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 RPG+  La promesse du bonheur  PV 

Kristen était partagée entre deux réactions contradictoires. D’une part, elle savait qu’Aude était différente des autres, qu’elle n’aurait jamais rien à voir avec eux même si elle le voulait. Rien à voir avec elle non plus, d’ailleurs. De l’autre, elle craignait d’avoir sur elle une mauvaise influence. Elle se sentirait extrêmement coupable si elle commençait à faire d’elle quelqu’un de moins pur qu’elle ne l’était. Elle aurait alors détruit quelque chose de grandiose.

« On ne tombe pas là-dedans comme ça, sous le coup de la colère. Et même si tu pouvais l'utiliser une fois, ça ne changerait pas qui tu es. Les mages noirs se reposent davantage sur la magie noire, ça leur est plus… naturel. Chez toi, ce ne serait précisément pas naturel. »

Elle baissa les yeux sur sa main couverte de cicatrices.

« En ce qui me concerne, à titre d’exemple… J’ai commencé à m’y intéresser ici, quand j’étais élève. En fait, sans vouloir me vanter, j’étais trop bonne élève pour me contenter de ce qu’on enseignait ici. En sixième année, j’ai fait partie de la délégation de Poudlard pour le tournoi des Trois Sorciers qui avait lieu à Durmstrang. J’ai compris qu’on faisait trop de choix sur l’enseignement à Poudlard, or, je voulais tout savoir. »

La pièce même, remplie d’ouvrages en tous genres, était l’exemple idéal de ce qu’elle disait.

« Je n’avais pas de mal à accéder aux livres de la réserve, avec l’autorisation de mes professeurs. Et j’ai fait mes propres recherches. D’abord, je ne voyais pas le problème à pratiquer la magie noire. Bien sûr, je ne pouvais pas le faire, mais en théorie, cela me semblait juste différent et tout aussi utile. »

Elle se livrait énormément et était un peu honteuse de raconter tout ceci.

« Et finalement… ça m'a fascinée. Je voulais expérimenter et repousser toutes les limites de la magie. Tu sais que je m’intéresse à tout. »

Elle marqua une pause.

« Parallèlement à mes études, je faisais mes propres recherches. Quand j’ai travaillé au Ministère, j’ai fait quelques écarts… Certains de mes collègues les voyaient d’un très mauvais œil, les autres faisaient comme s’ils ne voyaient rien. En tout cas, on ne pouvait pas me reprocher mon efficacité. Et à l’époque, l’efficacité était ce qu’il y avait de plus important. On ne se posait pas tellement plus de questions. »

En effet, la brigade dont Kristen avait fait partie avait un objectif : mettre hors d’état de nuire ce qui nuisait. On s’occupait naturellement des créatures dangereuses, mais aussi, et c’était plus problématique, des êtres qui n’étaient pas franchement des créatures mais qui présentaient un danger pour la communauté. Les harpies et les vampires en faisaient partie. Officiellement, on présentait les choses ainsi : « une créature mangeuse d’hommes a été anéantie. » Tout le monde était simplement rassuré de l'apprendre.

C’était là-bas que Kristen avait aiguisé son sortilège fétiche, le Sectumsempra qui lui servait d’épée à très longue portée.

« Dans mon entourage, tout le monde a fermé les yeux. Nathan et mes parents aussi. Pourtant, ils savaient. »

Elle ne leur faisait aucun reproche. Elle savait qu’à l’époque, elle les aurait envoyés paître s’ils lui avaient fait la moindre remarque. Elle aurait continué de toute façon, car elle faisait ce qu’elle voulait.

« Ensuite, j’ai voyagé un an en Allemagne. C’est là-bas que j’ai rencontré Baldur Feuerbach… le père d’Owen, donc. Tu te souviens quand je te parlais d’un homme qui avait grandement contribué à gâcher ma vie ? »

Elle hésita.

