Bureau de la directrice

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On ne chatouille pas un dragon qui dort.  PV 

Haakon Solberg apparut soudainement devant l'entrée de Poudlard, accompagné d'une détonation dont l'écho se propagea à travers le vaste domaine qui entourait le château. Originaire de Stavanger, au Sud-Est de la Norvège, il n'avait pourtant rien de l'archétype du parfait scandinave, avec ses cheveux bruns et ses yeux gris ; à bientôt trente-quatre ans, Haakon était un sorcier dans la force de l'âge, reconnaissable à sa cicatrice sur le visage, son regard fatigué et sa veste rouge en cuir de Boutefeu Chinois. Actuellement, et depuis près de six ans, il travaillait en tant que gardien de plantes et créatures magiques dans une importante réserve naturelle située sur une île, au large des côtes norvégiennes. Son travail consistait en la surveillance, l'étude et la protection des différentes espèces présentes sur l'île, parmi lesquelles des Snargaloufs, des Saules Cogneurs, des Hippogriffes ou des Dragons d'Europe du Nord.

Il avait aujourd'hui un rendez-vous, ou plus exactement un entretien de recrutement, avec la directrice de Poudlard. En effet, le poste de professeur de Botanique devait se libérer à la fin du mois, et Haakon espérait l'obtenir pour enseigner sa connaissance des végétaux magiques à de jeunes apprentis sorciers. Il avait surtout besoin de changer de vie, en réalité, que ce soit à Poudlard ou ailleurs, mais l'idée de transmettre son savoir en tant qu'enseignant dans une prestigieuse école de magie lui plaisait particulièrement. Ainsi, après un rapide passage au Ministère de la Magie norvégien d'Oslo, il avait utilisé le Réseau de Cheminette afin de se rendre à Londres, où il avait quelques affaires à régler au Ministère britannique, avant de transplaner jusqu'à Poudlard. Il se trouvait désormais face au grand portail en fer forgé qui permettait d'entrer dans le domaine de l'école, encadré par deux colonnes de pierre surmontées de sculptures représentant des sangliers ailés.

Le concierge ne tarda pas à venir lui ouvrir la grille. En pénétrant dans l'enceinte du parc, Haakon ressentit à quel point l'atmosphère était saturée d'une certaine intensité magique ; l'école semblait protégée par de puissants sortilèges, ce qui n'avait rien de véritablement surprenant. Il avait entendu parler des sombres événements qui avaient agité Poudlard au cours des deux années précédentes, et il savait que l'école accueillait encore en ce moment même les délégations de Durmstrang et Beauxbâtons à l'occasion du Tournoi des Trois Sorciers. La sécurité des élèves était une priorité, mais la puissance des sortilèges de protection semblait quelque peu démesurée aux yeux du Norvégien. Cependant il préféra ne pas s'attarder et emprunta le chemin qui menait au château. Sa montre lui indiquait qu'il était un peu moins de quatorze heures, ce qui lui laissait environ trente minutes pour faire le trajet qui le séparait du bureau de Kristen Loewy.

Le parc était assez silencieux, puisque la plupart des élèves devaient être en train de réviser pour les examens de fin d'année. Haakon observait les alentours avec nostalgie, stupéfait de constater que rien ou presque n'avait changé depuis la fin de sa scolarité. En apercevant au loin le Saule Cogneur, il esquissa un léger sourire en songeant à sa passion dévorante pour les plantes et les créatures dangereuses, qui l'avait parfois amené à outrepasser le règlement qu'il considérait pourtant comme sacré, ne serait-ce que pour observer d'un peu plus près les sujets étudiés en cours de Botanique et de Soins aux Créatures. Lorsqu'il entra dans le Hall, il se dirigea rapidement vers les grands escaliers, remarquant au passage que le sablier de Gryffondor contenait plus de pierres précieuses que ceux des trois autres maisons. Quelques minutes plus tard, Haakon atteignit enfin le cinquième étage et s'approcha de la sculpture qui gardait l'accès du plus important bureau de l'école.


