Sainte-Mangouste

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{PV} Au crépuscule de la Magie

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ARSENI STOYANOV





A son réveil, Arseni était couché dans un lit. Il lui semblait avoir peu dormi en raison de la fatigue qui l’habitait encore, mais les taches de soleil au plafond lui indiquèrent que la journée était déjà bien avancée. Il ferma les yeux et écouta les sons atténués par les murs d’une conversation dans le couloir. Une des voix lui parut familière.

« Ne faites pas semblant, dit une voix plus proche de lui. Je vous ai vu ouvrir les yeux. »

« Rien ne vous échappe, répondit Arseni en rouvrant les yeux. »

« Non, absolument rien. C’est pour cette raison qu’on me paie à surveiller l’évolution de votre état de santé. »

Arseni se palpa le front. Il était froid.

« Que dit la Gazette aujourd’hui ? demanda-t-il en se dressant en position assise. »

« Combien de fois comptez-vous me poser cette question ? J’ai ordre de ne pas vous laisser fourrer votre nez dans ces histoires, vous le savez très bien. Votre seule préoccupation doit être votre récupération. Oubliez le travail. Ils sauront se débrouiller sans vous pendant encore quelques semaines. »

Grace Sobel était une guérisseuse-en-chef coriace. Espérer négocier avec elle revenait plus ou moins à croire que le Père Noël existait et qu’il trouvait le moyen de nourrir une armée de lutins délurés. Arseni se réjouissait de pouvoir compter sur une personne à ce point investit par sa mission, quand bien même il ressentait une pointe d’agacement à se voir traité comme un infirme incapable de mettre un pied devant l’autre.

« Quelqu’un vous a laissé ceci, annonça-t-elle en brandissant une boîte élégante entourée d’un noeud rouge. Un certain Mikhail Teodorov. »

Arseni fixa momentanément son attention sur la boîte avant de croiser le regard suspicieux de la petite quinquagénaire.

« Je pensais qu’il avait cessé d’en fabriquer, dit-elle en posant la boîte au bord du lit. »

« Équiper un ministre de la Magie a du le convaincre de quitter sa retraite dorée, répondit Arseni en esquissant un sourire. »

Intérieurement, il remercia la guérisseuse d’avoir eu la présence d’esprit de déposer l’objet près de sa main droite. La seule dont il pouvait se servir depuis que sa main gauche avait été sacrifiée pour lui sauver la vie.

« On dit qu’il ne fabriquait que deux baguettes par an quand il exerçait, dit Sobel pour meubler la discussion. »

« C’est vrai. Il considère que ses baguettes magiques sont des œuvres d’art. »

Tandis qu’il disait cela, Arseni entreprit de défaire le noeud qui entourait la boîte. L’opération était si délicate à une seule main qu’il se surprit à maudire le fabriquant d’avoir songé à nouer un ruban autour de sa création. Une fantaisie dont Arseni se serait bien passé.

« Laissez-moi vous aider, dit Sobel. »

« Non ! s’écria Arseni. »

D’où lui était venu ce coup de sang, il l’ignorait lui-même ; il eut cependant honte de l’avoir employé contre une personne innocente. Qui plus est contre quelqu'un qui avait veillé sur lui depuis des semaines.

« Excusez-moi. Mais je dois apprendre à me débrouiller tout seul. »

Portant le noeud à sa bouche, il se servit de ses dents pour le défaire tandis que la guérisseuse détournait les yeux.

Le couvercle retiré, la boîte révéla un lit de soie sur lequel était posé une baguette magique finement taillée dans une branche de cèdre. Un papier cartonné accompagnait l’œuvre de Teodorov.


28,5 cm, bois de cèdre de l'Atlas, contenant un crin de Sombral.
Une œuvre digne d'un sorcier ayant déjoué la mort.
Bon rétablissement. MT.

Arseni repoussa le message du fabriquant en souriant de nouveau et caressa sa nouvelle baguette du bout des doigts. Il sentit aussitôt un puissant vent magique vibrer en lui. La saisissant fermement, il ne put s'empêcher un regard vers cette main noire et vieillie qui pendait, immobile, au bout de son bras gauche, avant de viser le pot de fleurs posé sur l'armoire en face de lui.

« Levitare ! »

Le pot voleta quelques centimètres avant de piquer du nez et de se briser par terre.

La porte de la chambre s'ouvrit alors sur la silhouette de Kristen dans un silence gêné. Arseni la regarda, le bras droit toujours tendu devant lui.


« Bonjour Kristen... »

Il se rendit compte de son ridicule et rangea la baguette dans sa boîte. La guérisseuse, comprenant qu'elle était de trop dans la chambre, répara le pot de fleurs d'un coup de baguette magique et se retira en saluant poliment la directrice de Poudlard.

« ... je commence à me demander s'il ne me faudra pas songer à retourner sur les bancs de l'école pour réapprendre à me servir de la magie, dit-il sur le ton de la plaisanterie en posant la boîte sur sa table de chevet. »

« Je suis content de vous revoir. Vous avez l'air en forme. »
Dernière modification par Arseni Stoyanov le 28 avril 2017, 21 h 50, modifié 1 fois.

{PV} Au crépuscule de la Magie

Kristen se laissa tomber sur un fauteuil, balança sa tête vers l’arrière et laissa aller ses bras ballants sur les accoudoirs molletonnés. Elle leva ses mains vers le plafond et les observa longuement : l’une était d’aspect tout à fait normal, tandis que l’autre était pleine de cicatrices circulaires, légèrement grises ou marron, et la séparation entre cette main et son poignet était marquée par une autre cicatrice très nette et toute droite, cette fois, d’une couleur bien blanche. Elle sourit. Elle se disait que sa main droite était bien amochée, et elle pensa à Arseni, dont la main gauche était complètement morte. A eux deux, ils faisaient la paire…

Le Ministère avait interdit les visites à Arseni – qui était pourtant le Ministre, donc le Ministère – et le gardait comme un bébé à qui on n’oserait montrer la froideur du monde extérieur. Comme un enfant, il était gardé dans un jardin blanc qui sentait bon les draps propres et le nettoyant pour le sol. Ces mesures avaient passablement exaspéré la directrice de Poudlard, qui trouvait gonflé que le Ministre en personne soit traité ainsi – même si Arseni était impulsif et qu’il aurait pu sauter de son lit au moindre appel du devoir, ce qui aurait été vraiment imprudent. Mais et alors ? Qui avait le droit de l’empêcher de faire ce qu’il voulait, puisque ce serait nécessairement juste ?

En tout cas, en ce jour du quatre juillet, les papas-poules du sacro-saint Ministère avaient autorisé leur enfant béni à recevoir de la visite d’individus du monde cruel qui se trouvait de l’autre côté d’une porte d’hôpital. Kristen, donc, n’avait pas souhaité attendre un jour de plus pour lui rendre visite. Ainsi, elle se trouverait à son chevet comme il l’avait fait pour elle deux ans auparavant, et la boucle serait bouclée. Cessant d’observer ses mains, elle remit ses gants et soupira.

Lorsqu’elle transplana jusqu’à l’hôpital pour sorciers Sainte Mangouste, elle ne se demanda guère si sa visite serait réellement la bienvenue. Elle ne se souciait, en cet instant, que de savoir si Arseni se portait bien, et elle voulait le découvrir de ses propres yeux. Elle se dépêcha d’arriver jusque devant sa chambre après avoir demandé des renseignements sur l’endroit à l’accueil de l’hôpital. Elle posa sa main sur la poignée de la porte. Alors qu’elle s’apprêtait à entrer, elle entendit le bruit de quelque chose qui se brisait de l’autre côté de la porte. Elle appuya lentement sur la poignée et ouvrit la porte dans un grincement gênant. Kristen vit Arseni, baguette pointée vers rien du tout, avec l’air de quelqu’un qui est pris sur le fait. Il salua donc la directrice de Poudlard et rangea sa baguette dans une boîte qu’il posa sur sa table de chevet. N’importe qui aurait tout de suite pensé à la façon dont Arseni Stoyanov avait physiquement changé. Le changement le plus visible étant ses cheveux, désormais coupés court, mais Kristen n’y prêta pas la moindre attention. Elle s’attarda plutôt sur son visage, dont l’expression avait quelque chose d'un peu différent.

Kristen regarda chacun des mouvements d’Arseni avec attention, cherchant par ce biais à savoir si le Ministre se portait bien. Elle conclut que tant que tentative d’humour il y avait, cela pouvait aller plus mal. Cette conclusion tirée, elle s’autorisa à sourire à Arseni, un petit sourire mi-désolé, mi-rassuré, mais un sourire tout de même. Elle baissa les yeux sur la main noircie du Ministre et repensa à ce qu’il s’était passé ce jour-là. Etait-ce vraiment nécessaire, d’en être arrivé là ? A quoi Lynch pensait-il, quelles étaient ses réelles intentions en sauvant Arseni de cette façon ? Y avait-il eu un autre moyen, que Kristen ignorait ? Devait-elle se sentir coupable de la situation dans laquelle son ami se trouvait à présent ? Elle décida de balayer cette multitude de questions d’un revers de main pour le moment.