« Je suis responsable de tout, mais il m’a bien aidée. Il me fascinait autant que me fascinait sa magie. Et j’ai plongé avec lui. »

Sa tête s’embrouillait à force de s’expliquer. Elle voulut conclure :

« Tu n’es pas comme ça. Tu n’es pas comme moi. Mais imaginons. Si un jour je m’apercevais que j’ai une mauvaise influence sur toi… Je ne le supporterais pas et je préférerais… »

Nouvelle hésitation.

« …te laisser, comme tu dois être. »

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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39

LA BLESSURE QUI NE SE REFERMERA JAMAIS


L’attirance de Kristen pour la magie noire n’avait rien de surprenant à mes yeux. Un oeil entraîné ne pouvait pas négliger la nature des volumes qui garnissaient sa bibliothèque personnelle, tout comme un coeur sensible aux auras magiques ne pouvait fermer les yeux sur les sombres émanations de sa main gantée. A l’énoncé de sa vie brièvement résumée, je restai silencieuse en comprenant qu’elle réfutait catégoriquement les théories que je venais de lui avancer. J’esquissai même la naissance d’un sourire, consciente des moyens qu’elle était prête à déployer pour me préserver. J’écoutai donc la leçon avec d’autant plus d’attention que Kristen s’était toujours montrée peu bavarde sur son passé. A mesure que le récit se faisait de plus en plus tortueux, je sentis une forme de soulagement m’envahir. La magie noire n’avait pas l’emprise escomptée sur moi ; tout du moins ce que j’avais éprouvé ne correspondait que très peu au processus décrit par ma compagne. La sensation de soulagement se figea néanmoins en moi quand Kristen évoqua la possibilité de m’abandonner si cela devait me protéger.

Mécaniquement, je me dressai sur mes jambes sur le bruit disgracieux de ma chaise repoussée de quelques centimètres. Mon coeur battait si fort dans ma poitrine. J’avais la sensation d’avoir sentit un coup de poignard glacé le transpercer d’un coup net et sans bavure. Mes mâchoires étaient si contractées qu’elles me faisaient presque mal. Je ne pouvais détourner mes yeux de Kristen ni la regarder avec plus de colère que celle qui venait harceler les remparts de mon esprit à cet instant. Une crainte que je croyais endormie depuis plusieurs années venait soudainement de ressurgir des profondeurs de mon âme. Une crainte que les paroles de la femme que j’aimais plus que tout au monde venaient d’exhumer avec une violence inouïe.

« C’est hors de question ! m’entendis-je m’exclamer. »

La peur de l’abandon était si profondément enracinée en moi que je sentis mes membres parcourus par des tremblements de rage, ceux que des décennies d’injustice avaient gravés sur les parois de mon coeur. Je me revis enfant : petite créature sans parents, seule, irrémédiablement seule, obligée de s’inventer des amis imaginaires à défaut d’en posséder de réels. Je me revis adolescente, aux côtés d’une illusion permanente, celle d’une soeur que la nature ne m’avait pas offerte. Je me revis jeune maman, contrainte de dissimuler l’existence de mon propre enfant, sans pouvoir lui donner tout l’amour que j’avais à lui offrir. Et je me projetai maintenant dans un futur incertain, aux contours flous, dans lequel Kristen me tournait le dos, s’éloignant progressivement pour disparaître à son tour. L’image me fendit à ce point le coeur que les larmes me montèrent instantanément aux yeux. Des larmes que je ravalai difficilement en me mordant la langue.

Nul autre que moi n’avait autant souffert de la solitude et de l’abandon. Nul autre que moi ne savait à quel point cette blessure irrémédiable avait longtemps saigné mon coeur. La ressentir de nouveau dans le creux de ma poitrine me plongea dans un état de détresse qui mit mon coeur au bord de mes lèvres. Je brûlai d’insulter Kristen de tous les noms, de lui infliger le dixième de l’effroi qu’elle venait d’éveiller en moi, pour que jamais plus il ne lui vienne à l’idée de proférer de telles paroles, mais j’en étais incapable. Au lieu de ça, je contournai la table et comme une prédatrice je fondis sur elle pour la coincer contre sa chaise.

