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 RPG+  La promesse du bonheur  PV 

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LENDEMAIN DE GUERRE


La Bataille de Beauxbâtons vit les derniers Mangemorts être vaincus par une alliance improbable de sorciers britanniques et bulgares. De nombreuses spéculations coururent au sujet de leur affrontement, mais aucune d’elles ne touchaient à la vérité. La vérité, aussi glorieuse ou sombre fut-elle, devait demeurer le secret de ses illustres protagonistes ; tout du moins pour un moment.


*

Mon bras gauche manifestait sa désapprobation. J’avais beau avoir employé tous les soins à ma portée, l’avoir recouvert d’onguent cicatricielle puis l’avoir bandé soigneusement, les brûlures que m’avaient infligé le dragon ne manquaient pas de se faire ressentir à chacun de mes mouvements. J’essuyai la sueur qui perlait sur mon front d’un revers de manche et poursuivis mon ouvrage. Le manque de sommeil avait beau rendre mes gestes lents, ma volonté consolidait leur précision. A coeur vaillant, rien d’impossible. Les elfes de maison, qui couraient dans tous les sens pour me soulager de certaines tâches, n’avaient pas été facile à convaincre. Il n’était pas dans leur nature de comprendre qu’une pensionnaire de Poudlard, qui plus est une invité d’honneur, puisse demander à confectionner le petit-déjeuner elle-même. Je louai toutefois leur aide précieuse et ne manquai pas une occasion de les remercier, consciente de l’état de fatigue dans lequel je me trouvais.

Quand je parvins devant la gargouille ensorcelée, je comptai une bonne heure et demi écoulée depuis le moment où je m’étais vêtue d’une robe cintrée de velours bleu et nouée les cheveux d’un ruban assorti avant de filer aux cuisines. Tout le château était encore profondément endormi. Même les vieilles armures disposées le long des couloirs ronflaient à en faire virevolter leur casque en fer. Ma baguette fermement pointée vers les trois plateaux que je faisais léviter devant moi, je m’engouffrai dans le passage laissé libre par la gargouille. Une fois parvenue dans le bureau de Kristen, je constatai avec soulagement qu’elle n’était pas encore au travail. Ma surprise n’en aurait que plus de saveur.

Je profitai donc de la quiétude du bureau vide pour déposer les plateaux sur une commode avant de pointer ma baguette vers le centre de la pièce pour y faire apparaitre une petite table ronde sur laquelle je disposai une nappe blanche empruntée à mes amis des cuisines. Je dressai ensuite la table, à la française, faisant apparaître divers couverts en argent et de petites assiettes en porcelaine que je plaçai précautionneusement sur la table. Je reculai ensuite pour observer le rendu final. Insatisfaite, je fis apparaître au bord de la table un vase et un bouquet de fleurs aux teintes rouge orangé.

« Voilà qui est mieux. »

Deux chaises plus tard, j’entrepris de placer à la main le fruit de mon travail acharné sur les petites assiettes en porcelaine : croissants, pains au chocolat, pains aux raisins, petites brioches, le tout dégageait une agréable odeur qui me rappela, non sans m’arracher un sourire, les petits-déjeuners de mon enfance. Je conclus les préparatifs en plaçant une tasse devant chaque chaise avant de caler le café et le thé dans deux théières distinctes. Fatiguée, je pris place face à la porte d’entrée du bureau en poussant un soupire de contentement. Mon bras gauche me faisait un mal de chien, mais j’étais résolu à garder le sourire pour ma chère et tendre. Les combats de la veille étaient encore parfaitement imprimés dans mon esprit, et je savais qu’il en était tout autant dans le sien.

La guerre était terminée. Je comptai bien profiter des temps de paix qui s’ouvraient maintenant devant nous.

Je dus m’assoupir sur ma chaise ; combien de temps, je ne le sais pas, mais le fait est que le bruit de la porte me fit sursauter. Je bondis sur mes talons en m’armant de mon plus beau sourire tandis que la silhouette de Kristen se stoppait dans l’embrasure de la porte.

« Surprise ! lâchai-je, la voix encore un peu déformée par le peu de repos que j’avais réussi à m’accorder. »

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La nuit avait été courte et difficile. Après avoir fait le tour du domaine, Kristen s’était lavée, pouvant faire un constat plus complet de la grosse plaie qui barrait son épaule. Elle s’était couchée et avait encore ruminé sur ce qu’elle venait de vivre, comment elle avait échappé de justesse à la mort, comment tout aurait pu s’arrêter, si simplement. Elle s’était sentie fatiguée, fatiguée de cette vie, fatiguée du monde entier.

Elle avait toujours méprisé la vie des Moldus et leur trop-plein de quotidien. Elle avait voulu d’une vie bien remplie, pleine de rebondissements, d’action. Elle ne cherchait pas la gloire. Tout ce qu’elle voulait, c’était bouger. Ne jamais rester immobile. Faire. Et maintenant, elle se demandait si c’était le bon choix : ne pouvait-elle pas simplement s’isoler dans un endroit où les problèmes n’existeraient pas ? Partir loin, partir avec elle, et vivre sans y penser.

En se réveillant, elle pensait à la même chose. C’était fait, Legallet ne poserait – normalement – plus de problèmes. Et maintenant, pourquoi ne pas tirer sa révérence, disant « mission accomplie » et adieu ? Qu’allait-il se passer, ensuite, qui viendrait encore l’épuiser et mettre le monde sens dessus dessous ? C’était sans fin. Une boucle éternelle. Comme dans ces histoires où le héros vit sans cesse la même journée, ou pas tout à fait : c’est presque la même journée, mais elle se dégrade petit à petit, c’est de pire en pire, à un détail près. Ça rend fou et on veut juste que ça s’arrête, qu’on nous fiche la paix.

Elle fixait le plafond. Pourquoi se lever ? Qu’allait-elle faire, aujourd’hui ? Ramasser les morceaux du drame d’hier soir : une gueule de bois collective. En vingt-quatre heures, tout était parti en vrille. La veille, elle s’était réveillée dans ce même lit, dans cette même chambre, en s’imaginant que ce serait une journée comme une autre. Une journée de sorcière, certes, mais une journée de cette vie qu’elle aimait à peu près. Et là, tout était différent.

Mais elle se leva quand même, parce qu’il le fallait bien.

*
**


Voilà pourquoi tout n’était pas bon à jeter.

Une surprise !, une très belle surprise. Kristen s’arrêta sur la dernière marche des escaliers qui menaient de ses appartements à son bureau et balaya la pièce du regard. Aude était là avec sa surprise : elle avait apporté un petit-déjeuner et avait mis la table, bref, elle avait fait les choses bien.

Kristen descendit la dernière marche, ne dit rien, et s’avança vers Aude, regardant la table mise. Arrivée près d’elle, elle la serra dans ses bras et enfouit sa tête dans son cou. Elle la serrait fort, sans doute trop. Son épaule lui faisait mal et Aude était aussi blessée, peut-être que cette étreinte était plus désagréable qu'autre chose. Mais elle ne pouvait pas la lâcher, il fallait qu’elle s’assure qu’elle était là, bien là, contre elle. Et qu’elle ne partirait pas, jamais.