« Tous les élèves ont enfin regagné leurs foyers respectifs… J'imagine que c’est une bonne raison pour avoir l’air en forme. »

« S’ils meurent pendant l’été, personne ne pourra dire que c’est de ma faute, au moins. » n’était pas tout à fait ce qu’elle pensait, car évidemment, elle ne souhaitait le décès de personne, mais il fallait bien avouer que c’était une sacrée charge en moins. Elle expira un petit rire discret et s’avança vers Arseni.

« Je suis contente de vous revoir, moi aussi. J'étais presque vexée de ne pas avoir l'autorisation de venir plus tôt. »

Elle le regarda droit dans les yeux et fut gênée de constater qu’elle ne savait ni quoi dire, ni quoi faire.

~ Draco dormiens nunquam titillandus.~
"You're a broken fence in the yard of annoyance."

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ARSENI STOYANOV


Arseni soutint le regard de Kristen sans rien dire, comme il l’avait fait à de si nombreuses reprises au cours de leur histoire commune. C’était une façon pour lui de l’observer en profondeur, d’évaluer son état, et de prendre une décision plus ou moins tranchée sur les mots qu’il devait employer en sa présence. Kristen n’était pas n’importe qui. Sa renommée n’avait cessé de grandir depuis qu’Arseni avait quitté le giron de Poudlard. Aux yeux de ce dernier, ce n’était pas le fruit d’un hasard. Il avait acquis la conviction que les capacités de Kristen s’étaient affinées avec le temps, tant sur le plan magique que sur le plan du raisonnement. Le poste de directrice du collège lui avait naturellement donné de la hauteur, mais Arseni doutait de cette seule explication. Quelque chose de plus personnelle s’était invitée dans son évolution. Quelque chose dont il n’entendrait très probablement jamais parlé, connaissant la réserve naturelle de son amie. Reste qu’il s’apprêtait à discuter avec une femme qui pouvait désormais décortiquer son discours et y dénicher ce qu’il essayait tant bien que mal de cacher. Seulement, avait-il encore le droit de garder le secret sur certaines choses après les derniers évènements survenus ?

Il baissa les yeux. S’il ne pouvait résolument pas faire étalage de sa vie privée aussi aisément que d’autres, il reconnaissait qu’un effort était nécessaire en cette occasion. Kristen méritait de connaître les fondations de l’édifice, les raisons qui l’avaient placé dans la situation si délicate à laquelle il avait abouti. Arseni sentait tout du moins qu’il lui devait bien ça à défaut de pouvoir la remercier autrement.


« Asseyez-vous. »

Cela sonnait moins comme un ordre qu’une invitation. Arseni estimait que la discussion risquait fort de les occuper durant un bon moment.

Par où devait-il commencer ? La question était d’autant plus délicate qu’il ne savait pas tout à fait quand l’engrenage avait débuté. La mort de Serafina par le baiser d’un Détraqueur constituait un point d’encrage évident pour cette histoire, mais depuis longtemps Arseni s’interrogeait sur la légitimité de ce point de repère. Les évidences, il le savait, étaient trop souvent trompeuses et constituaient le plus clair du temps des analyses simplettes d’évènements infiniment plus complexes. Imputer ses décisions au cours tragique de cet évènement lui semblait mensonger ; un raccourci facile qu’il ne voulait pas présenter à Kristen. Il avait le sentiment qu’elle y décèlerait tout de suite la part d’incohérences que proposaient à peu près toutes les explications faciles. L’appel de la magie noire n’était résolument pas quelque chose qu’on pouvait expliquer facilement, et certainement pas quelque chose qu’on pouvait négliger devant une personne qui en avait fait l’expérience.

Arseni posa son regard sur la main gantée de Kristen.


« La quête du bonheur est une épopée qui très vite se fane si elle atteint son objectif… Ma mère n’imaginait pas à quel point elle avait raison en disant ça. A ce jour, ma quête se poursuit grâce à votre intervention, mais je doute qu’elle réussisse à trouver une issue favorable. En un sens, je ne l’espère pas. Il me semble que les personnes de notre constitution ne sont pas vouées à vivre dans l’insouciance d’un lendemain semblable à tous les autres jours. C’est peut-être pourquoi il m’a été si facile d’étudier la magie noire durant toutes ces années. Pourquoi j’ai pu l’utiliser sans me demander jusqu’où je pouvais aller. »

Maintenant qu’il était lancé, Arseni avait la sensation que les mots lui venaient plus facilement. Comme si son esprit avait constitué ses aveux depuis très longtemps déjà dans un recoin de sa tête, en attendant le jour béni où ils seraient livrés à la bonne personne.


« Beaucoup de légendes placent Durmstrang au centre d’un monde ou cet enseignement interdit règne en maître absolu, mais le commun des sorciers n’est doué que pour tisser des fables pour enfants en mal de sensations fortes. A la vérité, je doute que la magie noire s’acquiert par la lecture d’un vieux grimoire oublié ou par l’enseignement d’un mage noir prétendument aguerri… vous et moi savons que ça n’a pas de sens. La magie noire n’est pas moins vertueuse que la blanche, ce sont les sacrifices qu’elle requiert qui en fait une force redoutable et redoutée. Ces sacrifices ne se cèdent pas à la lecture d’une page raturée ou à l’écoute d’un maître chanteur… ces sacrifices sont consentit par un besoin propre à chacun. Un besoin viscéral. »

Le regard d’Arseni délaissa Kristen pour se braquer sur la fenêtre, plus loin sur sa gauche. Il contempla un moment les briques rouges du bâtiment qui se dressait de l’autre côté de la rue, la façon dont les rayons du soleil les polissaient au point de les rendre brillants. Arseni avait la sensation étrange que le temps était figé ou tout du moins qu’il s’écoulait beaucoup plus lentement pour leur permettre, à lui et à Kristen, de s’entendre sur de nombreux points qu’il restait encore à définir.

« Celui de Stanislav est de dominer toute vie. La mienne parmi toutes les autres. Je reconnais qu’il a déjà essayé de me tuer, mais il m’apparaît désormais que c’était un accident. Son besoin est plus subtile que ça. Il ressent le désir d’écraser les autres par la supériorité de son être. Une supériorité que sa naissance ne lui a pas donné sur moi, selon ce que j’ai pu glané auprès de ma mère qui était peu bavarde sur le sujet. Pour ce que j’en sais, ma Vélane de mère a eu deux hommes dans sa vie. Un qu’elle n’a pas eu besoin d’ensorceler et dont Stanislav est issu ainsi que ma soeur la plus âgée. Un autre qu’elle a noyé d’élixirs pour m’obtenir moi et mes soeurs les plus jeunes. Le premier était un sorcier raté, alcoolique, à peine capable de mettre en joug un objet quelconque avec sa baguette magique. Le second un moldu de sang royal. Un Romanov de Russie. Quelle ironie que mon frère, si attaché à la prétendue pureté de sang des sorciers, ait vu dans le mien un sang de plus haute lignée que le sien. »

Arseni ramena son regard sur Kristen.


« Une folie. »
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Un moment, Arseni sembla jauger Kristen de son regard, et il finit par baisser les yeux, comme fatigué de cette brève inspection, se disant qu’il était temps de se lancer ; et il se lança. Kristen s’assit sur un petit siège moyennement confortable qui était là, d’un goût assez douteux, et croisa les jambes. Alors, elle ne fit plus rien d’autre qu’écouter Arseni Stoyanov se livrant. Il parlait bien, d’ailleurs, et ce n’en était pas moins naturel. Ses paroles étaient bien faites, et l’on aurait pu croire qu’il lui avait suffi d’ouvrir la bouche pour que son discours se déroule de lui-même. Ces mots-là avaient dû attendre de pouvoir se libérer de sa cavité buccale depuis des jours, des semaines, des mois ou des années, et ils étaient le fruit d’une profonde réflexion.

Kristen imprima chaque mot dans son esprit, les retourna en tous sens, plissant parfois les yeux, haussant un sourcil puis les fronçant. Elle conclut alors que Stanislav Stoyanov était quelqu’un qui paraissait étonnement simple, au final, et c’en était presque décevant. Lui, certainement, devait se trouver très complexe, mais il était probable que ses pensées suivent en réalité une logique assez évidente.

Elle repensa alors aux paroles du frère d’Arseni dans le Dominion, avant qu’il ne disparaisse comme il était apparu. Sur le moment, elle n’avait pas pensé à transmettre le message de Stanislav Stoyanov à son frère, et par la suite, elle n’avait tout simplement pas jugé utile de le faire, et s’était dit que cela pourrait même être dangereux. Maintenant, elle se remettait à peser le pour et le contre, sondant le visage d’Arseni. Elle prit une inspiration, ouvrit la bouche, hésita, la referma. Finalement, elle osa, et parla avec l'honnêteté un peu brusque qu'elle réservait aux gens qu'elle considérait sérieusement.


