Bureau de la directrice

Inscription
Connexion

Un nouveau départ  PV 

Il régnait à cette époque de l'année une agitation fébrile dans les couloirs de Poudlard. Une agitation comme on pouvait la retrouver à chaque rentrée. Les cours avaient en effet repris au château, plongeant les élèves entre regret de devoir reprendre le travail et joie de revoir leurs amis. La Céremonie de la Répartition n'avait eu lieu que deux jours auparavant. Anja aurait souhaité pouvoir ressentir ce même engouement, mais malheureusement ce n'était pas le cas. Nouvelle professeur dans ce château qui lui était complètement inconnu — ou du moins, espérait-elle découvrir assez rapidement si c'était vraiment le cas —, elle avait déjà donné son premier cours de Botanique, aux jeunes troisièmes années. Pourtant, ce qui la préoccupait à ce moment précis n'était absolument pas de savoir si ses élèves avaient apprécié son cours ou si elle leur avait laissé une bonne impression. Non, la seule chose à laquelle elle pensait maintenant était à l'entretien qu'elle devait avoir avec Kristen Loewy dans à peine quinze minutes, à dix heures précises. La jeune professeur avait en effet demandé à sa supérieure de pouvoir lui parler en tête à tête, afin d'éclaircir certains points.

La jeune femme était déjà sur son chemin. Le trajet de son bureau jusqu'au cinquième étage était plutôt long. Elle marchait d'un pas rapide, absorbée dans ses pensées, adressant à peine un « bonjour » en retour aux élèves qui la saluait. Habillée d'un simple jean proche du corps, la baguette coincée dans sa poche arrière, et d'un t-shirt blanc aux baskets de la même couleur, Anja montait les marches deux à deux. Elle semblait à peine faire attention à ce qui l'entourait. Arrivée devant la gargouille qui protégeait l'accès au bureau, la jeune femme prononça, comme Kristen lui avait dit :

Probis Pateo.

Aussitôt, l'imposante statue laissa découvrir un escalier qui montait en colimaçon. Anja monta les marches précipitamment, et se stoppa devant la porte. Elle reprit son souffle, ne voulant pas donner l'impression d'avoir couru pour venir, et remit quelques mèches derrières ses oreilles pour faire meilleure impression. Alors, le cœur battant, l'angoisse se mélangea à l'excitation, elle toqua à la lourde porte de bois.

// Absente du 15 au 23 février. \\
« Demain nous courrons plus vite, nos bras s’étendront plus loin... C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé. »

Un nouveau départ  PV 

Pour cette rentrée de septembre 2042, il avait fallu recruter un nouveau professeur de botanique. Nicholas Ferskjold, qui occupait ce poste la précédente année scolaire, avait annoncé en juin qu’il ne serait plus là l’année prochaine. Kristen ne se souciait pas vraiment des raisons de ce départ. Ce n’était pas son problème : ce qu’elle avait enregistré, c’était simplement qu’il faudrait le remplacer. Anja Van Drecken enseignerait donc la botanique cette année.

Cette femme avait laissé sur Kristen une remarquable impression. Au début, elle s’était comportée avec toute la distance et la froideur qu’elle destinait aux personnes qu’elle ne connaissait pas. Un entretien purement professionnel. Mais il y avait pourtant eu un petit détail de rien du tout qui avait retenu l’attention de Kristen : Anja Van Drecken était amnésique. Elle ne savait plus rien de sa vie. Kristen avait relevé les yeux vers la candidate, stoppant tout mouvement, et l’avait observée plusieurs longues secondes tandis que son esprit répétait en boucle : « Cette femme est amnésique (moi aussi j'ai perdu la mémoire). Elle est amnésique et elle a pu me montrer qu’elle avait les capacités pour enseigner la botanique aux élèves de tous les niveaux. Cette femme est amnésique ! »

Et elle avait été prise aussitôt.

Kristen aurait pu envisager l’hypothèse du mensonge : peut-être que cette femme prétendait être amnésique, justement pour mettre en valeur le travail qu’elle avait fait depuis ce jour, et donc se mettre en valeur elle-même. C’était pourtant franchement improbable : qui, sur Terre, aurait ce genre d’idées, juste pour avoir un travail ? Et puis, Kristen savait qu’elle ne pouvait pas mentir. On ne plaisantait pas avec la mémoire.