Finalement, elle s’en détacha. La fatigue, l’émotion et peut-être l’amour lui avaient humidifié les yeux.

« Désolée. »

Elles n’avaient pas vraiment eu l’occasion de parler de tout ce qui s’était passé la veille. Tout s’était enchaîné beaucoup trop vite. Pourtant, c’était un soulagement immense de pouvoir se retrouver en se disant que tout allait presque bien pour l’une comme pour l’autre.

« Ça me fait vraiment très plaisir, dit-elle en tournant la tête vers le petit déjeuner. »

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

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UNE VOLONTÉ


Á ma connaissance, rien n’était plus agréable et plus réconfortant que le simple fait de sentir Kristen entre mes bras. Mon bras gauche avait beau me faire un mal de chien, j’en oubliais presque cette douleur enquiquinante, pressée par la chaleur corporelle de ma compagne. Je me laissais aller doucement à sa présence, fermant les yeux, les narines envahies par la délicatesse de son parfum. Je raffermis l’emprise de mes bras autour de son corps pour lui signifier qu’elle était mienne et que j’étais sienne dans une avalanche de soulagement. Puis je la laissai me filer entre les doigts, un doux sourire imprimé sur mes lèvres. Je la dévorai des yeux, un peu comme si je la regardais pour la première fois, tandis qu’elle s’empressait de fuir mon regard. Les larmes qu’elle avait parfaitement réussi à contenir ne m’avaient pas échapper. Elle le savait.

« Un maigre réconfort après tant d’efforts, commentai-je en me rapprochant d’elle, bien décidée à ne pas la laisser me filer sous le nez comme l’anguille qu’elle était trop souvent. »

Arrivée dans son dos, j’appuyai délicatement mon menton sur son épaule et passai mon bras droit autour de sa taille.

« Il n’y a plus que nous, lui dis-je à voix basse avant de déposer un baiser sur son épaule couverte. Plus d’ennemis, plus de gens à protéger, plus de dangers, il n’y a plus que toi et moi. »

Je savais qu’elle pouvait sentir mon sourire irradier sa joue. Je tournai légèrement ma tête vers son visage et le contemplai sous cet angle si particulier. L’envie de l’obliger à se tourner pour que je puisse l’embrasser était terriblement forte, mais les choses n’avaient jamais fonctionné de la sorte entre nous. Je relâchai mon étreinte en caressant son ventre au passage et me déportai légèrement sur sa gauche pour lui présenter le fruit de mon travail.

« Je ne savais pas ce qui te ferait plaisir. Je sais juste que les anglais ont des goûts plutôt variés en matière de petit-déjeuner… alors je me suis décidée à te confectionner un petit-déjeuner digne de ceux que la française que je suis aime déguster de bon matin. J’espère que tu l’apprécieras autant que moi. Les elfes de maison m’ont aidé à réunir les ingrédients et surveiller la cuisson des viennoiseries, mais je les ai faites de mes propres mains. Sans magie. »

Je me laissai aller à un petit rire amusé en imaginant ce que Kristen allait bien pouvoir penser d’un repas préparé sans le moindre tour de baguette magique.

« Je te rassure, je suis plutôt douée même sans baguette magique. Tu ne risques pas l’intoxication. »

Je tournai la tête dans sa direction et lui pris la main.

« Je veux rester avec toi pour le reste de mes jours, lui avouai-je d’un ton très sérieux. Je ne me vois nulle part ailleurs. Même si cent dragons venaient à nous tomber dessus, c’est auprès de toi que je resterais. »

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Kristen n’était pas forcément du genre à rougir facilement, mais elle sentit le feu lui monter aux joues. Aude était particulièrement câline ; Kristen en eut même un frisson. Il n’y a plus que toi et moi… Pourquoi Kristen avait-elle droit à ce privilège, déjà ? Elle ne savait pas, ou avait oublié, ce qu’Aude lui trouvait, pourquoi elle restait avec elle. Elle se sentait largement en-dessous de ce qu’il fallait pour conquérir un tel cœur.

Il lui semblait tellement improbable de préparer un petit déjeuner sans baguette qu’elle haussa un sourcil. Elle ne croyait pas avoir déjà vu chose pareille se réaliser : quand elle était petite, c’était le plus souvent son père qui faisait la cuisine, prodigieusement bien d’ailleurs, mais il faisait toujours voler les carottes et les casseroles d’un bout à l’autre de la pièce. En temps normal, elle aurait trouvé idiot de se priver de baguette pour ce genre de tâches – on est sorcier ou on ne l’est pas ! – mais en l’occurrence, cela lui fit plaisir. Ce n’est pas seulement parce que tout ce qui venait d’Aude lui faisait plaisir par principe, mais aussi parce qu’il était agréable, un instant, de penser qu’on pouvait se tenir loin de son arme et faire les choses simplement.

Sa déclaration la fit rougir un peu plus. C’était si spontané… comment Aude pouvait-elle dire tout cela sans difficulté ? On avait beau le ressentir, le dire était autre chose. Elle baissa les yeux sur la main de sa compagne.

«  Je ne veux pas te blesser, dit-elle. »

Elle eut peur de ne pas en dire assez et que ses mots soient dévastateurs par leur incomplétude. Alors, elle lui expliqua la seule chose qui lui restait encore à expliquer, à savoir que Nathan, qui avait été son fiancé et avec qui elle aurait pu passer le reste de sa vie si elle ne s’était pas détachée de cette léthargie hypocrite, n’était pas le père d’Owen. Qu’il y avait eu un autre homme, en même temps que lui, et que sur le moment elle n’avait eu aucun scrupule. Elle lui parla de sa peur de s’engager.

« Et pourtant… Aujourd’hui, je peux le dire… Je ne veux pas que tu me quittes. Installe-toi avec moi. Je veux dire, vraiment. Je pourrais faire construire… »

Elle s’interrompit tant elle se trouvait ridicule. Dans son esprit, c’était intéressant, mais oralisé, cela prenait des airs de romans à l’eau de rose du genre « partons en Italie, juste toi et moi ! ». Cela ne l’empêchait pas d’y penser sérieusement : il y aurait bien une place, quelque part à Poudlard, pour qu’elle puisse installer un endroit à elles, où il n’y aurait plus que toi et moi.

Elle s’éloigna d’elle plus vite que la délicatesse ne le permettait et rejoignit la table du petit-déjeuner.

« Des croissants, des brioches… je suis gâtée. »

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

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33.