« En vérité, c’est assez compréhensible. Votre frère aurait toutes les raisons du monde de vous détester, vous, plus que tous les autres. »

Elle se figura mentalement l’image de Stanislav, son regard et son sourire, tous deux animés par une haine non mesurée, une certaine catégorie de la rancœur. L’air qui avait été chargé de magie noire dans cette pièce du Dominion, et qui émanait plus encore de Stanislav que d’Arseni, même si ce dernier devait moins bien la contrôler et l’avait laissée jaillir à travers tout son être, cet air exhalait les échecs difficilement enfouis. Par rapport à Arseni, Stanislav était le fils aîné d'une union légitime, celui dont on devrait être fier en premier, mais qui pourtant n'avait peut-être pas eu ce privilège, car enfant d'un sorcier, certes, mais d'un sorcier raté ; et puisqu'il n'avait pas acquis ce privilège par sa naissance, peut-être voulait-il le prendre par la force, et donc être meilleur que n'importe qui ? Arseni, lui, fils d'une union factice mais adorée, qui était devenu l'enfant prodige de Durmstrang, aujourd'hui Ministre de la Magie d'un pays qui n'était même pas le sien... Était-ce vraiment ces différences dans les destins de chacun qui avaient attisé le feu qui séparait les deux frères ? Était-ce la jalousie ?

« La puissance de votre frère doit être proportionnelle aux échecs de sa vie. »

Kristen soupira et s’enfonça dans le siège qui produit un crissement aigu.

« Il manque pourtant un échec à sa liste. »

Elle regarda alternativement Arseni et la boîte posée sur sa table de chevet.

« Avant de quitter le Dominion, votre frère a eu un mot pour vous. Pour être honnête, j’ai longtemps pensé que je ne vous le transmettrai jamais, dit-elle avant de marquer une pause. Il vous recommande de choisir la voie qui vous rendra assez puissant pour pouvoir le "tuer une seconde fois"... »

Kristen réfléchit à ce à quoi Stanislav avait bien pu penser à ce moment-là. Y avait-il de l’ironie dans ces paroles, une ironie supérieure ? Ou bien avait-il justement fait passer ses réelles intentions pour de l’ironie ? Cherchait-il un adversaire à sa hauteur pour être vaincu noblement, ou pour au contraire, se prouver qu’il était plus puissant que les plus puissants ? N’était-ce alors que cela, une plate recherche de challenge, un défi que se donnerait un gamin ? Kristen abaissa rapidement ses yeux sur la main morte d'Arseni avant de regarder ailleurs, dans le vide.

« Vous avez bien constaté que la magie noire n’avait rien donné de bon. »

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ARSENI STOYANOV


Arseni écouta attentivement chacun des mots que lui destina Kristen. Son regard glissa spontanément vers sa main noire, comme si l’évocation de son frère le poussait naturellement à observer le mal qu’il lui avait fait. Même si Arseni ne le tenait pas pour responsable de tout, il ne pouvait nier que les choix de son frère l’avaient en partie conduit à s’enfoncer plus profondément dans ce que la magie noire avait de plus puissant et en contrepartie de plus dangereux. Kristen avait probablement raison en soulignant que la puissance de Stanislav devait être proportionnelle à l’amertume laissée par une existence jalonnée d’échecs. Arseni n’avait jamais analysé les choses sous cet angle, mais il devait reconnaître que cette perspective mettait en lumière tout un pan de réflexion nouveau dans la psychologie tourmentée de son frère. Stanislav était peut-être plus primaire qu’il l’avait imaginé. Le message qu’il lui avait laissé semblait aller dans ce sens en tout cas et n’éveilla, par conséquent, pas la moindre surprise chez Arseni qui se contenta de hocher la tête. La nature du défi avait cependant de quoi l’interpeller. Depuis qu’il était de nouveau en état de raisonner, Arseni était arrivé à la conclusion que Stanislav avait acquis les connaissances nécessaires pour fabriquer un Horcruxe dès sa sortie de Durmstrang. Comment aurait-il pu survivre à son sortilège de la mort, autrement ? Mais le message qu’il lui avait laissé par l’intermédiaire de Kristen laissait planer un doute sur le nombre d’Horcruxes que son frère était parvenu à constituer. Stanislav était peut-être bien arrivé à un stade dont Arseni n’avait jamais eu à s’inquiéter jusqu’à présent. Il lui apparaissait désormais que le tuer une seconde fois ne servirait peut-être pas plus que la première, tout compte fait. Une théorie que les dernières paroles de Kristen finirent d’appuyer avec sobriété.

« Je suis désolé. Je vous ai causé beaucoup de soucis. »

Il en était conscient et bien qu’il sentit le regard de Kristen peser sur lui, il décida de ne pas la regarder dans les yeux. Il ne voulait pas qu’elle perçoive dans son regard la honte qu’il cherchait à dissimuler à ce sujet.

« J’espère que Stanislav ne cherchera pas à m’atteindre à travers vous. C’est un homme instable mais intelligent. Il cherchera de nouveau à me pousser dans mes retranchements pour mettre à mal les fossés magiques et idéologiques qui nous séparent. J’espère me tromper, mais j’ai le sentiment qu’il a réalisé dans le Dominion que nous n’étions pas n’importe qui l’un pour l’autre. Je me rassure en me disant qu’il n’a pas idée de votre force et qu’il la négligera toujours. Comme d’autres, il ne verra pas en vous la grande sorcière que vous êtes. Il ne verra pas ce que j’ai tout de suite remarqué chez vous la première fois que vous êtes entrée dans mon bureau. »

Il sourit au souvenir de ce qu’avait été ce moment tout en détournant son attention de sa main meurtrie. Un sourire qui s’estompa quelque peu lorsqu’il reprit la parole.


« Je doute de vouloir le tuer une seconde fois. Nous n’avons aucune idée du nombre d’Horcruxes qu’il a réussi à créer, mais sa seule existence prouve qu’il en disposait au moins d’un quand je l’ai affronté pour la première fois. Cet éclairage me terrifie et me laisse perplexe au regard de certaines de mes décisions. »

La magie noire n’était pas la solution à ses problèmes. La magie noire n’était la solution à aucun problème de l’existence humaine. Ce n’était qu’un outil. Un outil qui pouvait s’avérer extrêmement néfaste entre de mauvaises mains, voir destructeur entre des mains tremblantes. Arseni avait conscience qu’il ne pouvait plus l’utiliser comme une arme. Rien ne lui avait encore été révélé à ce sujet, mais il lui semblait qu’il lui serait peut-être même fatal, la prochaine fois, d’en faire usage après tout ce qui avait été consentit pour le sauver. Le mal ne se guérissait pas par le mal. Il en était la preuve vivante. Ce n’était pas le mal qui l’avait sauvé de lui-même au coeur du Dominion, mais bel et bien l’attachement que lui portait certaines personnes.

Il tourna ses yeux vers Kristen…


« Ne vous préoccupez pas pour moi. Une partie de ce qui faisait ma magie résidait dans ma baguette et ce qu’elle représentait pour moi. Je dois désormais me reconstruire sans elle et sans les souvenirs qu’elle éveillait en moi. C’est peut-être mieux ainsi. »

… et se permit même de rire à l’anecdote qu’il s’apprêtait à lui énoncer.


« De l’aveu même de ma soeur ainée, ma magie était pure et belle du temps où cette baguette n’était pas encore en ma possession. Elle le redeviendra peut-être, maintenant que cette baguette n'est plus.»
Dernière modification par Arseni Stoyanov le 28 avril 2017, 21 h 50, modifié 1 fois.

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Kristen, qui s’estimait moins que ce que l’on aurait pu penser de prime abord, et qui ne connaissait pas grand-chose aux relations humaines, se demandait bien comment Stanislav Stoyanov aurait pu atteindre son frère en l’atteignant, elle. Certes, il y avait un lien entre Kristen et Arseni, quelque chose qui devait être une sincère amitié, mais Kristen n’avait pas vraiment réfléchi plus loin que cela, et n’avait pas réalisé que cette amitié serait effectivement un bon moyen pour blesser. Pourtant, c'était peut-être bien aussi pour cela qu'elle avait jusque là gardé ses distances avec tout et tout le monde - ajouté à cela, évidemment, sa misanthropie naturelle et sans explication apparente. Par ailleurs, elle aurait trouvé trop lâche qu’un sorcier à peu près digne puisse songer à blesser les autres par tant de détours.

