Bureau de la directrice

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I. De profundis clamavi  Solo 



Un être qui en est plusieurs, un monstre, quelque chose de pas fini. Quand tout a été commencé en même temps et que rien n’a été terminé, qu’on a eu des projets et qu’on les a abandonnés en cours de route, quand on a tenté, et quand c’est bien la seule chose qu’on ait faite ; tenter.

Le philosophe se plaît à se questionner sur son identité, il pensera sans doute qu’après tout, c’est une question très intéressante, se demander qui on est. Cela peut faire prétentieux, il s’en fiche pas mal, le philosophe. « Qui suis-je ? », il ne faut pas être n’importe qui pour se poser sérieusement cette question. Ce n’est pas donné à tout le monde. Le philosophe se dira humble, et il pourra le paraître, parce qu’il ne trouvera jamais de réponses au milliard de questions qu’il se posera. Mais qu’y a-t-il d’humble à tout questionner sans but, sans raisons valables ?

Moi, je me demande qui je suis. Non pas parce que je veux faire le philosophe, non pas parce que je trouve la question fondamentalement intéressante et particulièrement complexe. Je ne lui trouve aucun intérêt pédagogique, je ne lui associe que la douleur et le chagrin. Qui suis-je, que suis-je ?


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The mirror is f… ugly and I'm sick and tired of looking at him


Kristen, après son dix-neuvième essai, donna un grand coup de poing dans le miroir qui lui faisait face. Sa main ensanglantée passa dans ses cheveux, qui se collèrent par endroits en paquets gluants. Ses sourcils froncés étaient motivés par un mouvement mécanique nerveux ; sa mâchoire, quant à elle, était trop serrée et devenait douloureuse, sans que la jeune femme ne puisse rien y faire.

Elle sortit d’un tiroir une petite boîte en bois ciré, décoré de dorures aux reflets de richesse. Elle en caressa le dessus de sa main salie par le sang et y laissa une trace pourpre. Sur la face du devant de la boîte, un large B doré était gravé. Elle put voir sa propre image dans la brillance de cette gravure et prit un air de dégoût. Cela n’avait pas encore totalement disparu. Elle se passa sa main propre sur sa joue et n’en sentit que mieux les sales reliefs et la dureté inhumaine. La froideur de sa joue lui rappelait un peu plus sa condition déplorable.



Been up all night, I'll probably pick a fight


Finalement, elle n’ouvrit pas la boîte. Kristen se lava les mains dans une sorte de vasque volante, ressemblant plus ou moins à une pensine avec un robinet. Alors que l’eau coulait sur ses mains et disparaissait dans le néant du trou ne menant à aucune espèce de tuyau, le sang se mit à couler avec plus d’effet encore. L’eau le faisait paraître plus abondant. Dès qu’elle retirait ses mains de la vasque et entreprenait de les sécher, le sang se mettait à perler à nouveau, alors elle recommençait, et saignait encore plus. Ses mains tremblaient, et elle se sentait actuellement tout à fait incapable d’utiliser la moindre magie pour tenter de se soigner par ce biais. Alors, vint un moment où elle abandonna, tout simplement. Kristen s’assit, fit venir la vasque jusqu’à elle, et laissa pendre ses mains suintant de rouge au-dessus de cette coupelle. Ainsi passa la nuit.


'Coz I can't help it, I'm bastard in the morning

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Elle ne prit tout compte fait pas la décision de soigner sa main blessée, même une fois ses capacités à utiliser sa magie recouvrée. Et dorénavant, elle ne faiblirait plus, ne se laisserait plus aller à ses accès de colère inopinés et ridicules. Frapper dans un miroir car on ne peut supporter son reflet, n’est-ce pas là une réaction au mieux puérile, au pire pathologique ? Kristen ne se sentait pas l’âme de se comparer à un gamin et encore moins à une folle ; elle ne recommencerait donc plus.