J’étais debout, privée de mes mouvements par un horrible sentiment d’oppression. Celui qu’on ressentait forcément dès que l’être aimé vous révélait un pan insoupçonné de son passé. Par un mécanisme traitre, j’appliquai, comme bon nombre d’êtres humains à la sensibilité exacerbée, un jugement dénué de fondements, froid et sévère, à ces évènements peu reluisants. Le « pourquoi ? » précédait au « comment une personne telle que toi a pu faire une chose pareille ? » Puis des ténèbres de cette inquisition silencieuse jaillissait, parfois, une lueur de raison… se fut mon cas. Je remuai mes doigts, les faisait se toucher pour me persuader que je ne rêvais pas et que j’étais en pleine possession de mon corps. Alors seulement après avoir réalisé que j’étais restée immobile pendant trop longtemps, je pris la place qui me revenait autour de la table. Mon sourire était forcé, j’en avais conscience, alors je m’efforçai de lui donner une courbure plus naturelle en détendant mes traits. La Kristen que je connaissais n’aurait jamais fait une telle chose, voilà pourquoi je n’avais pas à la juger. Cette histoire appartenait à une autre femme ; certes la même que j’aimais, mais une version différente de cette femme, une version plus écornée.

« Je ne connais pas Nathan, mais je suis certaine qu’il ne m’arrive pas à la cheville, dis-je en saisissant un croissant. Car si tu m’infligeais le même traitement, j’ai bien peur que tu ne puisses plus en témoigner ensuite. »

Je déchirai le croissant en savourant, les yeux fermés, la douce odeur de beurre fondu qui s’en dégageait. C’était typiquement le genre de parfum qui éveillait en moi des souvenirs lointains de ma scolarité, de ces années insouciantes où rien n’avait plus d’importance que le fait d’entamer une journée de cours l’estomac plein.

En rouvrant les yeux, je posai un regard volontairement énigmatique et pénétrant sur Kristen. Que devait-elle penser à cet instant ? Imaginait-elle un seul instant que la menace teintée d’humour noir que je venais de proférer était fondée ? Avait-elle le sentiment d’être assise devant une autre femme ? Ne pouvant soutenir plus longtemps la farce, je laissai l’amusement me déborder en riant à ma façon : un rire discret et frais, comme aimait à le qualifier Constance.

« Je plaisante, commentai-je. Tu aurais du voir ta tête. »

Rire était le meilleur moyen de détendre une atmosphère un peu trop lourde. Nous avions connu notre lot de peines et de douleurs au cours de la Bataille de Beauxbâtons, je n’avais pas organisé ce petit-déjeuner pour laisser un détail du passé me voler ma compagne. Il y avait tant de sujets que je voulais aborder, tant de choses que je brûlais de lui dire maintenant que le calme nous entourait. Quelles que soient ses peurs, j’étais déterminée à prouver à Kristen que j’étais autre chose qu’une brève lueur de passage dans son existence. Je n’étais ni Nathan ni le mystérieux père d’Owen. Je n’appartenais pas à ce passé sombre et tortueux. Je voulais être le présent et le futur. Ecrire une histoire plus lumineuse pour elle et pour moi.

Je pris une bouchée de croissant — dont le goût délicieux me procura un sentiment de fierté immédiat — en continuant de regarder cette Kristen que j’aimais tant ; d’un regard infiniment plus tendre, cette fois.

« Peu importe le passé. Il s’est écrit loin de moi, dis-je en essuyant mes doigts. Je veux que nous abordions le futur, notre futur, ici et maintenant. Si nous avons pu abattre un dragon, l’aménagement d’appartements privés ne devrait pas constituer un obstacle, tu ne crois pas ? Encore que… maintenant que j’y pense, que comptes-tu faire de l’oeuf qu’ils ont trouvé dans ses entrailles ? »

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Elle s’assit en même temps qu’Aude. La réaction de celle-ci à la révélation que lui avait faite Kristen fut aussi étonnante que plaisante. Kristen, d’abord surprise, s’autorisa un petit sourire amusé. Elle aimait ce côté d’Aude, sûre d’elle, sûre de ce qu’elle avait, forte et déterminée. Néanmoins, Aude dut se croire obligée de rétablir l’ordre et Kristen ne sut quoi dire. Elle était rassurée. Elle se sentait si peu fiable en relations humaines, et pourtant si désireuse de prouver à Aude qu’avec elle, tout était différent… Elle tendit d’abord sa main droite vers un croissant, puis, voyant que les cicatrices qu’elle portait depuis de trop nombreux mois ne s’étaient pas miraculeusement effacées, elle attrapa la viennoiserie de sa main gauche.

Elle manqua de la lâcher quand Aude, l’air de rien, évoqua sérieusement leur futur, leur vie commune. Elle resta stupéfaite un instant, le croissant pendu au bout de deux doigts qui tombaient d’une main molle. Elle le reposa et fit tourner sa tasse entre ses mains, sur la table.

La question de l’œuf de dragon était tout à fait sérieuse. Qu’en ferait-elle ? Par orgueil, Kristen aurait évidemment voulu le garder. Elle en aurait volontiers discuté avec Rubeus Hagrid, le très vieux garde-chasse, dont la passion pour les grosses bêtes était fort connue. Kristen avait davantage passé du temps avec le professeur de soins aux créatures magiques de son temps qu’avec le demi-géant, car alors leurs caractères étaient assez peu compatibles, mais lorsqu’elle était revenue en tant que professeur de cette même matière, Kristen avait naturellement eu l’occasion d’aborder avec Hagrid quelques sujets passionnants. Les dragons en faisaient partie.

Néanmoins, Rubeus Hagrid n’était pas connu pour prendre les bonnes décisions concernant ces grosses bêtes qu’il adorait. Il n'aurait pas aidé Kristen à être raisonnable. En fait, Kristen envisageait deux solutions sensées : remettre l’œuf - ou le dragon - aux autorités compétentes sur le territoire : elle était toujours en contact avec Nathan et sa dragonologiste (elle avait, depuis, bien compris la nature de leur relation) et ils pourraient certainement arranger quelque chose de ce côté. L’autre possibilité était de le remettre à l’école chinoise, Zhuangyán. Kristen dévissa son regard de sa tasse et regarda sa compagne :

« Je connais quelques dragonologistes. Je suppose que je devrais les contacter. »

Elle but une gorgée de thé.

« J’ai aussi pensé à Zhuangyán. »

Elle reposa sa tasse.

« Seulement, j’aurais voulu voir l’éclosion… »

Elle réfléchissait en même temps qu’elle parlait et commençait à regarder dans le vide, s’adressant finalement autant à elle-même qu’à Aude.

« Le passage éclair d’Erza Nyakane a eu beaucoup de succès… les élèves ont été très réceptifs… la découverte d’autres cultures magiques… »

Le ton de sa voix baissait au fur et à mesure. Elle haussa les épaules, reprit sa tasse et conclut plus fort :

« Ce serait intéressant de les faire se déplacer. Pour le dragon entre autres. »

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

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La voie chinoise



Aude écouta attentivement les explications de Kristen en mangeant son croissant petit bout par petit bout. Elle écouta jusqu’à la fin sans émettre le moindre son, allant jusqu’à ralentir le mouvement naturel de ses mâchoires pour ne pas provoquer de bruit intempestif. Elle ne voulait surtout pas interférer dans le raisonnement de Kristen, car il lui semblait que celui-ci se déployait progressivement devant ses yeux. Kristen avait certainement réfléchi à la question au cours de la nuit, mais Aude avait le sentiment que le fait d’exposer son point de vue le rendait nettement plus vivant pour sa compagne.

