être plus tout à fait elle-même, et elle avait fait des erreurs.

Néanmoins, elle n’avait pas eu besoin d’Aldérande Slughorn pour se rendre compte que son comportement le soir où Aude avait cherché refuge à Poudlard avait été extrêmement déraisonnable. Elle le savait bien. Quand elle avait retrouvé Aude dans la Grande Salle, après que Ricoter et son armée d’Aurors fut repoussée, elle le lui avait même dit : « De toute façon, je n’ai pas été raisonnable, ce soir. » Oui, elle le savait, elle savait mieux que quiconque qu’Aude lui avait fait perdre son jugement ce soir-là, qu’elle n’avait pas réfléchi et avait préféré réagir vite pour la protéger, ne se souciant que peu des conséquences. Mais avait-elle seulement eu le choix ? Quelles autres options s’offraient à elle ? Aurait-elle dû la laisser en plan, lui dire que ses problèmes, après tout, n’étaient pas les siens, et qu’elle n’avait qu’à se débrouiller ? Impossible. Si c’était à refaire, elle referait certainement exactement la même chose. Elle préférait encore être une amie déraisonnable qu'une raisonnable pourriture.

Son visage était renfrogné, ses yeux sombres. Non, elle n’agissait pas sous Imperium ce soir-là. Mais c’était tout comme. On pourrait même dire que c'était un autre genre d'Imperium. Elle serrait les dents, persuadée que de toute façon, son point de vue était le bon.

« Et qu’auriez-vous fait, à ma place ? »

C’était une question simple, mais elle était curieuse d’entendre la réponse de la ministre. Kristen était en train de bouillonner de l’intérieur. Elle était amusante, cette donneuse de leçons, mais si elle avait été dans sa situation, qu’aurait-elle fait ? Vendu ses amis alors même qu’ils venaient de se mettre à genoux devant elle ? Bel esprit ! Vouloir sauver ses amis à tout prix, c’est tellement passé de mode, après tout ! Ce soir-là, elle n'avait pas eu d'autres solutions. Si elle avait emmené Aude ailleurs, Ricoter aurait quand même voulu vérifier l'intérieur du château, et en plus, Aude aurait été seule, à l'extérieure, ne sachant où aller en attendant.

« J'ai du mal à comprendre votre logique. Vous blâmez une victime d'avoir agi en victime au lieu de blâmer les coupables. Vous croyez que nous avons précipité l'attentat ; moi, je crois qu'il n'y aurait pas eu d'attentat du tout si ces enflures n'avaient pas vu le jour. Il n'a jamais été question de négocier avec ceux qui dès le départ étaient prêts à semer la terreur pour obtenir ce qu'ils voulaient. »

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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{ Attention, certains passages de ce RP peuvent choquer la sensibilité de certaines personnes. Il est vivement déconseillé aux plus jeunes. }


4

LES STRATÈGES



Aldérande était perplexe. La question de Kristen restait en suspens dans les airs tandis qu’un relent de répondant la poussait à remettre en cause sa logique. Aldérande cligna plusieurs fois des yeux, l’esprit parcouru de réponses toutes plus cinglantes les unes que les autres. Au prix d’un effort surhumain, celle qui sortit de sa bouche s’avéra pourtant d’une nature beaucoup moins incisive que prévue.

« Je lui aurais fait confiance… répondit-elle en abaissant son regard sur le sol, les yeux plissés. Au moins une dernière fois. »

Un souvenir la pétrifiait. Elle le raconta à haute-voix comme pour chasser les images d’un Arseni qu’elle ne souhaitait pas garder en mémoire.

« Quand Arseni est retourné au ministère après le départ de Ricoter et de ses acolytes, il est entré dans une colère noire. Je revenais de ma mission à l’étranger et je l’ai entendu congédier tous les collaborateurs qui lui tournaient autour alors qu’il remontait d’un pas vif l’Atrium quasi désert. Les gens ont pris peur. Je les ai vu se précipiter vers les ascenseurs, la mine basse. Lui est resté près de la Fontaine du Souvenir. Je l’ai entendu parler tout seul… »

Aldérande releva le menton en gardant ses yeux baissés. Une expression de douleur transforma son visage alors que ses oreilles vibraient aux souvenirs écorchés des propos qu’Arseni avait tenus ce soir-là.