Lorsque le Ministre évoqua la « force » de Kristen, qu’il utilisa les mots de « grande sorcière », Kristen haussa un sourcil. La directrice de Poudlard croisa les bras et fixa ses genoux. Elle ne s’était jamais sentie « grande sorcière », même si cela avait longtemps été son but, étant plus jeune. Comme beaucoup de petits enfants, elle avait voulu être la plus forte, la meilleure, bref, la « plus mieux ». La particularité de ce but est qu’il est très difficile d’en tirer satisfaction, car il est assez compliqué de se rendre compte de sa propre valeur, surtout lorsqu’on aime travailler, que l’on a de cesse de vouloir s’améliorer, enrichir ses connaissances. Finalement, être la meilleure ne pouvait pas suffire, il fallait aller encore plus haut, s'élever jusqu'à la perfection ; et le principe-même de la perfection est qu'aucun humain ne peut l'atteindre. Donc, elle ne se considérerait comme une « grande sorcière » que le jour où elle aurait atteint la perfection, soit jamais. Certains appelleraient ce fait tout simplement "humilité", mais il s'agissait en réalité d'une exigence particulièrement démesurée.

Fallait-il interrompre la conversation ici, pour rétablir une vérité qu’Arseni ne pouvait connaître ? Car la première rencontre de ces deux personnages n’avait pas été tout à fait honnête ; elle avait été brouillée par le voile du mensonge. Arseni, à cette époque, n’avait pas tout à fait vu la Kristen qu’il voyait aujourd’hui, ni même une version régressée d’elle. C’était le même corps, mais à l’intérieur, une personne différente. Fallait-il lui dire, au risque de le décevoir ? Non, pour l’instant, l’attention devait rester sur lui, et lui seul.

Kristen releva subitement les yeux vers son ami lorsqu’elle entendit le mot « horcruxe » sortir de sa bouche. Son mouvement avait été rapide, ses yeux brillaient dans un mélange d’affolement et de très grande curiosité. C’était cela, alors, que signifiaient les mots « tuer une seconde fois ». Ce n’était pas une métaphore, comme Kristen l’avait d’abord cru. Elle se mordit l’intérieur des joues, se les creusant un peu plus, et elle déglutit. Arseni n’avait pas dû le voir, car il tourna ses yeux vers elle quelques secondes après cela.

Les derniers mots du fils de vélane absorbèrent la directrice, et elle ne pensa aussitôt presque plus aux horcruxes, objets d’étude qui devaient, par leur nature et par leur effet, la passionner – mais cela, ce n’était pas quelque chose qu’il fallait dire, même pas à ses amis et même si l’on n’avait pas l’intention d’en créer soi-même. C’était juste que cela ne se faisait pas, que cela pouvait paraître dangereux ; et dans cette situation précise, cela aurait été tout particulièrement inapproprié. Ce sujet, hautement intéressant, donc, avait malgré tout été partiellement éclipsé dans son esprit.

Kristen réfléchit beaucoup aux dernières paroles de d’Arseni, mesurant sa réponse, tournant les mots dans sa bouche encore et encore. Elle s’enfonça dans sa chaise, fronça les sourcils, et soupira. Elle baissa les yeux.


« Je ne suis pas d’accord. Ne reniez jamais vos souvenirs, car l’oubli est pernicieux. Ce sont vos souvenirs qui font de vous ce que vous êtes, les bons, comme les mauvais. Ils sont les fondations de votre être, et vous vous perdriez en les mettant tout simplement de côté. »

Elle repensa à toutes les erreurs de sa vie, tous ces horribles souvenirs qu’elle avait voulu oublier à tout jamais, au prix même de ne plus être tout à fait elle-même. Ce ne sont pas nos expériences qui font de nous ce que nous sommes, ce n'est pas vrai. C'est une idée reçue. Ce qui fait de nous ce que nous sommes, en vérité, ce sont les souvenirs que nous gardons des expériences que nous avons vécues. Oublier, c’est s’oublier.

« Ce qui doit changer, c’est votre façon d’appréhender ces souvenirs. »

Elle inspira longuement et recracha l’air qu’elle avait accumulé dans ses poumons. Elle n’osa pas regarder Arseni dans les yeux, de peur que celui-ci comprenne qu’elle ne disait pas cela sans raison, que ces conseils-là étaient issus de conclusions qu’elle avait tiré sur son propre vécu ; car un jour, elle s'était oubliée.

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Changer ma façon d’appréhender mes propres souvenirs… ces quelques mots me restaient en travers de la gorge sans que je ne parvienne à comprendre pourquoi. Etait-ce mon ego qui s’en trouvait blessé ? Ma déroute qui m’aveuglait ? Je l’ignorais. Je restais silencieux, le regard baissé sur ma main gauche, partagé entre un sentiment de découragement et le devoir d’introspection. Comme pour me ramener à la difficile réalité, une douleur vive se manifestait soudain dans mon avant-bras et m’arrachait une grimace. Je n’osais regarder Kristen dans les yeux à cet instant, mais savais pertinemment qu’elle avait saisi la grimace au vol. Rien ne lui échappait et certainement pas ce genre de détails. Les traitements avaient beau améliorer mon quotidien, la douleur revenait invariablement me taquiner de jour comme de nuit. Je me massais tranquillement le bras, mes pensées volontairement tournées vers les conseils que Kristen avait jugés bon de me donner pour ne pas me focaliser sur la douleur. Et si, au fond, elle avait raison ? Si c’était bien ma façon d’appréhender mon passé qui m’avait conduit dans cette chambre ? Le seul fait d’en envisager la possibilité me déplaisais. J’écartais donc cette possibilité en cloisonnant mon esprit. Avec le recul, je me rends compte aujourd’hui combien cette réaction était indigne de moi.

« Vous semblez avoir longuement réfléchi à la question, dis-je en tournant mes yeux vers Kristen. »

Kristen ne regardait pas dans ma direction à cet instant. Ce qui me fit dire que j’avais visé juste. Étonnement, je ne tirais aucune gloire de cette petite victoire. Pire, j’éprouvais une pointe de honte saupoudrée d’une once de culpabilité en l’obligeant à se prononcer sur un sujet qui ne pouvait être que pénible et douloureux. Désireux de me racheter, je reprenais la parole là où je l’avais laissée.


« Je n’étais pas tout à fait le même autrefois. Comme tout un chacun, j’ai connu mon lot d’échecs et de réussites. Mais étrangement, ces dernières ne m’ont jamais aussi bien marquées que les premiers. Je crois que dans une certaine mesure, je me suis laissé corrompre aussi bien par nécessité que par facilité. Il m’était beaucoup plus simple de composer avec mes peines que de bâtir sur des victoires ; plus simple de jouer avec l’obscurité que de me tenir dans la lumière. Peut-être était-ce mon esprit un brin mélancolique qui justifiait cette posture. Peut-être juste le hasard. Aujourd’hui encore je n’ai pas les réponses. »

Je levais momentanément les yeux au plafond en pensant aux miens, partis trop tôt. Les souvenirs de leur visage m’arrachaient un sourire triste.

« Une chose est sûre. Au fond de moi, je voulais vivre. Jamais, je le jure, je n’avais imaginé pouvoir tomber si bas. »

L’avoué de vive voix fut comme une révélation pour moi. Je me demandais soudain si une partie de mon intellect avait conservé une trace de cet Arseni d’un autre temps : à la fois fougueux, insouciant, impertinent, mais je le crois aussi, attachant et rêveur. Le jeune homme que j’avais été jusqu’à mes quinze ans n’était peut-être pas tout à fait mort dans les ruines de la Tour Ombreuse. Peut-être que quelque part, au plus profond de moi-même, derrière maintes et maintes portes verrouillées, il restait encore un peu de ce que j’avais été. Ce n’était là qu’un mince filet d’espérance, mais un filet qui ne demandait qu’à être remonté pour, peut-être, découvrir un trésor que j’imaginais jusque-là perdu. Je prenais soudainement conscience que mon sourire ne s’était pas effacé alors que mon regard redescendait tranquillement se poser sur ma précieuse amie, dont les traits m’apparaissaient maintenant plus tirés. Etait-ce un nouveau tour de mon esprit ou bien la réalité que je n’avais pas réussi à saisir jusqu’à présent ?

« Kristen, hasardais-je. Tout va bien ? »
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{PV} Au crépuscule de la Magie

Kristen, dont les yeux étaient rivés vers la fenêtre, fut surprise par la première remarque d’Arseni. Elle ne put retenir un petit haussement de sourcils. Elle plissa ensuite les yeux et prit un air contrarié. Elle ne comprenait pas vraiment l’utilité de cette remarque, et en fut gênée. Etait-ce d’ailleurs son but ? La troubler ? Pourquoi, alors que Kristen lui parlait franchement, Arseni aurait-il eu ce besoin de montrer qu’il avait percé à jour quelque chose chez l’insondable Kristen Loewy ? Elle se sentait un peu mal à l’aise, et se dit qu’elle n’aurait peut-être pas dû lui donner tous ces conseils. Pas s’ils devaient être utilisés pour l’analyser, elle. Kristen croisa les bras et soupira.