« Aperietur Vobis » prononça t-il d'une voix distincte.

L'étrange sculpture fit un mouvement sur le côté, dévoilant ainsi l'escalier circulaire qui menait au bureau de la directrice. Haakon monta les quelques marches, regarda sa montre pour vérifier qu'il était juste à l'heure, et frappa trois coups à l'aide du heurtoir en cuivre qui ornait la lourde porte de chêne. Finalement, il entra dans la pièce et s'adressa respectueusement au professeur Loewy, avec son accent particulier :


« Bonjour, madame la directrice. Vous souhaitiez me rencontrer concernant le poste de professeur de Botanique, qui devrait être bientôt vacant. Puis-je entrer ? »

« Les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté. »

On ne chatouille pas un dragon qui dort.  PV 

Certaines personnes, devenues adultes, pensent ne jamais avoir eu d’enfance. Cela ne leur évoque rien, et elles se mettent alors à douter, en voyant ces petites têtes blondes : « Ai-je déjà été, moi, si petit, si jeune ? Ai-je déjà été si insouciant ? » On doute si facilement de notre enfance et des rares souvenirs, fragments diffus au milieu de l’antre dévorant du Temps, qui y sont associés. Lorsqu’on devient adulte, on se fiche pas mal de nos souvenirs d’enfant, images insignifiantes, sans conséquences, témoins d’une époque où généralement, rien n’arrive, rien ne se passe que l’ennui défilant lentement et inconsciemment comblé par quelques distractions inutiles, cet éternel divertissement humain.

Kristen Loewy, directrice de Poudlard, venait de rayer dans un petit carnet le nom d’un candidat au poste de professeur de botanique. Un pseudo savant qui avait pour seul diplôme l’équivalent hongrois des ASPIC et pour toute expérience professionnelle un emploi de serveur dans un restaurant sorcier de Budapest, où il devait fréquemment préparer des concoctions et autres thés à base de plantes. Un peu juste. Enfin, il n’était que le troisième à se présenter pour ce poste depuis le début des entretiens. Il restait encore beaucoup de candidats… et Kristen envisageait, pour la prochaine fois, de partager cette tâche avec Isabel, sa sous-directrice. A vrai dire, elle était assez agacée d’avoir affaire à de pareils cas, qui se pensaient mystiques mais qui ne dégageaient pas plus de charisme qu’une huître et dont l’expérience était très limitée (même si, « vous comprenez, se faire un nom dans le domaine de la botanique de nos jours, ce n’est vraiment pas facile », comme si cela pouvait justifier leur flagrante incompétence !)

Le professeur Rhodes devait partir à la rentrée prochaine. Lui aussi, au départ, avait eu l’air de l’un de ces illuminés grotesques, avec sa fleur plantée dans son œil et ses théories farfelues sur les salades. Mais au final, il s’était avéré être un bon professeur, apprécié des élèves et dont les cours ne manquaient pas de qualité – en même temps, il lui fallait au moins cela pour que Kristen, l’année passée, lui accorde le poste de professeur de botanique.

Kristen fronçait les sourcils en lisant et relisant le prochain nom sur la liste : Haakon Solberg. Elle tapota le bout de sa plume à côté de ce nom, nerveusement, agacée de ne pas être capable de remettre un souvenir clair sur ce nom. Elle ferma le carnet en faisant claquer sa langue sur son palais, se disant qu’elle confondait peut-être avec un nom similaire qu’elle avait entendu ou lu quelque part ailleurs.

L’heure du rendez-vous arriva, et Kristen, qui observait Poudlard avec un air anxieux par la mince meurtrière du bout de la pièce, fut tirée de ses pensées par la voix de ce fameux Haakon Solberg. Elle se retourna alors et découvrit dans l’embrasure de la porte un homme qui devait avoir à peu près son âge. Il était brun et possédait une cicatrice sur le visage, signe particulier qui aurait pu rappeler quelque chose à Kristen, mais qui ne lui dit rien. Elle se dirigea vers son bureau et se positionna à côté de son siège.