« Il vous en voulait terriblement. Il ne comprenait ni pourquoi vous n’aviez pas immédiatement transplané avec madame Luneau auprès de lui afin de lui assurer sa protection ni pourquoi vous lui aviez dissimulé le lien réel, quoi qu’opaque, qui la liait à Legallet. Il ne comprenait pas pourquoi vous aviez décidé de faire cavalier seul après tout ce que vous aviez vécu aux côtés l’un de l’autre… »

Alors que le souvenir d’Arseni s’estompait de sa mémoire, balayé par l’instant présent, Aldérande reporta son regard sur Kristen. Ses yeux n’exprimaient rien. Ils semblaient l’effleurer sans volonté propre de la juger.

« Arseni a commencé à enquêter sur Legallet juste après sa disparition, poursuivit-elle, d’un ton songeur. Je pense qu’il n’y croyait pas. Je ne sais pas comment il a réussi à lire dans son jeu, mais le fait est qu’il m’a chargé de me rendre aux Etats-Unis pour infiltrer l’Institut des sorcières de Salem… j’ai passé un an et demi sans comprendre à quoi il jouait et puis j’ai fini par découvrir que l’une des pensionnaires de l’institut avait été abusée par un français dont je n’ai jamais réussi à obtenir le nom. Un enfant est né de leur liaison. D’après les descriptions que j’ai réussi à glaner ici et là, l’homme m’a tout l’air d’être l’ex ministre français… à ceci près qu’il portait une étrange marque sur l’avant-bras… »

Pour la première fois depuis son entrée dans le bureau, Aldérande ressentit soudain une gêne qui l’obligea à rompre son immobilisme. Elle tourna le dos à Kristen en espérant poursuivre tranquillement son observation inutile des lieux quand son corps se figea en repensant au titre d'un grimoire en possession de son hôte : Horcruxes : l'Art et la Manière. Elle fronça les sourcils devant ce détail et décida de reprendre son récit là où elle l’avait laissé.

« L’enfant de cette femme avait d’étonnantes prédispositions pour la magie noire d’après certaines pensionnaires. Un fait d’autant plus intrigant qu’il n’avait que sept ans quand je suis parvenue à me faire passer pour l’une des leurs. Etonnant n’est-ce pas ? Enfin… plus maintenant. J’ai acquis la conviction qu’Arseni avait réussi à mettre le doigt sur la nature obscure de son homologue français… Pierre Legallet n’est pas mort. Il est un des derniers Mangemorts encore vivant et un maître incontesté dans l’art de tromper ses victimes à l’aide du sortilège de l’Imperium. Un roi de la manipulation qu’il nous faut neutraliser avant qu’il ne soit trop tard. »

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Adossée au rebord de son bureau, Kristen suivait du regard les déambulations de son invitée d'un œil soupçonneux. Tout son corps se raidit lorsque la ministre raconta son souvenir d'Arseni terriblement en colère contre Kristen. Ses doigts se replièrent sur le bord du bureau et le griffèrent un peu, ses mains comme des serres. Elle ne comprenait pas pourquoi, s'il lui en voulait autant, il lui avait pardonné sans rien exiger en retour. Kristen serra les dents en repensant au testament qu'il lui avait laissé. Pourquoi ne lui avait-il rien dit, à ce moment-là ? Il lui faisait confiance même dans la mort, alors qu'elle n'avait pas été capable de lui faire tout à fait confiance de son vivant. C'était pitoyable.

Il s’était demandé pourquoi elle n’avait pas transplané vers le ministère avec Aude… Mais parce qu'elle n'y avait pas pensé. Sur le moment, elle voulait la garder près d'elle, pour elle, car elle se figurait qu'elle pourrait ainsi toujours la protéger. Elle ne voulait pas la laisser s'éloigner d'elle, elle voulait garder un œil sur elle, pour s'assurer à chaque instant qu'elle était bien là et qu’elle n’était pas mise en danger. C’est vrai, elle avait manqué de confiance en son ami et avait fait cavalier seul, comme toujours. Jusque là, elle n’avait même pas vu les choses sous cet angle, obnubilée par la crainte de perdre son « Hélène de Troie ». Quant au lien avec Legallet... Ce secret n’était pas le sien. Elle avait pensé qu'il ne lui appartenait pas de le révéler, fut-ce à Arseni.