Le coffret en bois était, quant à lui, resté couvert du sang de la veille. Séché, il formait des paquets noirs qui s’effritaient. Désormais, elle en possédait deux, de ces coffrets en bois. L’autre lui avait été offert par Arseni Stoyanov et contenait une décoration honorifique sans saveur.

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

I. De profundis clamavi  Solo 



Il lui manquait. Elle avait besoin de cette présence qui, loin d’être réconfortante, avait au moins le mérite de lui procurer un sentiment semblable à de l’espoir. Kristen en était arrivée à un point de non-retour. Elle avait tout quitté, tout abandonné, comme autrefois. Comme dix ans auparavant. Elle se laissait aller à toutes les fantaisies les plus inacceptables, les plus immorales, et se cachait derrière un masque impartial de vertu sublime. Quand on savait ce que cachaient ces apparences, il fallait être dégoûté de tant de fausseté. Le problème, malheureusement, était que la principale concernée n’avait elle-même pas totalement conscience de son état que l’on qualifiera de « naturel ». Depuis que Nathan, son fiancé, était parti avec Owen, laissant Kristen pour morte dans leur maison du bord de la Falaise, elle avait été absolument sincère. Mais voilà, sincérité ne rime pas toujours avec vérité.

Ces explications seront pour plus tard. La vérité nue n’est pas encore prête à se dévoiler totalement. Elle est bien trop douloureuse, bien trop complexe, et étrangère à toute logique conventionnelle.

Ce dont Kristen Loewy avait besoin, maintenant, n’était pas de pouvoir se connaître. « Nul n’est plus que soi-même étranger à soi-même », après tout. Ce n’était pas un handicap. Non, ce dont elle avait besoin, c’était de se prouver qu’elle pouvait envers et contre tout se reconstruire. Que si les apparences l’avaient jusque là si bien servie, elles pourraient continuer de le faire ; pour la faire passer pour une personne saine d’esprit, une personne qui va bien. Plus que tout, une personne digne de confiance – ce qu’imposait évidemment son nouveau rôle au sein de l’école. Mais elle ne pouvait y arriver seule. Elle avait besoin de quelque chose de plus grand, et peu en importait le prix. Peu importait si elle devait y laisser sa vertu, tant que le masque ne tombait pas.


« Dix ans ont passé, et je suis revenue au point de départ, murmura-t-elle pour elle-même. »

A ces mots, elle sentit un souffle chaud dans son cou. Elle se retourna vivement : rien. Rien d’autre que le vide d’une pièce trop grande. Voilà, c’était en train d’arriver. Elle devenait folle, cinglée, définitivement bonne à interner dans les plus sombres étages de Sainte Mangouste. Elle aurait alors pour voisin de chambre un malade se prenant pour Napoléon et criant haut et fort à qui voudrait bien l’entendre qu’il faut conquérir la Russie ! et de l’autre côté, un patient un peu moins malade qui se prendrait pour quelque prophète ne demandant qu’à faire une démonstration pour redonner la vue à un aveugle de naissance. Et croyez-moi, la magie ne fait pas tout. Elle serait donc entre ces deux-là, et peut-être même qu’elle serait considérée comme plus atteinte des trois, car n’étant même pas convaincue de sa folie, n’allant même pas au bout de sa logique. Pathétique.

« J’implore ta pitié, Toi, l’unique que j’aime…
Reducio
Poème récité en français.
 »

Elle l’a entendu. Cette voix qui parle une autre langue, cet accent... Vous l’avez entendu, vous aussi, n’est-ce pas ? Ne pas se retourner, cette fois. Il pourrait disparaître. Il pourrait faire croire qu’il n’est pas réel.

« …Du fond du gouffre obscur où mon cœur est tombé… »

Silence. Pas un geste. Ne mettez pas les mains en l’air ! Il va continuer. Si rien ne bouge, il continuera.

« …C’est un univers morne à l’horizon plombé… »

Continue. Dis la suite. Je veux l’entendre.