Elle écouta ce qu’Arseni avoua ensuite. Elle reconnut alors dans ses paroles certaines facettes de sa propre expérience. On retient plus volontiers ses échecs que ses réussites, lorsque l’on est quelqu’un qui a une certaine tendance à douter. Kristen n’avait pas d'explication non plus à cette fâcheuse manie. En ce qui la concernait, elle s’était toujours tenue à l’écart de tout, s’était toujours tenue dans l’obscurité, elle aussi. Au départ, c’était simplement parce qu’elle ne voyait pas de différence entre l'ombre et la lumière : elle faisait sa vie dans son coin, sans se rendre compte qu'elle s'enfonçait dans l'obscurité. Elle vivait tout simplement dans cette solitude et dans cette noirceur sans y faire attention. Plus tard, cela devint une réelle habitude, voire une addiction. Cela faisait partie d’elle, et elle ne pouvait plus s’en détacher. Elle avait fini par devenir ce que les autres voyaient en elle, et correspondait maintenant, pour la plupart, à cette image assez simple que tout le monde se faisait plus ou moins d’elle. Cela ne la dérangeait pas outre mesure. Elle avait pourtant essayé, un jour, de se détacher de l'ombre. Cela n'avait pas été très concluant, alors l'idée avait été abandonnée dès que la conscience avait repris le dessus. Voir au-dessus de ce que tout le monde voyait chez Kristen, c'est-à-dire cette part d'ombre : « Elle est effrayante ! Elle est sévère, elle est stricte ! Elle a l'air méchante ! » , justement, devenait un privilège d'amis. Arseni pouvait-il réellement le voir ?

Plus elle écoutait Arseni, plus elle avait la sensation qu’il parlait pour la faire parler. Ce n'était probablement pas volontaire. Lorsqu’il lui demanda si tout allait bien, elle se mordit les joues et fit du piano avec ses doigts sur le bord de la chaise. Finalement, elle se leva d’un coup et regarda Arseni droit dans les yeux en fronçant les sourcils.


« Si vous tenez réellement à le savoir, j’ai en effet longuement réfléchi à la question. »

Elle se retourna pour ne plus affronter ce regard, car elle avait besoin de quelques secondes de répit avant de se lancer. Ce qu'elle allait dire, elle ne l'avait jamais dit à personne. Arseni serait le premier à effleurer ce secret qu'elle avait caché durant si longtemps.


« J’ai voulu croire, un jour, que je pouvais vivre dans la lumière. Moi aussi, je voulais vivre, mais moi, je voulais vivre bien. Contrairement à vous, j'ai eu la folie de penser que c'était plus facile d'être du côté des gentils. Je n'avais que des peines, et pas de victoires, ce qui était compliqué pour démarrer du côté des gens bien. J'ai donc effacé mes plus grands regrets et ai entrepris de me créer de fausses victoires. »

Ses lèvres formèrent un petit sourire ironique, comme si elle se moquait de sa stupidité passée. En fait, c'était un peu le cas. Elle ne trouvait même pas de réconfort à penser qu'elle ne s'était pas glissée d'elle-même dans cette idéologie utopiste ridicule, ou qui ne lui correspondait pas, en tout cas.

« Au moment où vous m’avez connue, j’étais cette personne qui se pensait très honorable, qui avait un but génial et un passé presque glorieux. J’aimais beaucoup ma position de martyr. »

Elle expira un rire et se tourna vers le Ministre.

« Quel choc cela a été lorsque j’ai appris que je n’étais pas si respectable que je le pensais ! »

Finalement, en se redressant et levant le menton - elle avait cet air de la femme qui a vaincu - elle conclut :

« Mais pour répondre à votre question : oui, tout va bien. J'ai accepté ce que j'étais. J'ai des remords, certes, mais je vis avec, dans l'espoir, bien sûr, que d'autres ne s'ajoutent pas à ma liste. Vous devriez en faire autant. Accepter votre passé, même ce qu'il y a de pire, et simplement aller de l'avant en vous jurant de ne pas refaire les mêmes erreurs. »

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Certaines réactions étaient imprévisibles. Mais au-delà de son imprévisibilité, la réaction de Kristen me désarçonna tandis que je la regardais me tourner le dos. Je comprenais qu’elle ne souhaitait pas affronter mon regard au moment où elle me faisait pénétrer dans ce qui avait été, jusque là, le jardin secret de sa vie ; quelque chose que mon imagination n’avait même pas pu effleurer à la lecture de son dossier quand j’étais encore le directeur de Poudlard. J’écoutais avec une attention totale le moindre de ses mots, en pesait le sens avant de les retourner dans ma tête et de les peser de nouveau pour m’assurer de leur signification. Je percevais dans ce processus inédit — à tel point qu’il devait me laisser sans voix — quelque chose de si intime pour Kristen qu’elle ne pouvait supporter la moindre interruption, fut-ce celle, involontaire, laissée par l’empreinte d’un seul de mes regards. Je baissais les yeux, coupable de l’incité à se livrer à moi alors que sa nature secrète le lui interdisait. N’avais-je pas moi-même des secrets que je souhaitais garder impénétrables ?

Je levais de nouveau mes yeux au moment où elle se retournait vers moi. Je découvrais soudain une autre femme, fière, certaine de ce qu’elle était, et encore davantage de ce qu’elle n’était pas. Son assurance me troublait, mais je ne laissais rien en paraître. Kristen n’était plus du tout cette femme hésitante et torturée qui avait cédé à la facilité au moment d’affronter Felipe Sampedro. Deux années, dont une à la tête de Poudlard, l’avaient radicalement changé. Je me trouvais face à une personne dont la nouvelle stature m’était si étrangère que j’en ressentais une pointe de crainte mêlée cependant à un soupçon de fierté. Parmi toutes les décisions que j’avais prises au cours de ces deux dernières années, celle d’éviter à Kristen un séjour à Azkaban était sans doute la plus aboutie ; celle qui avait produit les meilleurs résultats. Le parallèle était d’autant plus déstabilisant, que ma chute coïncidait trait pour trait avec son élévation. Tant est que pour la première fois, je prenais conscience de l’écart de puissance qui s’était naturellement creusé entre nous, à mon entière défaveur.


« J'ai le sentiment que mon temps est révolu, dis-je avec le plus grand sérieux. Celui que vous avez connu a disparu avec le Dominion, de même que la Kristen que j’ai connue a disparu avec les cadavres des Sampedro. Ce qu’il adviendra de moi désormais, je l’ignore, mais une chose est certaine, le passé est le passé. En ce sens, je ne peux qu’acquiescer à vos propos. Nous sommes ce que nous sommes. Il est parfaitement inutile de le fuir. »

J’eu un regard pour la boîte qui contenait ma nouvelle baguette, posée sur ma table de chevet, et ressenti un véritable pincement à l’idée de ne plus être le sorcier que j’étais autrefois. Je cherchais la perception de la moindre petite parcelle de magie en moi et riais en essuyant un échec retentissant.


« Ma reconstruction sera longue, ajoutais-je en observant Kristen du coin de l’oeil. Ce qui nous pose un problème de taille. Faible, je ne suis d’aucune utilité au ministère. Mes opposants au Parlement se serviront de mon état pour remettre en question ma légitimité à la tête de notre communauté. Si je peux encaisser la pluie de critiques qui s’abattra promptement sur moi et tenter de maintenir mon mandat, il est une chose que je ne suis pour l’heure pas en mesure d’affronter. »

Je fronçais les sourcils presque sans le vouloir, le nom que je m’apprêtais à prononcer me brûlait la gorge.

« Aidan Bowers. »

Je guettais la réaction de Kristen et poursuivais sur ma lancée en me disant que la peur n’avait plus d’emprise sur elle.

« Je sais de sources sûres que vous vous connaissiez du temps où vous étiez tous deux élèves à Poudlard. Mais le Aidan dont vous vous souvenez peut-être n’est plus qu’une facette parmi toutes celles qu’il a utilisé pour parvenir à ses fins. Kristen, je crains que sa force de frappe n’ait dépassé tout ce que j’ai pu me figurer sur ce compte. Cet homme ne joue pas une simple partie d’échecs. Non… il joue en ayant plusieurs coups d’avance, comme si notre imprévisibilité n’avait finalement aucun secret pour lui. J’ai pu glaner ici et là quelques bribes d’informations à son sujet, mais rien qui ne me permette de le comprendre lui ou ses motivations. Il reste une menace permanente. Comme une épée de Damocles continuellement suspendue au-dessus de nos têtes. Ce qu’il veut, je l’ignore, mais je sais que bientôt il viendra le réclamer. Si cela se produit plus tôt que je ne le prévois, vous serez la seule à pouvoir contrecarrer ses plans à défaut de pouvoir le neutraliser. Puis-je compter sur vous ? »
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Kristen regarda Arseni tirer ses propres conclusions sans réagir. Elle pensait surtout à ce qu’elle venait de faire, à comment elle avait osé laisser entrevoir une partie cachée de son âme, de ses tourments. Son esprit resta bloqué sur ses propres aveux durant les quelques secondes que dura le silence qui suivit la réponse d’Arseni. Ses pensées étaient encore dans le vague lorsque le Ministre parla de son état actuel, mais tout redevint bien réel quand il prononça le nom d’Aidan Bowers. Il sembla même à Kristen que si ses oreilles avaient pu se dresser pour mieux capter ce nom, elles l’auraient fait. Cependant, la directrice de Poudlard gardait les bras croisés et un air sérieux, implacable et inatteignable.