On toqua à la porte. C’était sans doute cette nouvelle enseignante, avec qui Kristen avait rendez-vous. La directrice jeta un œil à sa montre et se leva, avançant calmement vers sa porte. De manière générale, elle préférait ouvrir à ceux qui toquaient à sa porte, à moins d’être véritablement noyée sous les parchemins administratifs. Elle ouvrit donc et ne put s’empêcher d’analyser la femme qui se tenait de l’autre côté. Elle la regarda de haut en bas, puis de bas en haut. Un petit sourire en coin apparut sur ses lèvres.

« Bonjour, Anja. Entrez, je vous prie. »

Ce disant, elle ouvrit plus grand la porte et s’écarta pour laisser entrer le professeur Van Drecken, tendant le bras vers l’intérieur de la pièce.

« Comment se passent vos premiers jours à Poudlard ? Je veux dire, vos premiers jours en tant qu’enseignante ? »

« Si je voulais essayer de définir d'une manière quelconque l'expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d'yeux brillant plus énergiquement de l'horreur de l'ennui et du désir immortel de se sentir vivre. »

Un nouveau départ  PV 

Anja sentait son cœur s'emballer. Elle espérait — l'espoir, seule chose à laquelle elle se raccrochait depuis son accident — qu'elle trouverait enfin des réponses derrière cette porte. Cela faisait deux mois qu'elle avait l'impression d'être une étrangère à elle-même, et elle n'avait toujours pas pris l'habitude de vivre avec. Ces 25 ans de sa vie envolés laissaient comme un trou dans son âme. Un peu comme si elle était un puzzle qui n'avait pas fini d'être assemblé, et qui était loin de l'être.

La porte de bois s'ouvrit alors, et la jeune femme tomba nez à nez avec la directrice. Elle resta immobile, ne sachant si elle devait pénétrer dans son bureau ou pas. Quelques secondes (qui parurent très longues aux yeux d'Anja) s'écoulèrent pendant que Kristen l'analysait de haut en bas. Ne sachant comment elle devait interpréter ce regard, qui avait l'air de s'arrêter sur les moindres détails permettant d'établir un jugement rapide, elle se détendit finalement quand sa supérieure l'invita à entrer. Cette dernière la laissa passer devant elle, l'invitant d'un geste de la main, avant de lui demander :

Comment se passent vos premiers jours à Poudlard ? Je veux dire, vos premiers jours en tant qu’enseignante ?

Anja se retourna vers la directrice. Si la nouvelle professeur avait l'air tout à fait détendue, elle sentait que dans sa tête s'agitaient les dizaines de questions qu'elle aurait aimé pouvoir poser tout de suite, sans passer par les convenances. Néanmoins, elle lui répondit, souriante :

Bonjour Kristen.

Elle se rappelait de cette femme, et du premier entretien qu'elle avait eu avec elle afin de juger ses compétences pour le poste de professeur de Botanique. Elle se rappelait également très bien du long regard appuyé qu'elle lui avait lancé lorsqu'elle avait appris qu'elle était amnésique. Et malgré cela, Kristen l'avait engagée. La jeune femme lui était reconnaissante, même si elle ne le montrait pas explicitement. Si elle n'avait pu pénétrer l'enceinte de Poudlard, qui sait où elle aurait été à cette heure là.

Mes premiers jours se passent plutôt bien, merci. Je dois avouer que j'appréhendais un peu mes premiers cours, n'ayant jamais été...

Brusquement, Anja se stoppa. Elle allait dire, par réflexe, « n'ayant jamais été professeur avant ». Son cœur se serra alors douloureusement, et elle baissa la tête quelques secondes, pinçant ses lèvres. Elle ne savait pas ce qu'elle avait été jusqu'à présent, et cette pensée lui était douloureuse. Elle savait qu'elle allait devoir apprendre à faire avec. Les médecins lui avaient dit. Son traumatisme crânien avait été très important, et les chances qu'elle retrouve la mémoire étaient... infimes. Et pourtant, elle ne pouvait penser à abandonner son passé de la sorte, à faire une croix dessus. Si certains cherchaient à l'oublier, c'était tout le contraire pour elle.