« …Où nagent dans la nuit l’horreur et le blasphème… »

Et si je me retourne maintenant ? Est-ce qu’il disparaîtra ? Il disparaît toujours. C’est comme… sa marque de fabrique. Il est connu pour ça. Il se plait à disparaître dans l’ombre, à faire le type mystérieux. C'est la routine, son habitude. Et il ne me fera pas passer pour folle. Je n’ai pas besoin de lui pour le penser, déjà.

« Je ne dirai pas la suite, Kristen. »

Là ! Retourne-toi ! Il baisse sa garde.

Et elle se retourna vivement, levant un bras en guise de défense. On ne sait jamais que ce ne soit pas la bonne personne.


Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

I. De profundis clamavi  Solo 



Certaines personnes aiment s’entourer d’un voile de mystère, car cela fait sombre, cela intrigue, et cela rend intéressant. D’autres ne choisissent pas de se couvrir de la noirceur du secret ; ils y sont contraints. Dès lors, plus d’autre issue possible que s’y complaire, faire comme si c’était volontaire. Certaines de ces mystérieuses personnes obtiennent après un peu de temps et quelques exploits accomplis, le statut, très convoité par les humains de sous-catégorie, de « légende ». Titre plutôt embarrassant, en réalité. Il est accompagné d’obligations plus contraignantes les unes que les autres, car il fige l’être concerné au point auquel il en était au moment où il a obtenu ce statut. Dès lors que vous êtes devenu une « légende », plus de retour possible, plus de liberté. Devenir une légende, c’est aussi, quelquefois, cesser d’être surprenant. S’installer dans une routine. Interdiction de changer, et surtout, interdiction de décevoir. Lui, il détestait ce statut pour ces raisons. Alors il s’efforçait de ne pas en respecter les règles. Cela pourrait être une explication à son geste insensé d’être venu voir Kristen Loewy et de lui réciter Baudelaire avant même de la saluer.

Lorsqu’elle se retourna, il lui saisit le bras d’une main ferme. Son visage était à quelques centimètres du sien, caché derrière un masque lui couvrant les trois quarts du visage : de la moitié d’une joue au haut de son crâne. Le quart restant était couvert de tatouages lui donnant l’air de n’être qu’un crâne plus blanc que la neige. Son seul œil visible traduisait plus ou moins son humanité, difficile à déceler autrement. Celui-ci était gris-vert comme les galets sous l’eau éclairée par le soleil. On pouvait imaginer que cet œil un peu clos traduisait un semblant d’amusement.


« C’est comme cela que tu accueilles ton sauveur ? J’ai pourtant entendu dire que tu avais de bonnes manières, ces derniers temps. »

Kristen se détacha de son emprise sans trop de peine.

« Ce qui n’est pas ton cas. Entrer par effraction, ne pas saluer une connaissance de longue date, et l’attraper de la sorte... »

L’homme croisa les bras et haussa le menton.

« On m’a donné beaucoup de qualificatifs, mais jamais celui de gentleman. »

La directrice de Poudlard lui adressa un sourire ironique et n’en dit pas plus. En vérité, si elle avait attendu ce moment pendant si longtemps, elle ne savait pas quoi dire pour autant. Elle n’avait pas cru que cet instant viendrait si vite, elle s’était préparée à être déçue. A ce que sa demande n’ait jamais de réponse. Parfois – rarement – la vie nous réserve de bonnes surprises. A nous d’en profiter.

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

I. De profundis clamavi  Solo 



Il était comme le voyageur contemplant une mer de nuages : on pouvait simplement imaginer son visage, et on se le figurait mélancolique. Qu’en était-il en vérité ? Nul ne pouvait le savoir avec une entière certitude.