La conclusion fut accueilli par un sourire réjoui. Aude avait son propre point de vue sur les dragonologistes et il n’était guère reluisant. Elle les trouvait trop… et bien trop portés sur les analyses et les tests de toute sorte. Au fond, trop inhumains. La créature qui allait sortir de cet oeuf aurait, selon elle, besoin d’être choyée, dorlotée et plus que tout éduquée de la bonne manière pour éviter de reproduire les erreurs qui avaient conduit sa mère à s’attacher à un mage noir de la pire espèce. Zhuangyán lui paressait une bien meilleure option. Les enseignants et les élèves de cette école étaient réputés pour leur bienveillance à l’égard des créatures magiques, qui plus est à l’égard des dragons qu’ils vénéraient comme des divinités.

Aude acquiesça et fit couler un peu de café dans sa tasse, un sourire complice imprimé sur ses lèvres.

« Nous savons toutes les deux que cette idée aura du mal à être délogée maintenant qu’elle a trouvé un nid douillet dans un coin de ta tête, dit-elle avec une pointe d’amusement dans le ton de sa voix. »

Elle avala une gorgée de café en gardant ses doux yeux bleus posés sur Kristen.

« Zhuangyán me semble la meilleure option, poursuivit-elle en reposant la tasse sur la table. Xixia Biao est un expert mondialement reconnu en matière de dragons. Je suis certaine qu’en lui expliquant l’origine de l’oeuf, il ne manquera pas d’éprouver de l’intérêt pour lui. Si tu te proposes, en prime, de lui en confier la garde… je gage qu’il se présentera à l’entrée du château plus vite qu’on ne l’imagine. »

La passion dévorante du doyen chinois pour les dragons était connue des onze autres directeurs et directrices d’écoles de magie reconnues par la Confédération Internationale des Sorciers. Nul n’ignorait qu’il en possédait quatre. Kristen voulait très clairement toucher la corde sensible du vénérable directeur chinois pour l’attirer à Poudlard. Aude se demanda avec amusement si sa compagne ne tirerait pas plus de plaisir que ses élèves à accueillir ce monstre sacré sous les tuiles de Poudlard. La passion qu’elle vouait aux autres cultures magiques était sans demi-mesure aussi grande que celle de son homologue chinois pour les dragons.

« Xixia Biao n’a jamais quitté Zhuangyán à ce qu’il se dit. Je crois vraiment que tu devrais lui écrire… s’il vient à Poudlard, ce sera un moment inoubliable pour tout le monde ! De plus, je suis certaine qu’il trouvera un moyen pour te permettre d’assister à l’éclosion. »

Aude piocha un pain au chocolat sur le plateau de viennoiseries qu’elle déchira en deux au-dessus de son assiette.

« En parlant d’éclosion, tu sais… elle hésita en baissant les yeux sur ses doigts. J’ai vraiment eu peur de te perdre pour la première fois de ma vie, face au dragon… ça… ça m’a terrifié… c’est pour ça que je suis entrée dans une colère noire… je crois… je te jure, je crois qu’à ce moment-là j’aurais pu rayer Beauxbâtons de la carte par désespoir. »

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C’était si plaisant, d’être compris. Aude comprenait Kristen, et cela faisait un bien incroyable à cette dernière. Elle avait la sensation qu’elle n’avait plus besoin de s’expliquer, que tout était clair, que tout allait de soi. Même pour les petites choses, comme cette idée de faire venir une délégation de l’école chinoise – petite chose ? vous avez compris – il n’y avait pas besoin d’épiloguer. L’idée était là, elle était bonne, Aude le savait, et voilà, c’était décidé. Nul besoin de se perdre dans de longues explications qui prenaient du temps et de l’énergie.

Kristen sourit et se dit qu’elle rédigerait très vite cette fameuse lettre d’invitation au directeur de l’école chinoise. Elle se sentait toute excitée à l’idée d’accueillir entre les murs de son école son homologue de Zhuangyán : elle pourrait aborder avec lui des sujets passionnants tout en faisant profiter ses élèves de la présence de jeunes sorciers d’autres contrées. Il faudrait aussi discuter d’un prix, car un tel œuf aurait forcément un prix… L’esprit de Kristen allait beaucoup trop vite pour le matin et elle avait déjà une idée derrière la tête. Elle y pensa en trempant un bout de je-ne-sais-quoi dans son thé, plus par réflexe que par goût.

Elle dût se rattraper pour ne pas laisser tomber le gâteau dans sa tasse. Les dernières paroles d’Aude l’avaient surprise. Elle reposa le bout de gâteau mouillé sur le bord de sa petite assiette (en fait, c’était de la brioche, et ainsi humidifiée, elle ressemblait plutôt à une éponge en décomposition). Elle releva les yeux vers Aude.

Toute la soirée d’hier lui revint en mémoire. Ce petit-déjeuner et la présence de la femme aimée avaient un instant éclipsé cette terrible soirée de son esprit. Elle fut prise d’une culpabilité immense. Comment pouvait-elle être là, mangeant des croissants et de la brioche tranquillement, pendant que des familles étaient anéanties, pendant que des sorciers, et même certains de ses collègues, voyaient leur vie basculer ? Elle se repassa le film en accéléré : tous ces cadavres calcinés, l’imminence de sa propre mort, la peur de perdre tout ce qu’elle avait de plus cher…

Elle baissa à nouveau les yeux sur son lamentable bout de brioche mouillé.

« Tu as été blessée…, murmura Kristen. »

Elle le disait à Aude et pour elle-même, comme si elle devait se faire un devoir de ne pas oublier un seul événement de cette soirée.

« Tous ces gens qui sont morts… Et le corps d’Arseni… »

C’était dans la même perspective. De quel droit se permettait-elle de penser au futur et à ses chinois alors que tout ceci avait eu lieu quelques heures auparavant ?

Elle posa les mains sur la table selon la politesse française et baissa la tête.

« Et maintenant, quoi ? »

Elle voulut ajouter quelque chose mais ne trouvait plus rien à dire.

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

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Le devoir des vivants



Le silence qui suivit ses paroles pétrifia Aude. L’espace de cet instant, elle eut peur de ne pas avoir choisi le bon moment pour aborder ce sujet pénible. Bien qu’en vérité, elle songeait qu’il valait mieux aborder tout ça le plus tôt possible avant que la fenêtre ne se referme, une fois le petit-déjeuner bien avancé. Elle guetta donc avec appréhension la réaction de Kristen, dévorant des yeux ses moindres faits et gestes — qui s’avérèrent d’ailleurs bien peu nombreux en dehors de l’épisode de la brioche imbibée de thé. Elle chercha désespérément le contact de ses yeux, sans obtenir gain de cause, et comprit à ce simple fait que Kristen souffrait.