La jeune femme releva alors la tête et regarda Kristen dans les yeux. Si penser à sa condition lui était douloureux, elle était à Poudlard pour justement avoir les réponses à ses questions. Elle balaya donc l'air d'un geste de la main et reprit, impatiente de changer de sujet :

Enfin voilà. Kristen, reprit-elle d'une façon plus sûre, si j'ai demandé à vous voir, c'est que j'aurais une question à vous poser. Je ne sais pas si vous pourrez me répondre, mais autant essayer.

Elle ne savait pas si la directrice avait une idée de sa réelle présence ici, autre que pour un entretien formel de rentrée. C'est pourquoi la jeune professeur attendit, avant de poursuivre, que cette dernière lui montre par un quelconque signe qu'elle était disposée à l'écouter et à l'aider. Peut-être, après tout, que ses problèmes ne l'intéressaient pas tant que cela.

// Absente du 15 au 23 février. \\
« Demain nous courrons plus vite, nos bras s’étendront plus loin... C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé. »

Un nouveau départ  PV 

Kristen referma la porte derrière l’enseignante et continua de l’observer. La directrice perçut dans les paroles d’Anja Van Drecken une espèce d’appréhension, et Kristen devina facilement pourquoi. Anja s’apprêtait à dire qu’elle n’avait jamais été quelque chose, mais elle se ravisa, consciente qu’elle ne pouvait pas le savoir. Elle s’ignorait elle-même, ignorait ce qu’elle avait été ou n’avait pas été, mais au moins en avait-elle conscience ! C’était déjà une chance en soi.

Anja Van Drecken ne prit pas le temps de s’apitoyer sur son sort et de penser à quel point son cas était malheureux, puisqu’elle enchaîna avec une énergie nouvelle sur le vif du sujet - ou presque. Kristen soutint son regard avec intérêt, et, avant que l’enseignante ait terminé sa phrase, elle la dépassa, marchant en direction de son bureau. Kristen marchait toujours vite, même pour parcourir de toutes petites distances. Elle aimait que les choses soient faites rapidement, car il n’y avait jamais de temps à perdre. Se déplacer lentement était l’une des plus grandes pertes de temps, car elle était coriace et insidieuse. La plupart des gens ne se rendaient pas compte du temps qu’ils perdaient à se déplacer lentement.

Elle gravit les deux marches qui permettaient d’accéder à l’espèce d’estrade sur laquelle étaient situés son bureau et d’autres meubles en une enjambée, et se retourna. Anja devait déjà avoir fini de poser sa question, mais Kristen n’y avait que moyennement fait attention. En entendant le début de la phrase, elle en avait deviné la fin. De toute façon, quand on venait la voir, c’était souvent pour lui poser des questions, et pas du genre « comment allez-vous, aujourd’hui ? ».

« Oui, eh bien, je vous écoute ? »

Elle haussa un sourcil, amusée par la convenance : annoncer qu’on va poser une question avant de la poser, et attendre l’autorisation pour se lancer. Une autre perte de temps.

« Si je voulais essayer de définir d'une manière quelconque l'expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d'yeux brillant plus énergiquement de l'horreur de l'ennui et du désir immortel de se sentir vivre. »

Un nouveau départ  PV 

Kristen sembla disposée à écouter Anja. Cette dernière, en entendant ses quelques mots, sentit son cœur se serrer et accélerer. Elle appréhendait la réponse autant qu'elle l'attendait. Elle aurait aimé, à cet instant précis, pouvoir tenir entre ses doigts un de ces petits cylindres en papier rempli de tabac pour se détendre, comme elle en avait tant l'habitude. Ne pouvant cependant se permettre de fumer dans le bureau de sa supérieure, elle tenta de garder un air aussi neutre que possible, et se lança.

Vous n'êtes pas sans savoir que je suis... amnésique.