« Ce n’est pas d’être sauvée dont j’ai besoin – tu arrives trop tard pour ça. Ce qu’il me faut, c’est un entraînement. »

L’homme sourit un peu plus de son œil et s’autorisa à s’asseoir sur le siège de Kristen, derrière son bureau de Directrice. Kristen ne put s’empêcher de tiquer lorsqu’elle le vit ainsi prendre ses aises, mais laissa passer. Ce n’était pas tout à fait comme si elle pouvait faire la difficile. Il posa ses coudes sur le bureau, croisa les doigts et déclara :

« Soit. Je déclare donc cette deuxième session de cours ouverte. »

Il s’installa finalement mieux, s’enfonçant tout à fait dans le dossier du siège.

« Je dois vous dire, Mademoiselle Loewy, que je ne suis pas très content de votre comportement. Vous êtes en retard de dix ans pour ce cours, dit-il d’un ton très convaincant dans le genre professoral. »

Kristen, de trois quarts face à lui, posa une main lasse de l’autre côté du bureau et se pencha un peu :

« Je suppose que je vais devoir suivre des cours de rattrapage, dans ce cas. »

Il ne s’offusqua point de l’insolence de son élève. Lui qui était fort habitué à pourfendre les foules d’un simple regard aimait toujours autant être considéré autrement par les êtres qui lui étaient chers ; et sans doute lui étaient-ils chers justement parce qu’ils ne le voyaient pas comme un homme bizarre, effrayant. C’était sur ce lien réciproque que s’était construite une relation particulière entre Kristen et lui, mais il était tout à fait tabou de l’évoquer. On préférait se dire que c’était comme ça, tout simplement, qu’il n’y avait pas de raisons particulières à ce lien. Ce n’était pas vraiment de l’amitié : ni elle, ni lui n’étaient du genre à bavarder simplement autour d’un verre des actualités ou pire des ragots de bas-étage (ce qui constitue de nos jours toute relation amicale digne de ce nom). Laissez tomber les amitiés où chacun est prêt à se sacrifier pour l’autre, où le soutient moral tant que physique prime ; maintenant, les amis ne sont que des objets de conversation, pour passer le temps. L’amitié au sens large ne vaut plus rien, alors il faut trouver un autre mot pour définir le lien qui existe entre deux personnes qui, sans forcément se parler souvent, sans prendre des nouvelles l’un de l’autre : « comment vont les enfants ? », tiennent réellement l’une à l’autre, se soucient silencieusement du devenir de l’autre, sans chercher à interférer dans toutes les situations. Ces êtres qui laissent à l’autre leur liberté et leur individualité.

« Absolument. Vous étiez déjà une mauvaise élève à l’époque, alors je n’imagine pas ce que ces années sédentaires ont fait de vous. »

Kristen réagit à la pique par un simple mouvement en arrière. Elle se plaça à quelques mètres du bureau et se tourna vers son professeur. Prétendre que la directrice avait vécu trop calmement était sans aucun doute exagéré : on ne le répétera jamais assez, mais ces deux dernières années à Poudlard avaient été tout, sauf calmes. Cependant, il était évident que Kristen avait perdu ce qui la caractérisait autrefois : son désir de progresser, ses échappées aventureuses dans la nuit, sa jeunesse, tout simplement. Sa seule envie, récemment, avait été de vivre calmement, qu’aucun problème ne survienne, bref, que rien ne se passe. Elle était émotionnellement dans un état de neutralité absolue particulièrement dérangeante : le positif ne lui était plus d’aucune saveur, le négatif l’épuisait simplement, et elle ne se sentait à l’aise que dans la parfaite constance de sa plate existence. Si vous demandez à un Gryffondor ce qu’il souhaite, vous pouvez être certain qu’il ne vous répondra pas : « je désire mener une existence plate, morne, monotone, que rien ne se passe, ni de bien ni de mal. » Epicure devait bien faire semblant d’être heureux : il n’y a aucune place pour le bonheur dans la complaisance.

« Mes entraînements personnels n’ont que récemment repris. J’en suis toujours à l’état d’abomination. »

Il hocha la tête et tendit une main vers l’avant, laissant à Kristen l’occasion de faire son petit numéro.




Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.