Aude déglutit en regrettant amèrement ses paroles car rien ne lui tordait plus le coeur que de voir Kristen la tête basse, perdue dans ses pensées douloureuses. Ces mêmes pensées qu’Aude souhaitait combattre de tout son coeur, par amour pour sa compagne.

En la voyant poser ses mains sur la table, elle sauta sur l’occasion d’établir un contact tactile pour lui rappeler qu’elle avait, certes, été sérieusement blessée — la douleur qu’elle avait réussi à oublier depuis que Kristen était entrée dans la pièce se manifesta de nouveau comme pour se rappeler à son bon souvenir — et que nombre de vies avaient été fauchées par la faute d’une seule, mais qu’elle était encore là, auprès d’elle, pour la soutenir et l’aimer.

Aude caressa les mains de Kristen avec toute la tendresse dont elle était capable avant de les empoigner délicatement.

« Nous sommes en vie, Kristen, annonça-t-elle en prenant un ton faible mais rassurant. Nous avons le devoir de vivre notre vie jusqu’au bout, d’autant plus maintenant que d’autres se sont sacrifiés pour nous permettre de la savourer. Nous leur devons au moins ça. Leur immense sacrifice ne servirait à rien si nous enfoncions nos vies dans un marasme sans fin. »

Elle prit une courte inspiration et poursuivit sur le même ton :

« Je n’oublierais jamais leur sacrifice, non jamais, et je sais que tu feras de même. Permettons-nous un peu de bonheur après une trop longue série d’épreuves. Faisons-le pour eux et pour nous. Je… »

Aude se demanda une nouvelle fois si le moment était bien choisi, mais elle envoya valdinguer toutes ces interrogations pour s’accrocher à ce que lui dictait son coeur.

« Je t’aime, et je veux te voir heureuse. »

Le feu aux joues, Aude se replongea dans le dépouillement minutieux de son pain au chocolat qu’elle mastiqua en silence, bouchée par bouchée, hésitant sur ce qu’elle devait ajouter après ça. Elle avait bien une petite idée derrière la tête, quelque chose qu’elle brûlait tout autant de dire à Kristen, mais elle laissa le silence s’appesantir quelques instants. Le temps, au moins, de donner corps à la déclaration d’amour spontanée qu’elle venait de prononcer.

Quand elle jugea le moment propice, Aude reposa sa tasse de café après une énième gorgée. Elle s’immobilisa ensuite pour regarder sa compagne.

« … Je compte me trouver un nouveau travail, annonça-t-elle en ramenant très vite son regard sur ses mains croisées devant sa tasse de café encore fumante. Je ne sais pas encore dans quelle branche. Je sais juste que je ne veux pas interférer dans ton travail. Qu’est-ce qu’on dirait si tu venais à m’embaucher… »

Elle se força à sourire pour montrer sa confiance, même si celle-ci était fragilisée par l’immense inconnue qui s’ouvrait devant elle.

« Mais je sais une chose. Ma vie est ici désormais. »

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« Je t’aime », ces mots avaient été prononcés en anglais, puisque Aude s'adressait toujours à Kristen en anglais. C’était terriblement concret. Kristen resta bloquée un instant sur ces mots, elle frissonna. Cette déclaration était un coup de vent sur tout le reste ; un argument en soi. Kristen releva la tête vers sa compagne et ouvrit de grands yeux. Elle voulait chercher quelque chose dans son regard, y creuser même pour mieux comprendre, mais Aude semblait gênée, rosie et se concentrait sur son pain au chocolat. Kristen ne savait pas quoi faire. Devait-elle répondre ? En aurait-elle seulement le courage, les mots sortiraient-ils comme ça ?

On redescendit sur terre en parlant travail. Kristen n’y avait pas pensé jusqu’alors, mais il était vrai qu’Aude, maintenant qu’elle n’était plus directrice de Beauxbâtons, devait avoir envie de s’occuper à quelque chose. Il semblait à Kristen qu’Aude n’était pas destinée à attendre, il fallait qu’elle soit active et qu’elle puisse accomplir chaque jour quelque chose ; même si aimer Kristen et l’avoir changée à ce point était déjà un accomplissement qui lui aurait valu sans problème sa place au paradis.

Kristen écoutait, s’essuya très calmement la bouche et les mains avec une serviette et se leva. Elle n’eut qu’à faire deux pas pour contourner la table et se retrouver juste à côté d’Aude. Kristen la regarda un instant. Tout était lent, mesuré. Parfaitement calme. Elle se baissa, prit le visage de celle qui lui avait dit qu’elle l’aimait dans ses mains et l’embrassa. Elle se baissa un peu plus. Elle était désormais plus basse qu'Aude, presque à genoux devant elle qui était assise. Les mains sur ses genoux, elle dit :

« Tu sais que je me fiche de ce qu’on dirait. On ne m’intéresse pas. »

De manière très générale, c’était beaucoup trop vrai. Kristen faisait ce qui lui plaisait et tant pis si ça ne plaisait pas. C’était encore plus vrai dans sa relation avec Aude. Ce n’était pas une question d’assumer ou pas, c’était juste comme ça. Elle se fichait des autres. La seule personne qui pourrait poser problème, c’était Owen… Owen qu’elle avait convoqué dans son bureau cet après-midi, suite à son comportement de la veille dans la salle commune de Serpentard.

« Je suis sûre que tu trouveras rapidement quelque chose de très intéressant. Tu es une sorcière brillante. »

Elle se releva et ajouta avec un air désinvolte :

« C’est décidé, je créerai un endroit pour toi et moi. Je ferai monter du sol une tour entière s’il le faut. »

Gênée, elle expira un petit rire nerveux et dit plus bas :

« Franchement, qu’est-ce que tu as fait de moi… »

Ce n’était évidemment pas un reproche, mais plutôt un constat. Si on lui avait dit, deux ans auparavant, qu’elle serait capable d’aimer et d’être aimée en retour et deviendrait finalement si… dépendante de quelqu’un, elle ne l’aurait jamais cru. C’était même contre ses principes.

Elle regagnait sa place et était toujours debout quand elle sortit de sous son gilet la baguette de Sureau. Elle se tourna vers Aude et tendit sa paume vers elle pour lui montrer la baguette.