Ce mot lui restait douloureux. Elle avait la sensation d'avoir une maladie dont on n'osait dire le nom, comme si la nommer la rendait plus réaliste. Comme si tant qu'elle restait non-identifiée, cachée sous l'ombre, elle n'existait pas. Mais tout cela n'était qu'illusoire, et venait un moment où il fallait faire face à la réalité. Le déni n'était en rien bénéfique. Anja se devait donc de poser la question qui lui brûlait la langue. Mais pour cela, d'abord devait-elle raconter comment elle était devenue amnésique, et la jeune femme n'avait pas vraiment envie de repasser par cette étape. Cela lui rappelait non seulement des souvenirs douloureux, mais l'obligeait également à raconter sa vie, ce qu'elle n'aimait pas particulièrement. Elle commença néanmoins à expliquer ce qui s'était passé, sur un ton rapide, comme si ce qu'elle disait n'avait pas d'importance.

Il y a deux mois, j'ai eu un accident de voiture. On m'a emmenée à l'hôpital, détecté un traumatisme crânien, bref.

Anja balaya l'air d'un geste de la main.

Les secours ont retrouvé mon sac dans ma voiture, et parmi tout ce qu'il y avait dedans, ma baguette y était. Bien sûr au début je ne savais pas ce que c'était, mais lorsque je l'ai touchée, une sorte d'onde de choc m'a traversée, et les seuls mots qui me sont revenus en mémoire ont été sorcière et Poudlard.

La jeune femme s'arrêta quelques secondes, pinça ses lèvres et croisa nerveusement ses bras, ne sachant quoi en faire d'autre.

Toutes mes connaissances sur la magie me sont revenues. Les sorts, le Quidditch, je me rappelais même où était Poudlard et que c'était une école de magie. Aucun de mes savoirs n'a été touché — même si tout était flou au début —, seule ma vie s'est évaporée.

Le terme « seule » n'était peut-être pas des plus appropriés, la vie étant tout ce qui constitue un individu. Mais Anja, ne voulant pas que Kristen s'apitoie sur son sort — elle ne savait pas si c'était son style, mais dans tous les cas, elle détestait inspirer de la pitié aux autres —, préférait aborder tout cela sur un ton moins dramatique. Elle décroisa ses bras et posa deux doigts sur ses tempes avant de reprendre.

Et justement, je ne comprends pas pourquoi Poudlard, ce mot spécialement, m'est revenu en tête. Pourquoi pas Durmstrang, Pré-au-Lard, ou même bièraubeurre ? J'ai comme la sensation, un sentiment qui ne veut pas se détacher de moi, que si seul Poudlard m'est revenu en mémoire et que je suis là aujourd'hui, c'est qu'il y a une raison.

Elle reprit de nouveau une pause, observant Kristen dans les yeux, et posa finalement la question qui lui taraudait l'esprit.

Voilà donc ce que je me demandais : serait-il possible que j'ai déjà foulé les couloirs de l'école ? Je me disais que peut-être, j'y ai été élève, ou que j'ai au moins visité les lieux. Auriez-vous donc un moyen de confirmer ce que je pense ? Je ne sais pas, en fouillant dans les archives ou autre part, il doit bien il y avoir mon nom inscrit quelque part.

Une pointe d'impatience mêlée à de l'exaspération termina sa phrase. Anja aurait aimé pouvoir enfin avoir un indice sur qui elle avait été, et depuis juin dernier, toutes ses recherches avaient été infructueuses. Elle voulait savoir.

// Absente du 15 au 23 février. \\
« Demain nous courrons plus vite, nos bras s’étendront plus loin... C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé. »

Un nouveau départ  PV 

Un accident de voiture, c’était à la fois tristement évident et évidemment pathétique. Ces engins démoniaques moldus ne pouvaient qu’être sources de problèmes. Un instant, Kristen crut penser qu’Anja méritait son accident, car pour une sorcière, conduire une voiture, c’était un peu une hérésie. Cette pensée ne dura qu’une seconde, pour laisser place à des sentiments plus sains – elle fut aidée par l’intérêt qu’elle éprouvait pour le phénomène qui lui avait fait retrouver des fragments de mémoire : simplement en touchant sa baguette. Cette découverte devait être analysée.

Cependant, la mémoire d'Anja semblait s’être plus particulièrement attachée à Poudlard. Kristen fit un sourire en coin et plissa un peu les yeux. En fait, elle était très satisfaite d’avoir anticipé les attentes du professeur Van Drecken. Elle attrapa un porte-documents marron sur son bureau et le tendit à la jeune femme.