« Je t’interdis de m’abandonner ! Tu m’entends ?! Je t’interdis de m’infliger ça ! PAS TOI ! Je ne le supporterais pas ! J’ai passé ma vie à me bercer d’illusions parce que je n’avais personne. J’ai passé ma vie à chasser des ombres et des fantômes du passé. Maintenant que j’ai le droit à un peu de bonheur, je t’interdis de me l’enlever ! Je t’interdis de m’infliger cette douleur ! Je ne m’en remettrai pas… je ne le mérite pas ! Je ne veux plus jamais t’entendre me menacer de m’abandonner pour mon bien ! Il n’en ressortirait aucun bien ! Aucun bien, tu entends ?! »

Ma colère était si grande à cet instant que je ne pus retenir mon bras. La gifle que j’infligeai à Kristen me déchira instantanément le coeur. Les digues cédèrent et mes larmes coulèrent sur mes joues.

« Et ceci pour que tu ne l’oublies jamais. »

Pleurer me vida de mon effroi, un peu comme s’il s’écoulait naturellement de mon corps pour glisser le long de mon visage crispé. La place que la peur n’occupait plus dans mon esprit me permit de comprendre la portée de mon geste. J’en pleurai deux fois plus et soucieuse de réparer le pire, je me penchai vers le visage de Kristen et déposai un baiser appuyé sur ses lèvres en passant ma main dans ses cheveux.

« Pardon, je ne voulais pas… »

Apeurée par ce que je venais de faire, je reculai, lui tournai le dos, puis marchai vers un coin de la pièce où je pouvais enfouir mon visage entre mes mains pour pleurer en silence. Kristen ne me pardonnerait peut-être jamais la main que j’avais levé sur elle, en tout cas je ne me sentais en aucun cas le pouvoir de me le pardonner, mais savait-elle à quel point je l’aimais ? A quel point je ne pouvais imaginer d’avenir qu’elle n’habitât pas entièrement ? Folle de chagrin, je tentai de remettre un semblant d’ordre dans mes émotions en respirant doucement par le nez, le coeur lourd, irrémédiablement lourd, du spectre de l’abandon qui pesait sur lui.

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Elle sut qu’elle avait fait une erreur quand elle entendit racler la chaise. Kristen manqua de sursauter et regarda Aude avec un air stupide. Elle cherchait dix mille excuses dans sa tête mais ne put rien dire, car elle sentait que si elle ajoutait un mot, elle ne ferait qu’alimenter la colère d’Aude. Colère pour quoi ? Elle ne le savait pas encore. Elle n’avait pas l’impression d’avoir dit quelque chose qui pouvait lui valoir une telle réaction.

Aude cria alors que c’était hors de question. Face à elle, Kristen se sentait minuscule, comme une enfant qui se prend la plus belle réprimande de sa vie. Elle se plaqua contre sa chaise en attendant que ça passe, franchement impressionnée par l’attitude de sa compagne, dont les yeux commençaient à se remplir. Aucune larme ne coula, cependant. Pas tout de suite. Au lieu de ça, elle se jeta sur Kristen et la plaqua plus encore contre sa chaise. Kristen eut l’impression qu’elle aurait pu ne faire qu’un avec cette chaise, elle mourait d’envie de se fondre dedans.

Se plaquant plus encore contre le dossier, elle écouta les remontrances d’Aude en se répétant intérieurement qu’elle avait bien merdé et que c’était trop bête, que ce n’était pas du tout son intention. Elle n’avait pas vraiment l’occasion d’en placer une.

La gifle déclencha les larmes. Kristen était complètement soufflée par ce geste. Jusqu’alors, elle se tenait comme un enfant paralysé qui attend que la colère passe pour pouvoir s’expliquer, et là, elle était simplement ahurie. Elle, Kristen Loewy, venait de se prendre une gifle. Elle n’en revenait pas. Elle essaya de prendre la mesure de ce geste : est-ce que c’était irrémédiable ? Ses mots avaient-ils été si durs ? Elle ne comprenait pas selon quelle logique tout ceci arrivait.