Elle se retourna lentement vers Arseni lorsque celui-ci lui annonça qu’il savait que Kristen avait connu Aidan. Ce n’était pas réellement un secret, mais ce n’était pas quelque chose que Kristen aimait crier sur les toits. Elle voulait se tenir le plus loin possible de cet homme, n’avoir absolument aucun rapport avec lui. Elle écouta attentivement les paroles du Ministre alité et plissa les yeux, ce qui trahissait un vif intérêt pour la conversation.


« Je constate que vous avez des sources très douées en calcul, Monsieur le Ministre.., ironisa-t-elle. »

Elle osa souffler un petit rire par ses narines et poursuivit, alors qu’elle se tenait droite, fière :

« J’ai connu Aidan Bowers, en effet, comme tout le monde le connaissait. Il était assez populaire. »

Elle haussa les épaules et avait sur le visage une expression qui voulait dire plus ou moins : « bof, pas intéressée ». Elle n’avait, en effet, jamais été attirée par les personnes populaires ou par la popularité en général. Être populaire, c’était laisser la porte ouverte aux vautours. Vouloir l’être, c’était avoir besoin de ces autres médiocres pour se sentir exister, comme si leurs regards admiratifs de babouins ahuris pouvaient vous rendre plus brillant. Ne pas s’intéresser aux personnes populaires, lorsque l'on est pourtant un adolescent, c’est faire preuve d’une sorte de résistance moqueuse. Un refus de se mêler à la foule de ces individus quelconques, attirés par un être qui a l’air un peu moins médiocre – mais qui l’est tout autant.


« Un insupportable voyou, pourtant. »

Kristen sembla repenser à certains événements de sa scolarité et s’en moquer intérieurement. « J’étais jeune ! », devait-elle se dire avec dédain, comme tout le monde a dû se le dire une fois dans sa vie. On pense dans ces moments-là non seulement que l’âge est une excuse, mais l’on a aussi tendance à détacher ce jeune moi du moi actuel, comme s’il était une tout autre personne.

En sortant de ses pensées, Kristen posa sur son ami un regard empreint d’une douceur protectrice mêlée à une espèce d'excitation narquoise.


« Le remettre à sa place me ferait grand plaisir. »

Elle avait pourtant conscience qu’Aidan était quelqu’un de dangereux. On l’avait toujours pressenti. Il avait de l’esprit et de la force, et aller contre lui ne serait pas tâche aisée. Pourtant, mettez le danger face à un Gryffondor, et il lui rira au nez, fonçant tête baissée, trop arrogant pour remarquer que l’échec peut tendre les bras au bout du chemin. Kristen ne pensait même pas que son trop-plein d’assurance puisse inquiéter qui que ce soit, en l’occurrence, Arseni. Elle se sentait capable d’affronter tout, si la cause était bonne, et c’est aussi ce qui lui permettait d’obtenir quelques succès. Avoir simplement l’air d’une inconsciente aux yeux d'un grand homme ne lui effleurait pas l’esprit.

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Je ne me souviens plus quand et comment j’ai commencé à m’intéresser aux affaires d’Aidan Bowers. Mais je sais qu’une fois plongé dedans, il m’a été impossible de m’en détacher. Ce qui était valable pour moi, l’était pour tous ceux qui essayaient, d’une façon ou d’une autre, de le percer à jour.

Cet homme était une énigme. Non pas au sens large du terme, car une bonne partie de sa vie nous était connue par le recoupement systématique et méthodique de témoignages ciblés et de documents administratifs dont la légalité ne faisait aucun doute, mais d’une façon plus insidieuse, si je puis dire. Il me laissait, comme il en avait laissé l’impression à tant d’autres avant moi, une sensation de perfection absolue orchestrée de toute pièce par un esprit brillant. Quiconque se plongeait dans le récit de son existence ne pouvait que reconnaître l’exceptionnelle destinée de cet homme, et finalement se demander comment, au vu de tout ce qu’il avait miraculeusement accompli, il avait pu basculer de manière si soudaine et si brutale dans les ténèbres. Avec le recul, je conçois que le charme magnétique du personnage soit pour beaucoup dans cette interprétation faussée que nous avions, moi comme d’autres, de ses actes. Durant très longtemps, l’hypothèse seule qu’Aidan Bowers ait pu joué la comédie bien avant les évènements qui avaient conduit à son emprisonnement avait été refoulée par la théorie, plus réaliste, et surtout plus confortable, d’un changement brutal dans sa vie. A ce moment là, Aidan Bowers n’était pas encore perçu comme un tacticien hors pair, mais comme un simple individu corrompu par une force mystérieuse. C’était évidemment se tromper sur toute la ligne.

Le génie de cet homme résidait précisément dans sa connaissance poussée des méthodes d’analyse de l’esprit humain, que son remarquable don pour la legilimancie n’avait fait que hisser à un niveau jamais atteint. Croire que cet homme ne lisait pas clairement en chacun d’entre nous ou ne percevait pas nos intentions les plus sourdes revenait à croire à n’importe quel conte pour enfants inventé de toutes pièces. Aidan Bowers n’était pas seulement un génie calculateur, c’était un monstre d’anticipation. Je m’en étais rendu compte tardivement ; mais à ma décharge, l’homme avait pris un si grand soin à maquiller la vérité qu’encore à ce jour, il m’arrive parfois de douter de ma propre analyse. Reste que mon intuition forgée dans les intrigues d’une vie de lutte et de privation à Durmstrang m’avait mise sur la piste de ses monstrueuses capacités de prévoyance. Dès lors, je n’avais plus réussi à considérer Aidan Bowers comme un illuminé, mais bel et bien comme un individu parfaitement sensé, capable d’hypnotiser des foules entières en fabriquant des tissus de mensonges si bien imbriqués dans la réalité qu’ils en devenaient parfaitement réels.

J’observais Kristen du coin de l’oeil et souris à la réponse qu’elle me fit. Avait-elle jamais perçu le réel potentiel de cet homme ? Je l’ignorais. Mais comme de coutume, cette éventualité, au même titre que les autres, ne semblait pas pouvoir éteindre le feu intérieur qui brûlait en elle. C’était, sans nul doute possible, l’aspect le plus captivant de sa personnalité complexe. Une force sur laquelle je n’avais pas regretté de capitaliser à une époque où elle n’était pas encore complètement consciente de son potentiel.


« J’envie votre enthousiasme, déclarais-je en tendant ma main droite vers la table de chevet. »

Je sortis une pipe fine de style japonais du tiroir. Le regard de Kristen m’en disais long sur son étonnement, quand bien même son faciès ne trahissait aucune forme d’étonnement. Une fois le bec logé entre mes lèvres, je repris possession de ma nouvelle baguette magique, me laissais une nouvelle fois surprendre par son contact si étranger à mes sens, et m’en servis pour allumer le fourneau de la pipe. La première bouffée de fumée blanche ne révéla aucune odeur. Pas plus que la seconde ou que toutes celles qui suivirent. Les feuilles qui se consumaient délicatement au coeur de l’objet provenaient d’une créature magique qu’on ne trouvait que dans les forêts japonaises. Le nom de cette créature ne me revenait plus en tête, mais je connaissais sur le bout des doigts l’effet de ses feuilles. Au-delà de leur force de stimulation pour l’esprit, elles avaient conservé l’étonnante capacité de leur propriétaire originelle, à savoir celle de saisir certaines pensées en vol et de leur donner forme.


« Voyou, il l’est toujours, dis-je en fixant le visage de Bowers qui venait de prendre forme au coeur du filet de fumée qui s’échappait continuellement de ma pipe. Mais d’une espèce dont je me serais volontiers passé, ajoutais-je en reposant ma baguette sur la table de chevet. Je ne sais pas ce dont vous vous souvenez à son sujet, mais mon intuition me dit que ce qui se passe aujourd’hui avait été préparé longtemps à l’avance. Je ne serais absolument pas surpris d’entendre de sa bouche qu’il s’y préparait déjà du temps où il était à Poudlard. »

Je tournais la tête de côté et exhalais un petit nuage de fumée par le nez. Mes pensées tournoyaient alors avec une précision sans égal dans mon esprit.