« Je crois qu’il est assez dangereux de posséder pareil objet… Un certain nombre de personnes savent déjà que je l’ai… Penses-tu qu’une illusion pour modifier son apparence auprès des autres pourrait constituer une première protection ? »

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

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36

L’ART DE L’ILLUSION


Une fois encore, je fus surprise par l’audace de Kristen. Mes paupières s’alourdirent sous le poids du baiser qu’elle déposa sur mes lèvres ; mes pensées virevoltèrent comme si elles étaient dispersées aux quatre vents, et c’est avec un regret certain que j’accueillis la rupture de cette proximité si soudaine et spontanée. Quand je rouvris les yeux, Kristen se tenait presque à mon niveau, pratiquement accroupie à mon côté. Je la fixai tendrement, buvant ses paroles — je le reconnais sans rougir — comme une adolescente aveuglée par l’amour ardent qui lui brûlait la poitrine. J’étais comme prisonnière d’un charme, car si mon cerveau enregistrait toutes les bonnes intentions de ma compagne de manière inconsciente, je luttai pour déchiffrer les mouvements de ses lèvres que je brûlai d’embrasser de nouveau.

Mon envoutement se rompit quand Kristen se redressa puis s’en retourna à sa place. Je clignai des yeux en retrouvant mes esprits et pris conscience qu’elle me tendait la célèbre Baguette de Sureau. Je ne sais pas pourquoi les doigts de ma main droite s’arrêtèrent à quelques centimètres de l’objet sans pouvoir s’en saisir, mais le blocage était palpable dans mon esprit, tout comme la puissance brute qui se dégageait de cette oeuvre. Un oeil non entrainé ne pouvait remarquer cette baguette, d’une finition assez grossière finalement, mais un coeur versé dans l’étude des magies fondamentales ne pouvait que s’enflammer pour l’énergie primaire qui émanait d’elle. Cette énergie faisait se dresser les poils sur ma nuque. J’y distinguai du bon comme du mauvais ; un mélange de volontés contraires qui conférait à l’objet une aura étourdissante. Je relevai mes yeux vers Kristen, soudainement inquiète du pouvoir dont elle avait hérité.

« C’est une idée, mais elle ne trompera que les yeux, pas les coeurs, répondis-je. Pour paraître réelles, les illusions puisent directement dans l’imaginaire de leurs victimes. Je peux t’apprendre à masquer l’apparence de cette baguette, mais je n’ai pas le pouvoir de t’apprendre à la faire taire. Son aura est extrêmement grande, Kristen… je n’ai, à ce jour, jamais rien perçu de si doux et si violent à la fois. C’est une magie qui dépasse de loin ce que j’ai pu étudier à Beauxbâtons, et je n’étais pas mauvaise élève en la matière, comme tu peux le deviner. Pour ne rien te cacher, son pouvoir m’effraie. La grande majorité des sorciers se laisseront distraire par sa musique, mais les quelques uns doués d’une réelle sensibilité magique se poseront des questions que les plus sages résoudront aisément. Contre ces derniers, mes illusions ne pourront rien, alors je t’en prie, sois prudente. »

J’expirai mes craintes par le nez en laissant mes épaules s’affaisser. Je ramenai ensuite mon regard sur la Baguette de Sureau.

« Imagine que la magie fondamentale, celle qui nous entoure à tout instant, est comme une poussière invisible qui se dépose sur tout ce qui nous entoure. Chacun de nos mouvements la soulève et la disperse autour de nous, puis elle se dépose à nouveau au même endroit en attendant le prochain mouvement. Imagine à présent que tu puisses tendre un tissu invisible sur ta baguette pour que les grains de magie fondamentale se déposent dessus, visualise bien ce tissu dans ton esprit car il est la clé. A présent, ne cherche pas à donner une apparence en particulier à ta baguette, car l’apparence qu’elle prendra sera différente selon qui la regarde. Pour la grande majorité de ceux qui te connaissent, ils verront en elle la baguette que tu possèdes depuis toujours, mais les étrangers, eux, verront autre chose ; une forme que ton esprit ne peut pas imaginer. Pour que l’illusion tienne, garde toujours à l’esprit que le tissu invisible maintient les particules de magie fondamentale sur ta baguette. Et maintenant regarde… »

Je saisis ma baguette magique dans ma manche tout en glissant mon autre main par-dessus la Baguette de Sureau. Son apparence se changea au passage de ma main, rapetissant à vue d’oeil, puis prenant les couleurs et les irrégularités du houx et du chêne blanc que Kristen connaissaient parfaitement bien. La Baguette de Sureau ne broncha même pas. Ce qui était somme toute assez surprenant à constater. L’âme de cette baguette n’était peut-être pas si orgueilleuse que je l’avais imaginé.

« Tu devras répéter l’opération chaque matin, expliquai-je en levant mes yeux vers Kristen. Et si tu vois quelqu’un attarder trop longuement son regard sur ta baguette, répète discrètement ce que je viens de te montrer pour renforcer l’illusion. A toi maintenant... »

Je claquai des doigts après y avoir agglutiné une étincelle de magie pure. La Baguette de Sureau retrouva aussitôt sa véritable apparence. Je me tassai contre le dossier de ma chaise en délaissant le contact de ma baguette magique pour observer Kristen à l’ouvrage.

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Kristen écouta Aude avec l’attention d’une élève captivée par son professeur. Elle réfléchissait avec tant d’expressivité qu’on aurait pu croire que son intérêt était feint. Il était trop idéal pour être possible. Bien sûr, elle serait prudente. Elle n’avait pas envie que la possession de cette baguette finisse par la tuer ; ce n’était pas du tout dans ses projets. Seulement, elle préférait tout de même que ce soit elle qui l’ait, et par conséquent, elle aurait à fournir des efforts supplémentaires pour réduire du mieux possible le danger.

Les explications d’Aude sur son art étaient véritablement passionnantes. Kristen, que les discussions sur la Magie animaient toujours, regardait dans le vague en faisant de son mieux pour effectivement percevoir la Magie du monde, elle imagina des particules de Magie dans laquelle elle se baignerait avec plaisir tout comme elle était entourée par l’air. Elle ferma les yeux et imagina l’univers qu’Aude lui décrivait. Les illusions étaient donc non seulement une manipulation de l’esprit, comme Kristen s’y était attendue, mais aussi une manipulation de la Magie dans son essence, ce qui était autrement plus impressionnant.

Le fait que l’illusion change d’un individu à l’autre pourrait poser problème, mais c’était après tout une protection pour la majorité. S’il fallait se frotter à une minorité plus curieuse et plus perspicace, Kristen trouverait bien autre chose.

Elle essaya tout de suite. Elle s’imagina une fois de plus l’univers de poussière de Magie dont Aude lui avait parlé et ce tissu invisible au-dessus de sa baguette, comme une toile d’araignée sur laquelle viendrait se fixer cette poussière. Elle imita Aude, passant sa main lentement devant sa baguette et s’imaginant tendant un tissu par-dessus. Elle était extrêmement concentrée. C’en était même assez comique : si ses camarades de classe avaient vu cette tête ! En bientôt trente ans, son visage concentré n’avait pas beaucoup changé. Il exprimait toujours ce désir intense de succès instantané produit par une haute dose d’effort. Ce visage qui disait : « je vais y arriver, bien sûr, si je n’y arrive pas malgré tous mes efforts, personne ne le pourra, du moins pas si vite que moi. »

Elle sentit sa nouvelle baguette contenir quelque chose, elle le visualisa passer dans sa main et créer cette toile invisible, comme si ça lui coulait des doigts. La baguette changea d’apparence, même pour elle. Kristen la voyait changer de forme, de couleur… Elle se demanda comment le regard pouvait à ce point être trompeur, comment les sens pouvaient être si peu fiables. Satisfaite, elle releva les yeux vers Aude et son visage se détendit.