La suite la surprit plus encore, car à la gifle succéda le baiser. Les joues d’Aude étaient carrément mouillées de ses larmes, aussi celles de Kristen le furent-elles. Mais elle n’en demeurait pas moins bête. Elle ne put que regarder Aude s’éloigner. Elle était juste là, mollement assise sur sa chaise, une joue qui avait chauffé et les deux qui étaient humides, les bras ballants de chaque côté.

Qu’est-ce qui était plus fort : la gifle ou le baiser ? Fallait-il prendre en compte l’ordre chronologique, et donc, le baiser annulait-il le premier geste ? Est-ce que tout n’était pas foutu ? Il lui fallut quelques longues secondes pour se remettre les idées en place.

Depuis plusieurs années, elle entendait à droite et à gauche qu’elle était néfaste. Nathan ne lui avait pas dit explicitement, mais elle avait deviné que c’était ce que pensaient les parents de ce dernier. Ils répétaient que Kristen avait une mauvaise influence (une influence néfaste) sur leur fils. Et puis, suite à « l’accident » avec Owen et quand Kristen s'en était souvenue, c’était sa propre mère, Cordelia, qui lui avait laissé entendre qu’elle était néfaste et que par conséquent, elle ne pourrait plus être la mère de son fils. Finalement, elle avait fini par penser que c’était vrai, qu’elle était néfaste. Les parents de Nathan, sa mère, et elle-même plus que n’importe qui d’autre, lui avaient si bien répété ce mot qu’elle se l’était approprié tout à fait, en faisant presque un trait de caractère. Or, elle ne voulait pas être néfaste, surtout pas avoir une « influence néfaste » sur Aude. Si partir était la protéger, elle aurait pensé qu’il était plus responsable de le faire. Visiblement, ça ne pouvait pas marcher comme ça.

Pourquoi ? Parce qu’Aude l’aimait vraiment. Ça lui faisait peur. Bien sûr, elle-même l’aimait comme elle n’avait jamais aimé personne et la laisser lui aurait brisé le cœur. Mais elle se rappelait aussi qu’elle avait aimé un homme néfaste et que ça lui avait gâché la vie. Elle ne voulait pas reproduire ce schéma et cette fois, être la méchante, briser celle qu’elle aimait.

Ça lui faisait peur, mais elle fut beaucoup trop émue pour laisser sa peur prendre le dessus. Elle sortit de sa léthargie. Tant pis. Elle la garderait de toute façon, elle l’enfermerait pour l’empêcher de partir, même. Elle le lui avait déjà dit, comme une relative plaisanterie, quand elle était arrivée à Poudlard pour échapper à Ricoter. Aude resterait près de Kristen et Kristen resterait près d’Aude, pour le meilleur et pour le pire, voilà. Aude ne pourrait pas dire qu’on ne l’avait pas prévenue. Néfaste ? Peut-être, tant pis.

Elle se leva, faisant racler sa propre chaise. Ses pas jusqu’à Aude furent silencieux. Elle l’attrapa par la taille et la serra fort. Elle posa son front contre son épaule.

« D’accord. Désolée. Je ne le ferai plus. Promis. »

Elle ne savait pas trop quoi ajouter. C’étaient des excuses d’enfant.

« Tu m’as giflée, dit-elle en l’embrassant sur la joue. Tu es incroyable. »

Elle déposa sur sa joue de rapides petits baisers qui souriaient. Oui, tant pis.

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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DANS LE CREUX DE SA MAIN


Un frisson descendit le long de mon échine lorsque la chaise de Kristen racla le sol. Je fermai les yeux et me mordis la lèvre en priant les dieux qu’une porte ne claque pas dans la foulée. Mais aucune porte ne claqua ce jour là. Au lieu de ça, Kristen me surprit en me prenant par la taille. Je ne l’avais même pas entendu m’approcher ! Mais qu’importe, je laissai toutes mes craintes fondre sur le sol maintenant que le poids horrible de la culpabilité s’en était soudain allé de mes épaules. Je soupirai, soulagée de sentir la présence de Kristen m’envelopper. Le geste lent, tendre, je passai mes doigts sur les siens et me laissai emporter par le son de sa voix. L’entendre avait presque autant d’importance que le message qu’elle déposa au creux de mon oreille. C’était le symbole qu’elle ne partirait pas ; le symbole qu’elle peuplait l’instant présent.