« Nous ne devons pas agir de manière conventionnelle avec lui, dis-je en plantant mon regard dans celui de Kristen, ma main droite tenant la pipe magique au niveau de ma cuisse. Nous ne pouvons pas nous le permettre, j’en ai peur. Bowers cherche à atteindre un but qu’il ne nous est pas permis de comprendre. Quand bien même nous le connaîtrions, j’ai le sentiment que cela ne ferait que nous induire en erreur comme tous les éléments que cet homme nous a volontairement laissé. C’est un fin calculateur. Probablement le pire qu’il m’ait été donné de voir. Pour l’atteindre, il nous faudra atteindre sa réalité. Par là, j’entends celle qu’il n’a jamais livré à personne, en tout cas d’après ce que nous pouvons supposer. A ce petit jeu, je me suis déjà avancé. Ma soeur travaille déjà à cette tâche. Malgré son réseau et ses compétences, je doute que cela suffise. Il vous faudra sans doute sonder votre mémoire à la recherche du moindre détail troublant, peut-être même traquer les traces qu’il a pu laissées derrière lui, au coeur même de Poudlard… »
Dernière modification par Arseni Stoyanov le 28 avril 2017, 21 h 51, modifié 1 fois.

{PV} Au crépuscule de la Magie

Arseni révéla, dans les minutes qui suivirent, beaucoup de choses intéressantes. D’abord, il fumait, et surtout, il fumait une drôle de pipe que Kristen n’avait pas souvent vu, ici, en Angleterre. Ce n’était pas une pipe de Sherlock Holmes, typiquement british et donc absolument géniale, mais plutôt une espèce de grand bâton fin, recourbé au bout. C’était presque une flûte, mais cela ne faisait pas de musique. En revanche, cela faisait de la fumée. Normal : c’était une drôle de pipe, mais une pipe tout de même. Elle avait levé un petit sourcil étonné en considérant le nouveau joujou du Ministre, et celui-ci l’avait remarqué. C’était un petit interlude hors-sujet qui détendait légèrement l’atmosphère en même temps qu’il l’enfumait. Kristen imaginait que cela devait donner un ton très sérieux à la conversation : « Nous allons maintenant parler de choses très importantes, mais pour cela, attendez, je dois prendre un air mystérieux en fumant ma nouvelle pipe. »

Kristen ne fumait plus depuis des années. Elle avait repris, l’année passée, d’accord. Mais ce n’était qu’une cigarette par-ci par-là, alors cela ne comptait pas. Elle avait presque définitivement arrêté à la naissance d’Owen. Elle avait parfois l’impression de fumer du cancer, et elle avait ce goût de pétrole dans la bouche après chaque cigarette, alors elle avait plus ou moins pensé : « pourquoi ne pas arrêter ? Ce n’est pas bon, après tout, ni de goût, ni de rien du tout. » Et surtout, la cigarette, c’était un petit rituel étroitement lié à Bal. Bal, elle n’en voulait plus. Elle l’avait jeté dans une cellule, tout comme ses paquets de Marlboro Light. C’était comme ça.

La fumée que produisait Arseni ne sentait rien, ce que Kristen trouva malgré tout bien pratique. Il aurait été mal vu qu’une chambre d’hôpital empeste le tabac froid. Cela aurait été assez paradoxal. En revanche, alors que les feuilles brûlaient dans le fourneau – des feuilles qui n’étaient vraisemblablement pas des feuilles de tabac, donc, ce qui ne manqua pas d’étonner un peu plus Kristen -, la fumée prit des formes incroyables. Le visage d’Aidan Bowers se dessina avec la fumée. La directrice de Poudlard ne put s’empêcher d’avancer un peu la tête vers l’avant et de plisser les yeux le temps de cette brève apparition.

Kristen écouta attentivement les paroles d’Arseni. Finalement, l’effet fumée magique lui donnait effectivement un air plus sage. On aurait presque dit un vieux samouraï à la retraite qui aurait voulu donner des conseils de guerre à son apprenti, le tout sous forme d’énigmes étranges entre deux ronds de fumée. Kristen ne se sentait pas du tout l’apprentie de qui que ce soit, mais elle avait un peu tendance à trouver qu’Arseni avait pris dix ans d’un coup. Elle se demanda si elle ne lui avait pas trouvé un tout petit peu plus de charme lorsqu’il était encore jeune et ravagé, c’est-à-dire comme il était il y a deux mois.

Heureusement, la mission donnée par ce sage fumant improvisé était assez excitante pour émouvoir Kristen. Un sourire sombrement ironique naquit sur ses lèvres. Ne pas agir de manière conventionnelle… Avec ce que venait de vivre Arseni, cela ne pouvait vouloir dire ce que Kristen espérait, mais elle l’espérait tout de même. Si elle pouvait enfin ne plus avoir le Ministère sur le dos, et être libre d’agir librement, enfin, et efficacement ! La menace Azkaban pesait toujours – c’était une menace fantôme - à chaque mouvement de travers qu’elle aurait pu faire. Arseni, même s’il était ministre, ne pourrait pas toujours être là pour la tirer d’affaire.


« Pas de manière conventionnelle ? »

Elle n’avait pas osé demander s’il s’agissait d’une quelconque autorisation ministérielle officieuse (les autorisations ministérielles avaient de toute façon la fâcheuse tendance d’être officieuses, quand il s’agissait de sujets tabous : Kristen avait déjà pu l’expérimenter). Néanmoins, répéter ces mots prononcés par Arseni ferait certainement comprendre au Ministre quels espoirs inavoués Kristen plaçait derrière eux.

Elle n’avait pourtant l’air de rien. Elle rêvait de pouvoir faire les choses vite et bien, maintenant, tout de suite, mais elle resta très calme en façade. Elle croisa les bras avec beaucoup de retenue. Elle n'attendit pas, au final, de réponse d'Arseni.

« La rumeur disait que Bowers… »

Elle ne voulait pas l’appeler Aidan. C’est inconvenant d’appeler un méchant par son petit nom, quand on est du côté des gentils. D’ailleurs, ce n’était pas non plus seulement « la rumeur » qui disait que. Mais encore une fois, la distance était de mise.

« … avait déjà de grands projets, à cette époque. Et il se débrouillait pour obtenir tout ce qu’il voulait. »

Elle croyait faire confiance à Arseni, mais elle s’apercevait, au fil de son discours, que sa retenue cachait quelque chose en elle-même. Peut-être avait-elle peur du jugement qu’il pourrait faire. Peut-être l’associait-elle involontairement et inconsciemment au Ministère, qu’elle n’appréciait « pas plus que cela ». Qui n’aurait pas associé le Ministre au Ministère, me direz-vous ? L’idée avait été désespérément utopique.

Pas un seul instant, d’ailleurs, elle ne voulut évoquer la découverte du plan d’un des repaires de Bowers, plan qu’un agent postal de Pré-au-Lard, un certain Kayle, lui avait remis quelques mois plus tôt. Hors de question d’impliquer le Ministère et ses ordures incompétentes. Cette information aurait pourtant sans doute été très précieuse pour les enquêtes sur Aidan. Agissait-elle en traîtresse en ne disant rien ? Peut-être. S'en souciait-elle ? Pas le moins du monde. Elle se faisait confiance et avait la sensation d’agir justement. Elle avait toujours eu l'idée que les personnes qui agissaient justement finiraient par être comprises, même si ce n'était pas évident au premier coup d’œil.


« Je sonderai chaque recoin de Poudlard - et de ma mémoire - à la recherche du moindre indice, soyez-en sûr. »

Ses souvenirs étaient déjà assez précis. Elle n'avait pas réellement attendu le feu vert d'Arseni pour se replonger dans ces années-là. Elle ne jugea cependant pas utile d'en dire plus au Ministre - c'est ce qu'il était, finalement !- pour le moment.

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Il n’était pas dans la nature d’Arseni de ne pas apporter un soin particulier aux détails qu’il souhaitait mettre en place. C’était également aller à l’encontre de l’éducation qu’il avait reçue. En digne fils de Durmstrang, il avait émis un certain nombre d’hypothèses quant à la manière d’aborder le problème Bowers. Au fil de ses réflexions, le nombre avait été réduit de moitié pour ne conserver que le socle le plus solide, celui duquel il comptait bien tirer la meilleure force d’action. A partir de là, Arseni avait commencé à battre ses cartes et, constatant que son jeu laissait à désirer, s’était attaché à en revoir les règles : la restructuration massive du ministère était née. Kristen n’en savait encore rien, mais au cours de la deuxième moitié du tournoi des Trois Sorciers, Arseni avait profité de la couverture surmédiatisée de l’évènement pour faire passer une série de petites réformes structurelles dans l’ignorance générale. Souriant, Arseni bloqua sa pipe entre ses lèvres puis il ouvrit le second tiroir de sa table de chevet pour en extirper un document officiel qu’il présenta à Kristen.

« A compté de cet instant, ce document vous place en dehors de nos lois et de tous nos moyens de détections magiques, annonça-t-il en guettant la réaction de Kristen. Ce qui fait de vous un fantôme au regard du ministère. Ce document a une validité d’un mois que je m’assurerais de vous renouveler le temps, pour vous, de mener votre enquête à bien. »

Il referma doucement le tiroir de la table de chevet pour ne pas troubler la lecture du document. Puis, tirant régulièrement sur sa pipe, il observa la fenêtre et ce qui se situait au-delà en attendant que Kristen en termine. Quand se fut chose faite, Arseni la regardait de son habituel regard perçant.