« Oui, approchez-vous, je vous en prie. »

Et le candidat s’étant approché d’ajouter, tendant sa main droite inlassablement dissimulée sous un infernal gant noir :

« Bonjour. »

Elle ne prit pas le temps de le sonder de ses yeux bleus : elle était curieuse de savoir si oui ou non, ce nom avait des raisons de lui rappeler très vaguement quelque chose, certes, mais plus que tout, elle avait un travail à faire et n’avait pas toute la vie devant elle pour faire passer cet entretien.

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

On ne chatouille pas un dragon qui dort.  PV 

Obéissant à la directrice, Haakon referma la porte derrière lui et s'avança jusqu'au bureau, en observant avec une certaine curiosité la pièce qui s'offrait à ses yeux. Il ne l'imaginait pas si sombre et dépourvue de faste, mais cette austérité ne lui déplaisait pas particulièrement. A vrai dire, il aimait lui aussi la sobriété, même s'il préférait un peu plus de couleur et de lumière. Kristen Loewy le salua en lui tendant une main gantée, qu'il se contenta de serrer brièvement, n'osant à peine la regarder comme s'il n'y prêtait aucune attention, alors qu'il était curieux de savoir si ce gant noir n'était qu'une simple touche de raffinement ou s'il dissimulait quelque chose de plus mystérieux. Quoiqu'il en soit, il devait avouer que la directrice de Poudlard l'intimidait un peu. Le Norvégien n'avait pas l'habitude d'être impressionné, mais il lui semblait que cette femme imposait naturellement le respect. Elle paraissait à la fois distinguée et professionnelle.

Peut-être n'était-ce qu'une impression, puisqu'elle occupait le poste le plus important de l'école et qu'il n'était qu'un simple candidat pour un poste de professeur, mais Haakon sentait au fond de lui qu'il valait mieux ne pas se trouver en travers de son chemin. Et cela ne lui déplaisait pas non plus. Il attendit d'être invité à s'asseoir et déposa sur le bureau une pochette en cuir contenant divers documents importants, parmi lesquels ses papiers d'identité, ses diplômes universitaires, une ébauche du programme d'étude qu'il envisageait de mettre en place, quelques cours ainsi que des notes concernant ses propres recherches en sciences magiques. C'était la première fois qu'il passait un tel entretien, alors évidemment, il ne savait pas vraiment comment s'y prendre.

Mais avant d'entrer dans le vif du sujet, il avait envie de savoir comment s'était passée l'année, avec le Tournoi des Trois Sorciers ; ce genre d'événement exceptionnel devait nécessiter une certaine organisation, et il trouvait étrange que Poudlard ait été choisie pour accueillir la compétition après les incidents des deux années précédentes... En effet, l'actualité tragique de l'école n'était pas passée inaperçue dans son pays, qui se trouvait juste de l'autre côté de la mer du Nord, bien au contraire : elle avait même fait, à plusieurs reprises, la une de la presse sorcière norvégienne.


« Il me semble que vous n'êtes directrice que depuis l'été dernier ? J'imagine que cette année a été pour le moins éprouvante avec l'organisation du tournoi, l'accueil des délégations étrangères et tous les désagréments que cela implique... Mais je m'éloigne un peu de notre sujet. »

Haakon observa quelques instants le visage de son interlocutrice. Il savait déjà à quoi ressemblait Kristen Loewy avant de la rencontrer en vrai, l'ayant parfois aperçue en photographie dans les journaux, mais il se demandait sérieusement s'ils ne s'étaient pas déjà croisés un jour, quelque part. Il reporta finalement son attention sur sa pochette, qu'il ouvrit afin de sortir les documents contenus. Il ne savait pas si la directrice souhaitait débuter l'entretien par une présentation de son parcours, parler directement des cours qu'il envisageait de donner ou des recherches qu'il effectuait en ce moment. S'il n'avait aucun doute quant à ses connaissances en matière de Botanique, le Norvégien devait cependant se montrer convaincant pour obtenir le poste. Le gros point faible de son dossier, c'était surtout son manque d'expérience dans l'enseignement, puisqu'il n'avait jamais donné le moindre cours jusqu'à présent.