Je rouvris les yeux. Mes larmes avaient séché. Ma joue me brûlait un peu plus à chaque nouveau baiser que Kristen y déposait. Comment pouvait-on à ce point passer de la frayeur au désir intense en l’espace de quelques secondes seulement ? La passion, me répondit ma petite voix intérieure. Je n’y trouvais rien à redire. L’amour que j’éprouvais pour Kristen ne nécessitait aucune autre preuve que celles qui venaient d’être données, tout comme celui qu’elle me vouait se manifestait à travers sa décision de se tenir contre moi.

Ne pouvant amenuiser le pincement au coeur qui se manifestait dès que je repensais à cette gifle, je me complus dans le silence. Je profitai comme jamais de la proximité de Kristen, savourant la simplicité de ce moment comme si nous venions de nous retrouver après des mois entiers de séparation. Guidée par une force intérieure, je pris sa main entre les miennes. Celle que la magie noire avait souillé jusqu’à former des cicatrices irrégulières sur son dos. Instinctivement, Kristen referma sa main, mais je l’obligeai à ne pas me résister en raffermissant ma prise.

« Laisse-moi faire, lui demandai-je davantage que je le lui ordonnai. »

Elle ne lutta pas malgré ses réticences enfouies. Délicatement, je repris l’exploration minutieuse de ses cicatrices. Je me fiai à mon seul sens du toucher, m’obligeant à conserver mon regard braquer droit devant moi. Les blessures qui filaient sous la pulpe de mes doigts conservaient le souvenir de leur création à travers l’émanation diffuse de magie noire qui, bien que réduite à un faible murmure, se débattait contre moi. Ma propre magie ne se propageait qu’à travers un chuchotement atténué, flairant sa rivale pour mieux la comprendre et s’en protéger.

« Nous n’avons plus à nous cacher, tu ne crois pas ? demandai-je à Kristen, l’air de rien, sans cesser mes caresses. »

Parce que je ne pouvais décemment pas me résoudre à laisser l’image de cette gifle perdurer dans nos esprits, je pivotai doucement sur moi-même en gardant la main de Kristen entre les miennes. De nouveau placée sous la lumière ardente de son regard, je me forçai à lui sourire pour ne pas paraître trop coupable. Je ne lui laissai pas le temps de réagir que je portai sa main meurtrie contre mon épaule. Là-dessus, je penchai ma tête jusqu’à ce ma joue repose contre le creux de cette main maudite. Maudite, certes, mais qui n’éveillait en moi ni répugnance ni crainte.

« Je te vois telle que tu es et je ne crains rien de ce qui émane de toi puisque tu m’aimes. »

Je relevai finalement ma tête, tournai mon visage, et déposai un baiser appuyé dans le creux de sa main que ma magie gardait inoffensive puis je la replaçai délicatement le long du corps de ma compagne. Soulagée.

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C’était ça, Aude Luneau, forte et douce. Kristen mourait d’envie de prolonger ce moment, que chaque seconde soit une éternité. Mais il fallait penser aux choses sérieuses.

« Oui, dit-elle. »

Mais elle ne parvint pas à prononcer les mots qui allaient avec.

Ne pas se cacher l’une à l’autre, d’accord. Kristen aurait du mal à tout à fait assumer tous ses côtés sombres face à Aude, mais celle-ci l’acceptait visiblement telle qu’elle était. Alors, elle ferait de son mieux pour ne plus laisser de zones d’ombre au-dessus d’elle. Concernant les autres, en revanche, on dit bien…

… « Pour vivre heureux, vivons cachés. » Kristen n’était pas franchement de cet avis, puisqu’elle n’avait pas eu l’intention de cacher sa relation avec Aude. Elles étaient allées à la finale de la coupe d’Europe de Quidditch ensemble, sans problème. Quand elles étaient en présence d’autres personnes, elles ne faisaient pas vraiment semblant. Kristen se fichait de ce qu’on pourrait dire, car elle ne croyait même pas que cela puisse agiter qui que ce soit. Une femme avec une femme, et alors ? Elle ne pensait pas non plus que dans l’esprit de quiconque cela puisse poser problème. Elle-même n’y faisait pas attention. La directrice de Poudlard avec l’ancienne directrice de Beauxbâtons ? Pas de problème non plus. C’étaient deux âmes, rien de plus compliqué.