« La bataille des Puits Noirs n’était qu’un prélude à toutes celles qu’il me faudra mener pour mettre un terme à cette institution gangrenée. »

La gangrène commençait par la possibilité, pour un ministre de la Magie, de pouvoir nommer n’importe qui au sein de l’institution aux postes-clé : les sous-secrétariats. Les mêmes sous-secrétariats qui, s’ils suivaient naturellement les directives ponctuelles du ministre de la Magie, suivaient avant tout celles de leurs têtes pensantes : les sous-secrétaires d’état. Aussi, n’y avait-il rien de surprenant à voir des départements entiers sombrer dans l’illégalité pour peu que cela plaise à leurs sous-secrétaires d’état et soit ingénieusement caché au ministre de la Magie.

« Bowers… Lynch… Au nom de sous-secrétaire d’état aux Mystères, Arseni accentua son sourire pour signifier à Kristen qu’il savait et qu’il en savait bien plus encore que ce qu’elle avait soupçonné. Ne sont pas des produits du système. Le système leur a seulement permis de s’exprimer librement, contre l’intérêt même de la communauté. L’absurdité et l’illégalité de leurs actions ont condamné le ministère tel qu’il est. Bientôt, il ne restera plus rien de lui. Les choses changent. Plus aucun tyran ne pourra survivre au système car le système le musellera… et je tiens à museler Bowers avant qu’il n’entraîne la mort d’un plus grand nombre de personnes, comme je vais museler Lynch… »

Arseni regardait de nouveau vers la fenêtre, fuyant le regard de Kristen et le souci du détail pour une fois.


« Poudlard me manque, dit-il d’un ton solennel. C’est un monde à part imbriqué dans un univers bien plus vaste et dangereux. De la même façon que je vous faisais confiance pour le diriger, je vous faire à présent confiance pour le protéger. Le ministère n’interférera plus jamais dans les affaires de l’école. Vous voilà désormais libre comme l’air, mon amie… »

Sur ces mots, le texte sous les yeux de Kristen se métamorphosa en un autre, tout aussi officiel que le premier, qui assurait pour une durée d’un millénaire, l’indépendance totale de Poudlard vis à vis du ministère ; tant sur le plan de sa protection, du choix de son dirigeant, que celui des programmes enseignés, du traitement des populations magiques vivants sur son domaine, domaine devenu par ailleurs propriété entière de corps professoral de l’école, et de tout un tas d’autres prérogatives. A bien regarder Arseni à cet instant, on percevait un certain relâchement dans sa posture. Plus encore, on remarquait que le ruban de fumée qui s’échappait en permanence de sa pipe avait pris la forme du château de Poudlard étincelant sous des rayons de soleil. Le Poudlard idéalisé de ses songes.
Dernière modification par Arseni Stoyanov le 28 avril 2017, 21 h 51, modifié 1 fois.

{PV} Au crépuscule de la Magie

Kristen avait saisi le document le plus simplement du monde, avec un visage qui ne comprenait pas tout à fait ce qu’il se passait. Elle écouta Arseni présenter ce document. Elle sentit presque ses oreilles s’agiter à l’annonce de la nouvelle. Elle passa son regard du document à Arseni, puis se plongea dans la lecture de ce document à nouveau. Ce qu’elle n’avait fait qu’imaginer avec un peu de cette déception que l’on éprouve face à l’impossible se réalisait maintenant. Elle serait libre d’agir comme elle le souhaitait. En d’autres termes, cela signifiait que le Ministère ne serait pas très regardant sur la méthode tant que les résultats étaient là. Arseni savait probablement ce que c’était de priver un utilisateur occasionnel de magie noire de son outil : c’était comme lui couper la main. Sans mauvais jeu de mot en rapport avec celle d’Arseni.

Kristen lisait chaque ligne du document avec une l’attention excitée d’un enfant qui savoure un cadeau de Noël. Lorsqu’elle eut terminé, elle releva les yeux vers Arseni. Elle espérait que son enthousiasme ne serait pas trop visible, mais elle sentait pétiller ses yeux alors que ses lèvres se bornaient à rester figées dans une non-expression factice.

A ce moment, Kristen ne regretta pas d’avoir voté pour lui lors des dernières élections. Elle ne l’avait jamais regretté, à vrai dire, et il lui avait semblé complètement naturel de lui accorder son vote après les événements de Poudlard, la Bataille des Puits Noirs, et tout ce qui avait tourné autour… Comment aurait-elle pu voter pour Newt Forest, pro de la politique politicienne – donc tout ce que Kristen détestait – ou George Hudson, qui avait pu se présenter uniquement parce qu’il en avait dans le porte-monnaie ? Aujourd’hui, pourtant, elle avait fini d’être convaincue. Arseni se montrait sous un nouveau jour : ce n’était plus juste l’homme de la bataille des Puits Noirs qui était là, simplement parce qu’il était une sorte de héros qui manie suffisamment bien sa baguette pour protéger les autres, c’était l’homme d’Etat décidé et fort qui était enfermé dans cette prison d’hôpital. Un homme qui faisait des promesses, certes, mais qui commençait doucement à les tenir – même si ce n’était que via des bouts de papier aux grands pouvoirs. Un homme qui pouvait changer les choses, racler la pourriture du Ministère ; déjà, parce qu’il en était conscient et ne la tolérait pas. C’était rare.

Kristen observait Arseni avec une certaine admiration. Elle espérait sincèrement qu’il parviendrait à purger le Ministère de tous ces insignifiants rats corrompus tant par l’argent que par leur simple ambition. Lynch compris. Elle s’en réjouissait. Elle ne l’avait jamais senti, celui-là.

La directrice de Poudlard, alors qu’Arseni lui indiquait des yeux de replonger son regard sur le document qu’il lui avait donné plus tôt, obéit à cette indication. De nouveaux pétillements prirent racine dans ses yeux et un tout petit sourire retenu fit bouger ses lèvres. A mesure qu’elle parcourait le document, celui-ci prit plus de réalité dans son esprit, et son sourire ne put être retenu plus longtemps.

Elle s’en voulut d’avoir tant douté d’Arseni, de l’avoir vu devenir un enraciné du Ministère, embourbé malgré lui dans ses contraintes et son système figé.

Et il l’avait appelée « mon amie ». Jusque-là, cela avait été entendu et tacite, mais entendre ces mots prononcés faisait toujours à Kristen un drôle d’effet. La première personne à l’avoir qualifiée ainsi – et la seule qui comptait, d’ailleurs, avant Arseni -, c’était Aude. C’était un petit mot tout simple mais qui lâchait un grand souffle de chaleur dans tout votre être. D’ailleurs, la directrice de Poudlard sentit presque cette chaleur lui remonter jusqu’aux joues, mais elle crut que rien ne se verrait vraiment – elle pouvait dire merci à son blush. Kristen ne put que s’en vouloir un peu plus de ne pas avoir fait confiance à Arseni comme il lui faisait confiance.

Elle hésita sur ce qu’il convenait de dire à cet enfant de Durmstrang amoureux de Poudlard. Finalement, elle trouva ce qui serait à peu près bon :


« Merci. »

C’était simple et vrai. Cela lui rappela une lointaine scène, où elle était elle-même allongée sur un lit et où Arseni se tenait à son chevet. Maintenant, les rôles étaient inversés, mais c’était toujours elle qui disait merci. Il y a beaucoup de choses qui changent. Il semblait à Kristen que tout ou presque – en elle, en tout cas - avait changé depuis ce moment-là. Mais il y en a aussi certaines qui ne changent pas.

Elle voulut alors se rattraper de ses pensées négatives de tout à l'heure.


« J'ai obtenu une information importante, il y a quelques mois. Grâce à cet agent postal de Pré-au-Lard... »

Elle fit une pause. Elle se rappela que l'agent postal en question avait disparu de la circulation quelques jours après le passage de Kristen dans son bureau. Elle savait pertinemment que c'était sa faute. Elle ne culpabilisait pas plus que cela d'avoir probablement détruit la vie de ce moins que rien, mais elle n'était pas non plus désireuse de s'étendre sur le sujet.

« Un plan d'un quartier général de l'organisation de Bowers. Je n'ai pas l'intention de vous le montrer, ni à personne d'autre, d'ailleurs... Mais c'est un peu grâce à vous que je l'ai obtenu... Alors maintenant, vous êtes au moins au courant. »

Par ces paroles, elle lui montrait qu'elle lui faisait relativement confiance. Plus que si elle n'avait rien dit du tout, en tout cas. Avant qu'Arseni ne put poser plus de questions - même si Kristen doutait qu'il en posât -, elle lui fit un sourire en coin et se dirigea lentement vers la porte.

~ Draco dormiens nunquam titillandus.~
"You're a broken fence in the yard of annoyance."