« Merci, professeur…, dit-elle avec un sourire dans la voix. »

Elle reprit vraiment sa place autour de la table.

« Je te promets d’être prudente. Autant que je peux l’être… »

Elle voulait rassurer Aude, mais ne pouvait pas lui mentir non plus. Kristen pouvait être impulsive et foncer dans le tas, prendre des décisions en apparence raisonnables mais qui revenaient à se jeter dans le feu de l'action sans trop l’assumer. C’était son côté Gryffondor, il fallait qu’elle aille au-devant de ce qui se passait d'important, qu’elle soit dans le coup et qu'elle sache, finalement. Ce qu’elle avait osé remettre en question par fatigue plus tôt faisait trop partie d’elle pour qu’elle s’en débarrasse véritablement.

« Avant, il m’aurait été relativement égal de prendre des risques qui auraient pu conduire à une fin… qui aurait été un fin. Seule m’aurait dérangée la honte d’une sortie ratée. Mais maintenant, j’aimerais surtout repousser cette fin le plus loin possible. Donc, je serai prudente. »

Elle fit tourner sa tasse pour que la poignée soit placée horizontalement par rapport à son point de vue.

« J’aurais dû mourir hier soir. J’ai perdu face à lui. Je ne pouvais que perdre. »

Elle bougea encore sa tasse d’un doigt et cette fois fit en sorte que la poignée soit placée verticalement par rapport à elle, comme une flèche pointée vers elle.

« On a eu de la chance, d'une certaine façon. »

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

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LES NOIRCEURS


Voir Kristen réussir du premier coup me procura un intense sentiment de satisfaction. J’esquissai un sourire en hochant sensiblement la tête pour la féliciter. La magie qui émanait d’elle était proprement étourdissante, tant par sa capacité d’adaptation que par ses propriétés d’assimilation. Une véritable éponge ! J’avais déjà pu observer ces qualités indéniables par le passé — et encore au cours des évènements d’hier soir — et même si les occasions avaient été rares, l’effet était toujours saisissant, comme une redécouverte perpétuelle. D’où lui venait ce pouvoir ? Je l’ignorai proprement et simplement et ne cherchai pas à le découvrir, mais je ne pouvais que ressentir un peu plus d’admiration pour celle que j’aimais.

Je me détendis un petit peu en l’écoutant m’assurer qu’elle ferait preuve d’un peu plus de prudence à l’avenir, en partie parce que l’importance de notre relation pesait pour beaucoup dans la balance. Il m’était difficile de ne pas la croire, tant j’espérais que plus rien ne lui arriverait, mais une petite voix au fond de moi-même me mettait en garde contre un élan d’optimisme. Deux ans passés dans le giron de Poudlard m’avait appris que bien des forces oeuvraient contre les richesses de cette école. Tôt ou tard, un nouvel ennemi se dresserait, c’était une quasi certitude, encore que les récents évènements de Beauxbâtons avaient prouvé que Kristen disposait de ressources insoupçonnables et qu’il valait mieux y réfléchir à deux fois avant de s’en prendre à elle ou à son institution. Au fond, j’espérais simplement que notre récente victoire soit un signal assez fort envoyé aux ennemis de Poudlard. Une arme de dissuasion massive.

Mais Kristen ne semblait pas de cet avis. Mon sourire s’évanouit. L’entendre dire qu’elle aurait dû mourir face à Lui me souleva le coeur. Un monde où j’étais et où elle n’était plus m’était insupportable, même sur un plan purement imaginaire. Confortablement calée contre le dossier de ma chaise, je plissai les yeux en fixant Kristen avec fermeté, de façon à accrocher son regard.

« Nous t’avons eu, toi, répliquai-je, sans ambages. »

Je laissai un court silence faire son office, installant comme une tension entre nous. Tension que je pris sur moi de déchirer en mille morceaux en souriant de plus bel.

« Sans ta présence et tes amitiés, le monde ne compterait plus que onze grandes écoles de magie aujourd’hui, poursuivis-je en croisant mes jambes avant d’apposer mes mains l’une sur l’autre au contact de ma cuisse droite. Tu peux estimer que la chance y est pour quelque chose, mais je dois te dire que ta modestie t’aveugle en ce qui concerne cette affaire. Nul ne pouvait le vaincre, c’est vrai… tout du moins c’était vrai avant que tu n’entres dans la danse. Il t’a sous-estimé, comme il a toujours sous-estimé tout le monde. Il n’avait seulement pas la moindre idée du genre de femmes que tu étais. Il s’attendait peut-être à croiser une pâle copie de moi-même. »

Cette remarque me fit rire intérieurement car j’étais intimement convaincue qu’Il avait sentit la victoire lui échapper à partir du moment où ses lieutenants avaient montré leur incapacité à nous arrêter. Nul ne pouvait savoir ce que la magie de Kristen aurait inventé en dernier recours pour résister à Sa puissance démesurée, mais j’étais persuadée qu’elle aurait trouvé son chemin dans ce chaos absolu. Kristen pensait le contraire ; peut-être même qu’elle n’attribuait cette victoire qu’à l’arrivée de ces mages noirs — leur aura magique ne m’avait pas trompé comme elle avait certainement tromper les autres, même si la plupart des membres du groupe avaient essayé de masquer leur soif de magie noire. Le moment était peut-être venu d’en savoir un peu plus à leur sujet… maintenant que ma curiosité et ma prudence étaient à couteaux tirés pour établir la posture qu’il me fallait tenir.

« Kristen, je ne comprends toujours pas pourquoi ces hommes et ces femmes sont venus à notre secours, dis-je en ravalant mon sourire. Ni pourquoi ce monstre te tient en respect… mais leur âme était d’une noirceur évidente. Elle ne différait pas beaucoup de celle de… enfin, tu sais. »

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Kristen ne fut pas vraiment touchée par les paroles d’Aude, car elle n’y croyait qu’à moitié. Elle les accepta néanmoins et ne renchérit pas. C’était inutile de débattre là-dessus, puisqu’après tout, l’important était qu’on s’en soit sorti vivant… « On » excluant un certain nombre de personnes. Elle prit sa tasse entre ses mains.

Bâtards, infirmes et choses brisées.
La complexité, la noirceur et l’éclat aussi.