« Tu as raison, je ne souhaite pas me cacher… Ni à toi, ni aux autres, commença-t-elle. »

Elle hésita en regardant ailleurs un instant.

« D'ailleurs, si ça venait à se savoir, je me ficherais de ce qu’on dirait. Sauf que… »

Elle soupira en ramenant son regard vers sa compagne.

« Je ne sais pas comment réagirait Owen. Tu sais qu’il a quelques problèmes ici à Poudlard. Hier soir, quand je suis passée dans la salle commune de Serpentard, il a été… un peu difficile. Je l’ai convoqué ici cet après-midi. »

Elle avait réfléchi à quelque chose pour sa punition. En effet, il avait été particulièrement insolent envers Kristen, qui était tout de même censée être la directrice de l’école, et elle n’avait pas pu laisser passer ça, surtout devant tous les autres Serpentard. Ils auraient trouvé cela étrange. Kristen ne souhaitait faire aucun favoritisme – même si elle en ferait sans doute, sans même le vouloir vraiment. Elle ne voulait pas non plus que tout Poudlard sache qu’Owen était son fils : elle avait peur que cela complique les choses du côté de ses camarades et des professeurs. Ici, Owen était un élève lambda, sans aucun lien particulier avec la direction de l’école.

« Quand il a su que j’étais à Poudlard, alors que pendant longtemps on lui avait répété que je parcourais le monde, que j’étais loin parce que j’étais un genre d’exploratrice… il l’a très mal pris. Il a pensé que je l’avais abandonné pour les autres enfants qui sont ici. »

Ses lèvres se tordirent sur le côté et elle se mordit la joue : elle réfléchissait.

« Bien sûr, il n’est pas question de ça, mais j’ai peur qu’il le prenne comme un nouvel abandon… »

Elle fit « Mh. » et laissa ses yeux aller dans le vague. Quand la lumière des cheveux blonds d’Aude Luneau la ramena de ses pensées, elle conclut :

« Bon... Faisons comme il nous plaît, et... On verra bien ? »

C’était un peu une philosophie de vie (qui n’avait pas toujours porté ses fruits).

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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LA TENDRESSE D’UNE MÈRE


Voir Kristen tenter de se faufiler entre sa raison et sa volonté me mis mal à l’aise. Je regrettais aussitôt d’avoir négligé la présence de son fils entre les murs du château, comme je m’en voulais de ne pas avoir eu une seule pensée pour la chair de ma chair jusqu’à cet instant. Pris de remords, je passai ma main le long du bras de Kristen. Ce contact était un réconfort adressé aussi bien à elle qu’à moi-même. Nous avions en commun d’avoir été des mères quelque peu singulières pour nos enfants, pour ne pas dire particulièrement absentes, sans pour autant renier l’amour profond que nous leur vouions.

Ne souhaitant pas la brusquer, je pris un ton délicat :

« Je ne te demanderai jamais de choisir entre moi et ton fils. J’ai parlé sans réfléchir. Il est sans doute plus raisonnable de ne pas le contrarier davantage… tout du moins, le temps que vos relations s’améliorent. »

Je savais la chose difficilement engagée, mais pas perdue pour autant. Le garçon que j’avais aperçu à la cérémonie de répartition dégageait quelque chose de très particulier. Une énergie et une volonté sans faille qui, si elles étaient nimbées d’une aura de revanche, ressemblaient beaucoup à celles qui habitaient Kristen. Mère et fils partageaient bien trop de points communs pour que leur relation continuât de s’enfoncer dans les limbes. J’espérais intimement que Kristen y songeait quand le doute l’assaillait. A défaut d’en être certaine, je lui offris un sourire pour l’assurer de mon soutien sans faille.