« Anja Van Drecken, diplômée de l’école de sorcellerie Poudlard en l’année 2035, maison Serpentard. »

Elle marqua une pause et, pour qu’Anja n’ait pas l’impression de remettre en question les fondements de son existence avant de saisir le porte-documents, elle précisa :

« Il y a principalement des bulletins scolaires, les résultats des B.U.S.E et des A.S.P.I.C, quelques commentaires du Directeur de Maison. »

Elle regarda à nouveau Anja de la tête au pied, en pensant à nouveau et tout à fait involontairement : « un accident de voiture… » car elle avait espéré mieux, plus original et surtout moins Moldu. Au moins Anja avait-elle eu la décence de n’être pas morte, car mourir d’une façon si peu magique aurait été, pour Kristen, un affront. Elle qui voulait de préférence mourir en héros, lors d’une grande guerre pour protéger les siens, pleine de grandes idées finalement… un accident de voiture ! il n’y avait pas de mort plus inutile et plus fade. Elle eut une vive pensée pour Arseni, qui était mort inutilement lui aussi, en un instant : on est vivant et après, hop, on est mort – elle ravala cette pensée en rehaussant le menton.

« Si je voulais essayer de définir d'une manière quelconque l'expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d'yeux brillant plus énergiquement de l'horreur de l'ennui et du désir immortel de se sentir vivre. »

Un nouveau départ  PV 

Kristen attrapa sur son bureau un porte-document marron, tout ce qu'il y avait de plus banal. D'un œil intrigué, Anja l'observa. Elle ne l'avait absolument pas remarqué. Il ne lui avait pas non plus traversé l'esprit que Kristen aurait pu anticiper ses attentes. Et pourtant, il semblait bien.

Anja Van Drecken, diplômée de l’école de sorcellerie Poudlard en l’année 2035, maison Serpentard.

Le cœur d'Anja rata un battement. Sa gorge se serra brutalement. Elle avait du mal à croire ce qu'elle avait entendu. Elle, élève à Poudlard, à Serpentard. Toute cette impression obsédante qu'elle avait eu d'avoir un lien avec cette école durant ces deux derniers mois s'avérait juste. Rien n'avait été le fruit de son imagination. Alors, ce fut comme un sentiment de soulagement qui s'empara d'elle. Soulagement mélangé à un soupçon de joie. Elle avait tellement eu peur de s'être complètement trompée et de se rendre compte qu'elle n'avait rien à faire ici. Tellement eut peur de se perdre encore plus que ce qu'elle n'était déjà. Car, oui, il n'y avait aucun doute que cela l'aurait fait plonger dans un désarroi encore plus profond.

Attentivement, et pourtant impatiente de se saisir du dossier, la jeune femme écouta Kristen lui dire ce qu'il contenait. Des bulletins et des appréciations. C'était amplement suffisant pour l'instant. Même bien plus que ce qu'elle espérait. C'était un premier pas, un premier pilier qui devait l'aider à reconstruire petit à petit son passé. D'une voix reconnaissante, elle lui dit simplement, en attrapant le porte-document :

Merci Kristen.

Et ces deux mots avaient un sens bien plus profond que ce que la directrice pouvait peut-être s'imaginer. Anja ouvrit alors le dossier et parcourut du regard les feuilles qui s'y trouvaient. Elle lut certains commentaires de son directeur de maison qui n'étaient pas toujours bons. Un sourire se dessina sur son visage. Tournant la page, elle tomba sur une photo d'elle jeune accrochée à des papiers administratifs et resta fixée dessus plusieurs secondes. Oui, c'était bien plus que ce qu'il lui fallait. Refermant délicatement le porte-document, Anja releva son visage vers Kristen et lui demanda :

Est-ce qu'il serait possible que je le garde ?

Elle n'avait pas envie de le regarder ici. Elle voulait être seule pour cela. Elle en avait besoin.