« Par quoi désirez-vous commencer ? »

« Les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté. »

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Kristen plissa les yeux et un sourire fendit ses lèvres, tandis qu’elle posait son menton dans la paume de sa main.

« Vous imaginez bien, dit-elle d’une voix presque amusée. »

Elle observa quelques instants le candidat au poste de professeur de botanique sous toutes ses coutures, de ses vêtements à son visage, en passant par un regard appuyé sur la masse de documents qu’il avait amenée, et finit par planter ses yeux bleus dans les siens. Elle se redressa, et son air amusé se dissipa, laissant place à une mine impassible et beaucoup trop sérieuse. Feignant l’indifférence, elle arrangea quelques objets sur son bureau, tassa une pile de parchemins, et récita d’une voix monotone :

« Bien. Tout d’abord, dites-moi, pourquoi devrais-je me laisser tenter par l’idée que vous pourriez éventuellement faire un bon professeur, prêt à apporter un enseignement de qualité à des élèves qui, pour certains, trouveront vos cours tout simplement inutiles ? Je ne vous parle pas encore des menaces qui peuvent parfois planer sur l’école, et qu’il faudra supporter, ce qui n’est pas à la portée du premier venu.  »

Si cette interrogation était bien un test pour l'entretien, tout n'en était pas moins vrai. De plus en plus d'élèves se fichaient pas mal de la botanique, préférant les cours pratiques de Sortilèges, de Potions ou de Défense contre les Forces du Mal. Certains prétendaient même préférer les cours d'Histoire de la Magie, ce qui était assez incroyable pour être noté, au vu de la réputation bien difficile de cette matière, réputation ancrée sur plusieurs générations de sorciers traumatisés par un enseignement ennuyant et ennuyeux. Le professeur Heltowni semblait pourtant avoir fait une différence par l'enthousiasme de son enseignement, et Kristen espérait que cet enthousiasme se retrouverait chez tous les élèves, pour toutes les matières qu'ils suivaient. Oui, peut-être qu'un jour, les élèves aimeront apprendre, et trouveront plus de plaisir à écouter un professeur qu'à errer sans but dans les couloirs durant leurs temps libres, peut-être savoureront-ils la douceur sucrée de la connaissance, le plaisir de sentir leurs neurones s'agiter, impulsés par le frémissement galvanisant du savoir. N'a-t-on pas le droit de rêver ?

Kristen s’enfonça un peu dans son siège, sans laisser transparaître la moindre émotion sur son visage, et sortit d’un tiroir de son bureau une boîte ronde en fin cristal, fermée par un couvercle de ce même matériau. À l’intérieur se chamaillaient quelques pastilles de couleur : des vertes, des bleues, des rouges et des jaunes, des roses et des grises. La directrice de Poudlard souleva le couvercle, le petit doigt en l’air, et en saisit vivement une. Dragée surprise goût pomme verte. Cela aurait pu être herbe : la couleur était quasiment identique. Bertie Crochue était un grand homme, puisque tout l’humour dont Kristen Loewy était capable – excluons là ses sarcasmes récurrents – se situait dans ces petites dragées au goût plus ou moins aléatoire. Étonnamment, goûter une dragée goût saucisse, ver de terre ou savon pouvait l’amuser ; c’est-à-dire provoquer un semblant de réaction positive dans son petit cœur tout vide.

La directrice poussa de deux doigts la boîte transparente vers Haakon Solberg, ayant laissé le couvercle à côté pour que l’éventuel futur professeur puisse se servir, si l’envie lui en disait. Un mince sourire en coin réapparut sur les lèvres rosées de Kristen Loewy, qui posa son menton sur ses mains croisées. En plissant les yeux à nouveau, elle lâcha dans un narquois soupir :


« Qu’avez-vous d’exceptionnel, Monsieur Solberg ? »

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.