« Je suis certaine que tout rentrera dans l’ordre. Il ne peut en être autrement. »

Je m’avançai contre Kristen et posai ma tête contre son épaule. La fatigue que j’avais tenté de refouler pesait de tout son poids sur mon organisme. Mon esprit se mit à vagabonder, semblant presque jaillir de moi pour se disperser aux quatre vents. Mes préoccupations quant à la santé de Sybille me revinrent comme un boomerang en pleine figure. Je me redressai et, prenant la main de Kristen, l’invitai implicitement à me suivre pour retrouver nos places autour de la petite table parfaitement dressée.

En chemin, je n’arrivai cependant plus à cacher mes craintes et me tournai soudain vers Kristen en la suppliant du regard. Savoir le père de Sybille entre les mains de mages noirs tout aussi dangereux qu’il l’était lui-même m’inquiétait au plus haut point. Je redoutai que le traitement qu’ils lui réservaient, aussi justifié soit-il, ait un impact sur ma fille.

« Kristen… tu en sais bien plus que moi sur le fonctionnement des Horcruxes… j-je suis inquiète pour Sybille, lui avouai-je en soutenant difficilement son regard. Est-ce que le traitement que recevra son père aura un impact sur elle ? S’il venait à souffrir, en souffrirait-elle tout autant ? Il faut que je le sache, tu comprends ? »

La perspective de la savoir souffrante me glaçait le sang et me terrifiait. Mon coeur de mère ne pouvait l’imaginer dans un tel état. Au fond de moi naquit la conviction que si les réponses de Kristen allaient dans le sens de mes craintes, il me revenait de trouver un moyen d’annihiler totalement le lien qui la liait à son infâme père.

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Kristen resta pensive, sérieuse. Elle ne fut pas vexée d’être considérée comme une soi-disant experte des Horcruxes ; c’était un peu trop vrai. Elle avait lu trop d’ouvrages ombrageux pour se cacher de connaître certaines choses sur les plus sombres secrets de la magie noire. De l’origine des Horcruxes, notamment, on pouvait penser à Kochtcheï, « l’Immortel » ou plus exactement le « Sans mort », un personnage du folklore russe qui avait littéralement caché sa mort hors de lui, dans un œuf quasiment introuvable. A partir de là, on avait fait plusieurs recherches, il y avait probablement eu plusieurs « évolutions » dans la création de ces objets. Puis était arrivé Harry Potter, le Survivant ou l’Élu, et alors le sujet était devenu plus sérieusement un prétexte à l’étude de la magie noire : on pouvait maintenant mesurer l’impact de cette forme de magie sur les êtres humains, tenter de comprendre ce qu’est un Horcruxe de l’intérieur.

Il n’en était pas ressorti grand-chose de bon. Aude avait raison d’être inquiète. Kristen hésita : elle voulait de tout son cœur que Pierre Legallet souffre le martyre, mais sa souffrance se répercuterait sans nul doute sur Sybille. Vouloir le plus de mal possible à Legallet n’était donc pas très responsable.

« Peut-être pas autant, dit-elle. »

Elle s’en voulut aussitôt, le ton qu’elle avait employé était un peu trop semblable à celui d’une blague de très mauvais goût. Elle ne l’avait même pas fait exprès. Gênée, elle se leva à nouveau (décidément, il lui était difficile de rester en place pour ce petit-déjeuner) et alla chercher une minuscule clé dans un tiroir de son bureau. Elle tapota la clé avec sa baguette. Elle ne sembla pas changer d’apparence. Néanmoins, Kristen se dirigea vers l’étagère vitrée de ses ouvrages interdits, ouvrit la vitre avec la clé et sortit deux ouvrages des étagères : Secrets les plus sombres des Forces du Mal, d’Owle Bullock, et Horcruxes : l’Art et la Manière, de David Howe. C’étaient deux gros livres abîmés avec une multitude de pages cornées et à l’intérieur, des traits très fins de crayon qui soulignaient quelques phrases.