Déjà heurtée par la découverte du ressentiment d'Arseni, qui était d'autant plus douloureux que c'était cette femme- qui le lui apprenait, Kristen ne fut pas préparée à encaisser la suite. Legallet avait apparemment abusé d'une sorcière américaine et lui avait fait un enfant... un enfant qui montrait des dispositions pour la magie noire. Kristen repensa à la séance d'entraînement de Sybille, aux dernières conclusions qui avaient été faites...

Cet enfant pouvait-il être un horcruxe, comme Sybille ? Et si c'était le cas... les deux histoires pouvaient-elles être tout à fait parallèles ? Est-ce qu'Aude se serait fait abuser..? Kristen eut un haut-le-cœur rien qu'à imaginer cette éventualité. C'était impossible. Ça ne collait pas. Pourtant, elle sentait naître en elle un dégoût plus grand que jamais pour Pierre Legallet, et une haine grandissante pour tout ce qu'il représentait. Le seul fait d’entendre sa pensée produire ce nom la révulsait. Elle vacilla un peu et reprit ses esprits, s'accrochant une nouvelle fois au rebord de son bureau et se persuadant que ce n'était définitivement pas possible. Elle intercepta le regard de la ministre et hésita.

Il était encore hors de question de parler des horcruxes. Si on apprenait que Sybille avait de grandes chances d’en être un, on pourrait vouloir lui faire du mal, la sacrifier pour atteindre Legallet. Ce n'était même pas sûr à cent pour cent, d'ailleurs... Kristen refuserait catégoriquement qu'on envisage cette issue. Elle avait beau haïr Legallet corps et âme, elle ne voulait pas prendre le risque de mettre Sybille en danger en révélant ce secret à cette ministre à qui elle avait beaucoup de mal à faire confiance, cette ministre qui voulait « trancher toutes les ramifications » du réseau de son ennemi pour le détruire totalement... Le seul moyen de neutraliser Legallet était de l'emprisonner, de l'empêcher d'agir pour le restant de ces jours. Il ne pouvait pas mourir ? Très bien : il souffrirait jusqu'à ce que le monde tombe en ruine.

« Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Qu'ai-je à vous apprendre ? »

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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5

LE POINT DE NON-RETOUR



Durant un temps qu’il ne nous est permis de mesurer, Aldérande demeura immobile. Son esprit vagabondait d’une interrogation à une autre, en quête de réponses qui ne venaient pas. Le temps commençait à lui paraître bien long et le bureau de la directrice de Poudlard étroit et inconfortable. Il n’y avait, ici, aucune place pour respirer, et bien moins encore pour réfléchir. Le silence, à l’appétit robuste, absorbait tout espoir de changement. Tant est si bien que les paroles de Kristen ne réussirent à perturber le cours des évènements.

Aldérande accepta l’évidence autant qu’elle la regrettait. Venir ici avait été une perte de temps, mais une perte de temps un minimum utile puisqu’il était désormais certain qu’elle ne remettrait plus un pied à Poudlard.

Bloquant sa tête au-dessus de son épaule, Aldérande fixa Kristen avec un sentiment de pitié, catastrophée qu’elle était de conclure que cette grande femme s’était retirée dans une bulle hermétique où rien ne pouvait l’atteindre, pas même le bon sens. Les choses étant ce qu’elles étaient, il lui était inconcevable de rester un instant de plus dans cette tour d’un autre temps.

« Rien. Je m’en rends compte désormais, répondit-elle d’un ton courtois quoi que distant. »

Aldérande déploya sa cape et la passa autour de ses épaules avec l’agilité d’un chat. Sa mine était sombre ; à l’image du ciel nocturne qui, dehors, commençait à se couvrir de nuages noirs.

« Bonne soirée Kristen, ajouta-t-elle sans conviction. Merci de m’avoir consacré un peu de votre temps. »

Aldérande attendit le « bonne soirée » de retour pour tourner les talons.

En remontant l’escalier qui devait la conduire à la tour d’astronomie, Aldérande nota que la nuit s’était considérablement rafraichie, à l’image de ses relations avec la maîtresse des lieux. Cette comparaison lui arracha un pâle sourire tandis qu’elle chaussait déjà ses lunettes d’aviateur. Il n’y avait pas de temps à perdre. Chaque seconde était comptée.

Le voyage de retour se fit sous un ciel noir et menaçant ; une nuit sans étoile et sans rêve.