Ils, les Noirfangueurs, étaient venus grâce à Stanislav Stoyanov, probablement l’un des sorciers les plus dangereux du temps et leur chef. Il y avait encore quelque chose en lui qui l’avait poussé vers son frère, à vouloir venger son frère surtout. La vengeance était un sentiment facilement exploitable, d’autant que Kristen le comprenait parfaitement. D'ailleurs, ce qui lui avait donné sa force, hier, c’était autant la soif de vengeance que l’amour qu’elle éprouvait pour Aude, et l’un et l’autre étaient finalement liés. Elle se demanda si elle avait utilisé un seul sortilège correct, c’est-à-dire convenable, propre, qui n’était pas allé puiser dans ses pires sentiments. Elle n’en était pas sûre. Il lui semblait qu’elle avait tué le sorcier qui possédait le dragon. Oui, c’était ça, elle l’avait tué, en fait, elle l’avait tranché et il s’était vidé de son sang, ou de ses entrailles, ou quelque chose comme ça. Elle reposa sa tasse et regarda Aude comme une chose étrange.

Comment Kristen pouvait-elle ne pas lui faire peur, avec ses relations douteuses, sa Magie et ses actes ? Aude, qui était ce qu’elle était, aurait dû partir en courant depuis longtemps. Et si elle n’y avait pas pensé, les événements d’hier auraient dû la décider. Au lieu de ça : croissants, thé ou café, porcelaine.

« Peut-être que… »

Elle hésita. C’était vrai, elle avait préféré faire confiance à Stanislav Stoyanov, meurtrier, qu’à Aldérande Slughorn il y avait quelques mois. Elle avait adoré Bal, elle était entrée dans ses manipulations. Même quand elle n’était plus tout à fait elle-même, elle avait instinctivement eu quelque chose à voir avec Arseni, qui, s’il était du bon côté, avait une âme franchement troublée. Elle avait cherché à entrer en contact avec un évadé d’Azkaban qui était devenu le sorcier le plus recherché du pays – Aidan. Même s’il était innocent, on ne pouvait pas dire que c’était à l’époque une bonne fréquentation.

Aude était l’exception, la seule lumière qui l’avait attirée. Parce qu’elle était complexe aussi. Il y avait quelque chose derrière, une force incroyable, un potentiel de puissance véritablement attirant. C’était tout un ensemble de sentiments : l’idée de pouvoir devenir quelqu’un de meilleur, mais aussi cette force cachée, presque mystique… un tout, en bref, qui faisait d’Aude un aimant qui attirait cruellement Kristen, l’amie des monstres souterrains.

« …moi aussi, je suis comme ça. Ou, disons, gris un peu foncé. »

Elle sourit un peu, comme si c’était une blague, après tout. Elle enchaîna assez gravement :

« Tout le monde veut naturellement se venger. Ce sont les autres qui nous disent que c’est mal mais c’est instinctivement en nous. Alors, si les autres, ou même un autre nous dit qu'il faut se venger, on se laissera convaincre facilement. Et donc... on devient vite... alliés, quand il s'agit d'une même vengeance. Stanislav Stoyanov voulait venger la mort de son frère et il le fera certainement très bien. C’est combattre le mal par le mal. Ils ne sont pas véritablement venus à notre secours, juste comme ça. »

Elle fronçait les sourcils, les yeux rivés sur son index qui caressait le bord d'une petite assiette. Elle releva les yeux.

« Ils sont dangereux et cruels. Ils se revendiquent… héritiers de Grindelwald, en quelque sorte, et ne jurent que par la magie noire. Ils torturent, tuent, tuent aussi ceux qui s’opposent à eux et n’hésiteraient pas à détruire toute une famille d’opposants, du bambin jusqu’au vieillard. J’ai peu de doutes là-dessus. »

Elle se remémora ce moment : elle avait attrapé sa main, il l’avait aidée à se relever. Il ne semblait presque pas fou, alors. Personne n’avait eu le choix, mais elle se sentait honteuse, presque alliée de ces gens-là, du moins par un concours de circonstances et très temporairement. Encore une fois, elle se demanda pourquoi Aude ne partait pas en courant. Elle aussi devait avoir un truc avec les choses brisées, après tout.

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

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LA TUEUSE


Aude demeura aussi silencieuse et immobile qu’une statue durant quelques instants, ses beaux yeux bleus posés sur Kristen. Même un Legilimens aurait rencontré quelques difficultés à décortiquer le fil de ses pensées à ce moment précis.

Soudain, avec la grâce d’un cygne déployant ses ailes, Aude détourna le regard en déplaçant le poids de son corps vers l’avant. Le bras gauche accoudé à la table, son menton délicatement appuyé contre le dos de ses doigts repliés, elle expira un soupir entre ses lèvres roses. Elle n’y entendrait jamais rien à la magie noire, mais elle avait goûté au désir irrépressible de tuer la nuit dernière. Il lui semblait que cela modifiait quelque peu sa perspective.

« Je voulais tuer, dit-elle avec calme. »

Elle décocha un regard vers Kristen dans l’espoir de saisir sa réaction en vol avant de reporter son attention quelque part entre la table et le mur.

« Suis-je moi même si différente d’eux désormais ? Je me le demande. »

Elle appuya machinalement l’index de sa main droite sur la cuillère en argent posée tout près de sa tasse de café. La cuillère lévita un court instant dans les airs avant de s’enfoncer dans le café encore fumant de sa tasse.

« C’est comme si je n’avais plus eu le moindre contrôle de moi-même. Une sorte de colère sourde à toute injonction. Quand nous avons été séparées l’une de l’autre dans les ténèbres, j’ai sentit mon coeur se serrer si fort… j’avais si peur pour toi que j’ai perdu le contrôle de ma magie… il me semble qu’elle n’était, alors, plus tout à fait blanche… s’il n’y avait pas eu ce bruit strident ni l’arrivée de ces individus, je crois… je crois bien que j’aurais tué de sang-froid le monstre dont la vie ne tenait plus qu’à un fil au bout de ma baguette. »

Un frisson fit se dresser ses petits poils blonds le long de ses avant-bras. Le front creusé par l’affliction, Aude se mit à tracer des cercles imaginaires au-dessus de sa tasse du bout de l’index droit. La cuillère en argent imita aussitôt le mouvement, remuant doucement le café sans jamais toucher le bord de la tasse.

« Gris… dit-elle, comme si elle répondait à un questionnement intérieur. Tu en as peut-être entendu parler. Une sorcière aurait récemment établi un pont entre la magie blanche et la magie noire. Ce n’est, je crois, qu’une expérimentation, mais elle a réussi à produire de la magie grise. Hier, j’en suis certaine, la mienne était noire. Aussi noire que mes pensées. »

La cuillère en argent s’immobilisa. Redressée, Aude ramena son attention sur sa compagne qu’elle caressa du regard comme on caresse le trésor de sa vie. Puis doucement, elle s’adossa de nouveau au dossier de sa chaise en ramenant ses mains sur sa cuisse tandis que la cuillère tintait contre le bord de la tasse.

« Quelque chose me dit que je n’hésiterai pas à en faire usage si on devait de nouveau attenter à ta vie. »

Un sourire complice éclaira ses traits.

« C’est que tu déteindrais presque sur moi. »
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