Elle posa ces deux livres sur un guéridon, les feuilleta, tapota sa baguette sur quelques pages. Elle retourna à son bureau, sortit quelques feuilles de parchemin et tapota sa baguette sur celles-ci. Sa manœuvre était étrange à regarder de loin. Elle saisit le paquet de feuilles, sur lesquelles étaient apparues des copies des pages qu’elle avait précédemment touchées de sa baguette. Ce n’était pas bien compliqué, une fois qu’on avait pris le coup de main, mais il lui avait fallu un certain temps pour arriver à ce niveau de performance en copie de livres.

« Il y a certaines choses affreuses qui méritent d’être connues, surtout dans cette situation. Si l'on veut aider Sybille, il faut connaître à fond le mal dont elle souffre, dit-elle en tendant les feuilles à Aude. »

Elle retourna de l’autre côté de la table et ajouta :

« Ce n’est qu’une sélection de ce qui me semble le plus important pour y voir clair, mais bien entendu, tu pourras consulter le reste quand tu le voudras. Je sais que ce n’est pas forcément un très beau cadeau, j’en suis désolée, mais tu trouveras mieux que moi ce qu'on peut en tirer de... bon. »

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L’HORIZON BLEU


Mon coeur avait l’espoir d’un avenir sans souffrance pour ma fille, mais ma raison s’accorda avec la réponse de Kristen. Laconique, comme à son habitude, elle s’affaira autour de sa bibliothèque puis de son bureau avec l’habilité de quelqu’un qui savait parfaitement ce qu’il avait à faire. Je l’observai, silencieuse et un peu anxieuse. Je connaissais trop bien Kristen pour savoir qu’elle ne m’épargnerait rien, pas le moindre détail, même livré à contrecoeur. C’était simplement dans sa nature. A ses yeux, la vérité s’affrontait droit sur ses jambes. Il n’y avait aucun moyen d’en atténuer la laideur. Je ne pouvais lui donner tort.

Quand elle revint vers moi, un paquet de feuilles à la main, je ne pus retenir mon mouvement. Elle le remarqua mais n’en dit rien. Mon anxiété s’accompagnait désormais d’une curiosité oppressante. Il me fallait apprendre tout ce qu’il y avait à apprendre au sujet de cette magie abjecte. Il n’y avait aucune autre option sur la table, à mon grand regret. L’oeil acéré, je survolais la première page, m’arrêtais sur quelques mots clé, élargissais mon champ de lecture puis reprenais frénétiquement ma quête, le coeur de plus en plus serré par ce que je découvrais.

La création d’un horcruxe était une pure abomination. Une monstruosité sans nom teintée d’un égoïsme viscéral. J’haïs cette découverte comme je devais, un peu plus tard, haïr tout ce qu’il y avait à savoir sur les horcruxes. Le coeur au bord des lèvres, je posai les documents sur la table comme s’ils étaient réellement imprégnés de magie noire et tournai mon regard vers Kristen, seule et unique réconfort à mon âme en peine.

J’évacuai la tension qui s’était accumulé en moi par ce simple contact visuel et décidai de reporter mon analyse de ces documents à plus tard. Toute cette appréhension avait failli me faire perdre de vue la raison de ce petit-déjeuner. Je sortis ma baguette magique de ma manche et la pointai vers la pile de feuilles pour les expédier instantanément sur mon bureau, dans mes appartements privés.

« Tout ça attendra, dis-je en rangeant ma baguette. Ce moment est à nous. A nous seules. Je ne souhaite pas l’assombrir davantage. »

J’avais conscience d’avoir amené la conversation sur une pente glissante et désormais de la renier au profit d’un peu de simplicité, mais je me sentais à vif et exténuée. J’avais grand besoin de sommeil. Je me pris même à rêver de m’endormir dans les bras de Kristen.

A défaut de lui soumettre l’idée, j’étendis mon bras par-dessus la table et lui pris la main. De la gauche, je portai le fond de café refroidit à mes lèvres et me laissai aller à un coup d’oeil vers la meurtrière la plus proche.

Étonnamment, le ciel était d’un bleu d’été et non d’un gris automnal.

L’avenir ne m’avait jamais paru si trouble, mais l’horizon qui se reflétait dans mes yeux était bleu. Bleu comme un horizon d’été.
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