// Absente du 15 au 23 février. \\
« Demain nous courrons plus vite, nos bras s’étendront plus loin... C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé. »

Un nouveau départ  PV 

Kristen hocha la tête lorsqu’Anja la remercia, l’air de dire « mais c’est tout naturel, voyons. » La directrice observa quelques instants l’enseignante feuilleter son dossier, essayant vaguement de s’imaginer ce qu’elle pouvait penser, et détourna le regard. C’était un moment intime, quelque chose entre Anja Van Drecken et son passé, qu’il ne fallait pas bousculer. Kristen regardait donc ailleurs, très intéressée par les nombreux ouvrages qui couvraient ses murs, quand la jeune femme reprit la parole. Elle voulait garder le dossier. Kristen sourit faiblement et dit :

« Évidemment. Prenez le temps qu’il vous faudra. »

Elle mit ses mains dans ses poches. Elle avait l’impression que la situation était gênante, mais elle ne savait pas bien pourquoi. Elle avait simplement fait ce qu’il fallait, sans y penser plus que cela, et elle avait pourtant en face d’elle quelqu’un qui semblait bouleversée par ce qui venait de lui arriver. Ce décalage était déconcertant, mais elle avait malgré tout le sentiment de pouvoir en comprendre la cause. Anja était paumée : l’ébauche d’un panneau était déjà un miracle.

« Je vous aurais bien offert un thé, mais j’ai beaucoup de travail… »

L'un comme l'autre était vrai. Kristen, en tant qu'anglaise pure souche, avait un truc avec le thé, et si elle ne se sentait pas trop dérangée, elle pouvait en offrir volontiers. Dans les faits, cela n'arrivait que rarement, puisqu'elle était souvent très prise avec son travail, ou bien dérangée par la présence de quelqu'un qu'elle n'appréciait pas. Dernièrement, elle avait cependant développé un petit rituel : le week-end, elle prenait son thé avec Aude. Kristen y prenait grand soin, faisant apporter des petits gâteaux et surtout, des macarons. Occupée ou non, croulant sous le travail ou non, ce moment était important.

Elle posa les yeux sur le dossier que le professeur Van Drecken tenait entre ses mains.

« … et vous aussi. »

Elle fit quelques pas et interrogea poliment :

« À moins que vous n'ayez autre chose à me demander ? »

« Si je voulais essayer de définir d'une manière quelconque l'expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d'yeux brillant plus énergiquement de l'horreur de l'ennui et du désir immortel de se sentir vivre. »

Un nouveau départ  PV 

La main d'Anja se resserra sur le porte-document. Ses jointures blanchissantes la trahissaient. C'était comme si elle voulait s'assurer qu'elle ne le perdrait pas, maintenant qu'elle était sûre de pouvoir le garder. Elle cala le dossier sous son avant-bras, le suivit du regard, puis releva la tête.

Merci beaucoup.

Deux simples mots, qui étaient beaucoup plus sincères qu'un long discours. La jeune femme se sentit alors gênée quand Kristen lui annonça qu'elle lui aurait offert un thé si elle n'était pas aussi occupée. À vrai dire, elle avait du mal à s'imaginer la scène. Qu'est ce que la directrice et elle pouvaient avoir à se dire ? Aucun sujet de conversation ne lui venait à l'esprit. Son passé ? Elle préférait éviter d'entrer trop en profondeur dans le sujet. La rentrée ? Trop bateau. Ses vacances ? Trop personnel pour une conversation formelle. Elle ne voyait pas sur quoi elles pouvaient s'entretenir plus longtemps, sans que la situation ne devienne embarrassante par un probable blanc qui s'installerait et une discussion ennuyeuse. Non, cette pensée ne faisait que la rebuter.

Et puis Kristen avait raison, Anja avait du travail. Un travail différent que celui de corriger des copies ou administratif. Un travail plus personnel et profond, qui amenait à se poser des questions dont les réponses étaient autant angoissantes qu'attirantes. Et c'est pourquoi la jeune femme décida qu'il était temps pour elle de quitter les lieux.

Non, c'était tout. Merci pour le temps que vous m'avez accordé... et pour le dossier.

Son bras se resserra contre son corps, sa hanche sentit l'appui dudit objet.

Bonne journée à vous.

Et sur ce, après un bref signe de tête, Anja se retourna et se dirigea vers la porte. Le chemin du bureau de la directrice aux cachots lui paraîtrait bien long.

FIN

// Absente du 15 au 23 février. \\
« Demain nous courrons plus vite, nos bras s’étendront plus loin... C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé. »